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Le Web, grand accélérateur de frustrations
[part I : Emma Bovary perdue dans le cyberespace]

J'ai vécu quelque temps rue Vaneau, dans le très sage 7° arrondissement de Paris, et jamais je n'aurai imaginé qu'il existait un club libertin à cent mètres de chez moi. Il faut dire qu'à l'époque j'étais assez naïf. Je vivais dans une chambre de bonne de 10 m2, je comptais chaque franc et je passais mon temps sur mes devoirs d'étudiant en lettres. L'autre jour, en surfant ici et là pour concocter le dossier Cybersexe, je suis tombé sur l'Overside, club libertin sis rue du Cherche-midi, à deux pas de la rue Vaneau. Ça m'a fait un choc. J'étais loin d'imaginer qu'un tel lieu de luxure jouxtait les cloîtres carmélites, dans ce quartier que j'ai tant arpenté. J'ai alors pensé qu'il est plus facile de découvrir ce club discret en se promenant sur le Web que dans la rue. Puis, comme j'ai tendance à généraliser, je me suis dit que, pour le meilleur et pour le pire, le Web avait ouvert nos existences aux quatre vents, révélant dans le détail toutes sortes de mondes jusqu'alors cachés.
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Emma Bovary perdue dans le cyberespace

Les nouvelles technologies, et l'Internet en particulier, sont de gigantesques accélérateurs de frustrations, des machines à nous faire comprendre que nous ne sommes que de misérables cloportes à qui la vie ne laissera jamais l'occasion d'accomplir tout ce que nous voudrions faire, soit parce que nous n'en aurons pas les moyens (temps, compétences, énergie, chance, charmes, argent, etc.), soit parce nos désirs sont devenus trop ambitieux. Le spectre des possibilités s'ouvre en grand devant l'individu connecté, pour se refermer aussi sec sur lui et sa déprime. Aux esprits peu imaginatifs, aux ploucs perdus dans leur trou, le monde est peu cruel. On ne peut pas souffrir de ne pas vivre pleinement une vie quand on ne sait pas ce qu'elle a à offrir. Quand on le sait, et qu'on connaît ses limites, l'abîme peut donner le vertige. Derrière nos écrans, nous sommes tous comme Emma Bovary face à ce monde dont elle rêve tout en le sachant inaccessible. Bombardés de stimuli de toutes sortes, nous sommes même dans une situation plus douloureuse encore, car Madame Bovary ne souffrait que de ses rêves, elle n'avait pas à faire le deuil quotidien des multitudes de projets, d'endroits, de rencontres, de passions, de biens défilant devant ses petits yeux tristes.

Nous ne sommes plus isolés, bourrins creusant leur sillon avec des œillères, incapables de voir ce qui se passe à côté et ne s'en souciant pas. Evidemment, c'est bien. Les individus s'enrichissent, s'ouvrent, partagent, s'émancipent et se développent au contact de ce qu'ils n'ont pas ou ne savent pas. Mais cela génère aussi des tonnes de frustrations, difficiles à vivre. Les mass média avaient commencé un travail de sape sur le moral de chaque individu en nous rappelant, spot de pub après article people, que nous ne sommes que des prolos existentiels, souffreteux et laids, condamnés à ne pas connaître l'extase dans les espaces VIP des meilleurs clubs, au milieu des plus belles femmes et des stars les plus riches.

Mais, avec l'Internet et les nouveaux médias, une nouvelle étape est franchie, car l'individu ne reçoit pas une image de ce qui se trame globalement dans le monde, loin de lui, dans cet ailleurs flou paré de mille vertus : il voit, avec l'acuité d'un naturaliste, les centaines de milliers de possibilités ouvertes, documentées, attestées, presqu'accessibles, avec des adresses, des photos, des mails, des témoignages, des numéros de téléphone, des gens participant aux lieux qui lui restent interdits. En égrenant le chapelet des sites qui excitent notre curiosité et notre envie, on finit par réciter in extenso l'annuaire type du Web : accéder à tous types d'informations, savoirs, connaissances, langues (comprendre les blagues new-yorkaises, correspondre avec un copain nippon), aller au hasard de l'histoire (comme dans ce très beau site perso sur la Grande guerre), butiner toutes sortes de littératures, intégrer diverses communautés, aller à la rencontre des gens (sur les forums, les chats ou les sites communautaires), s'éclater sur tout plein de jeux, partir à la découverte des mondes virtuels (s'organiser une double vie dans Cryopolis, par exemple), contempler les œuvres d'art, parcourir les expos, les salons, visiter ou habiter les demeures atypiques (comme ces dômes en bois), les belles demeures (avec visite virtuelle des lieux en 360°), les petites baraques au bout du monde, s'évaluer dans le monde du travail, postuler pour des postes à responsabilités, finir ivre de sexe, de rencontres insolites, partir en vacances, connaître l'évasion vraie, exotic vacations, se venger de Liberty TV, qui nous nargue 24h/24 en nous montrant toutes sortes d'endroits sauvages ou paradisiaques que nous ne pourrons pas tous connaître, même en simple touriste. Délirer en musique (vinyles, CD, MP3, tous formats, tous styles), se lancer dans des projets étonnants (construire un château !), des plans iconoclastes, se baffrer de biens de consommation, adhérer à des projets associatifs, humanitaires, vivre un engagement politique digne de ce nom, passer des jours et des nuits en festivités terribles, perdre du temps à se consumer dans des hobbies exigeants (pourquoi ne pas se lancer dans la généalogie, l'œnologie ou la collection de cartes postales anciennes ?), ne pas oublier la poilade, la déconnade et la rigolade, etcetera tutti quanti et compagnie..

Parfois, face à l'écran et aux millions de chemins possibles, débouchant sur autant de sites, de possibilités, d'idées, j'ai l'impression que sommes condamnés à vivre dans le cyberespace le supplice de Tantale, tout au long de notre vie, l'irritation rétinienne en plus. Je sais ce que vous allez me dire. Si j'ai envie d'aller m'éclater dans une boîte à partouze, y'a pas de honte, j'ai qu'à aller y faire un tour un de ces soirs. Sur cet exemple, je suis bien d'accord, mais au-delà ? Pour le reste ? J'ai pris cet exemple trivial en début d'article pour capter votre attention et pour que tout le monde comprenne, mais l'enjeu va bien au-delà, surtout quand on commence à toucher aux choses de l'esprit.

Le fait d'être constamment en contact avec les tentations, les interdits, les richesses en vérité inaccessibles du monde réel, transforme l'individu moderne en chien frustré. Ajoutez à cela l'individualisme et son corollaire, la solitude, ajoutez encore la dictature de l'hédonisme soft et réglementé, les rêves d'absolu, et vous finissez fou.

Il s'agit d'un traumatisme bien plus fort que l'insatisfaction qu'on peut éprouver face aux stimuli de la pub, quand on n'a pas les moyens de se payer les dernières Nike ou le mannequin suédois qui roucoule sur une voiture. Peut-être que c'est l'âge qui amène le spleen, et pas la démonstration folle de tout ce qu'on ne fera jamais. Peut-être c'est les deux. Je me souviens qu'un jour un ami, un peu plus âgé que moi, me proposa un jeu à la con : "prends un bout de papier, note dans une colonne tout ce que tu aimerais vraiment faire dans ta vie. Note dans une autre colonne le temps qu'il te faudrait pour mener à bien chacun de tes projets. Fais le total. Tu verras qu'il faut commencer à faire des choix assez vite…".

Attention, je ne suis pas en train de prêcher une morale de l'activisme à tout crin, la fuite dans l'hypomanie pour oublier nos angoisses, nos manques, nos désirs castrés. Le pire, justement, c'est que parmi leurs activités préférées, beaucoup d'entre nous placent la glande, la sieste, la défonce, le jeu, la rêverie, le temps perdu. "Skylarking" dirait Horace Andy. Homo ludens, répondraient les sociologues, en plus d'être sapiens, communicans, economicus et le reste. Beaucoup d'entre nous refusent légitimement d'appliquer le concept de productivité ou de rentabilité à leur démarche existentielle. Alors évidemment, pour être en plus quelqu'un d'un peu bohême, un peu pochtron, aimant retrouver les copains au bistrot pour taper le flipper, il faut bien décompter ça du reste …

Ça, c'est tout l'inverse des discours béats, technoptimistes, qui nous furent servis il y a quelques années, quand le Web se démocratisait. Beaucoup disait alors que le réseau permettrait à tout un chacun d'accéder aux mille merveilles du monde, sans bouger de chez lui. On discuterait en IRC avec nos potes eskimos tout en aidant les ingénieurs de la NASA à résoudre les équations devant permettre la terraformation de la planète Mars. Tout ça dans un grand élan cosmique mêlant l'échange intellectuel et la fusion fraternelle. L'homme numérique, comme dans le modèle de Timothy Leary, traiterait 10 000 fois plus d'informations à la seconde que Sapiens. Nageant dans le cyberespace, nous allions visiter et assimiler sans peine tout le savoir humain. Une nouvelle ère s'ouvrait. Fini le caractère limité du vieux monde physique, finies les logiques malthusiennes, tout le monde allait avoir tout le monde pour soi. Funeste erreur ! C'était confondre libre accès à l'information et savoir, échantillon et produit, image et substance, démo virtuelle et monde réel.

C'est bien compliqué, cette relation amour-haine qui se forge entre nous et le Web. Cette grosse salope de matrice aguicheuse et mercantile, ce bain chaud d'idées, de données, d'images. Voici venu l'instant où nous découvrons le double visage de cette mère ambiguë. Certains ne veulent pas savoir, ne voient même pas à quoi je fais allusion. Ils surfent sur le Web comme on va au centre commercial. Ne voient même pas toutes les possibilités, et encore moins les impossibilités. Ils portent encore des œillères, autour des yeux et dans la tête, où elles ont poussé, comme un ongle incarné. Achètent le dernier Mary Higgins Clark en tête de rayon. N'ont jamais éprouvé le désespoir de penser à tous ces auteurs que nous n'aurons jamais le temps de lire. Y'a ceux qui pourraient savoir mais qui ne veulent pas. Pas voir ce qui se trame, ce qu'ils perdent, comment marche le système, comment on aliène leur liberté, comment ils sont condamnés à une vie merdique tout en étant entretenu dans l'idée d'avoir une vie super. Comme le traître de Matrix, ils veulent être dans leur cocon numérique, au chaud dans la matrice, bien branlés, tranquilles, décérébrés. Pourquoi pas ?

Pour les autres, la navigation devient difficile. C'est tout le contraire du rêve qui s'est produit. Le Web nous rappelle jour après jour nos limites, notre petitesse, notre impossibilité à transformer nos rêves en réalité. Il dit qu'il n'y a plus guère d'aventure à taille humaine. Tout prend trop de temps, demande trop de moyens, trop d'énergie, trop de capacités diverses.

 

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