Les nouvelles technologies, et l'Internet en particulier,
sont de gigantesques accélérateurs de frustrations, des
machines à nous faire comprendre que nous ne sommes que
de misérables cloportes à qui la vie ne laissera jamais
l'occasion d'accomplir tout ce que nous voudrions faire,
soit parce que nous n'en aurons pas les moyens (temps,
compétences, énergie, chance, charmes, argent, etc.),
soit parce nos désirs sont devenus trop ambitieux. Le
spectre des possibilités s'ouvre en grand devant l'individu
connecté, pour se refermer aussi sec sur lui et sa déprime.
Aux esprits peu imaginatifs, aux ploucs perdus dans leur
trou, le monde est peu cruel. On ne peut pas souffrir
de ne pas vivre pleinement une vie quand on ne sait pas
ce qu'elle a à offrir. Quand on le sait, et qu'on connaît
ses limites, l'abîme peut donner le vertige. Derrière
nos écrans, nous sommes tous comme Emma Bovary face à
ce monde dont elle rêve tout en le sachant inaccessible.
Bombardés de stimuli de toutes sortes, nous sommes même
dans une situation plus douloureuse encore, car Madame
Bovary ne souffrait que de ses rêves, elle n'avait pas
à faire le deuil quotidien des multitudes de projets,
d'endroits, de rencontres, de passions, de biens défilant
devant ses petits yeux tristes.
Nous
ne sommes plus isolés, bourrins creusant leur sillon
avec des œillères, incapables de voir ce qui se passe
à côté et ne s'en souciant pas. Evidemment, c'est bien.
Les individus s'enrichissent, s'ouvrent, partagent,
s'émancipent et se développent au contact de ce qu'ils
n'ont pas ou ne savent pas. Mais cela génère aussi des
tonnes de frustrations, difficiles à vivre. Les mass
média avaient commencé un travail de sape sur le moral
de chaque individu en nous rappelant, spot de pub après
article people, que nous ne sommes que des prolos existentiels,
souffreteux et laids, condamnés à ne pas connaître l'extase
dans les espaces VIP des meilleurs clubs, au milieu
des plus belles femmes et des stars les plus riches.
Mais,
avec l'Internet et les nouveaux médias, une nouvelle
étape est franchie, car l'individu ne reçoit pas une
image de ce qui se trame globalement dans le monde,
loin de lui, dans cet ailleurs flou paré de mille vertus
: il voit, avec l'acuité d'un naturaliste, les centaines
de milliers de possibilités ouvertes, documentées, attestées,
presqu'accessibles, avec des adresses, des photos, des
mails, des témoignages, des numéros de téléphone, des
gens participant aux lieux qui lui restent interdits.
En égrenant le chapelet des sites qui excitent notre
curiosité et notre envie, on finit par réciter in extenso
l'annuaire type du Web : accéder à tous types d'informations,
savoirs, connaissances, langues (comprendre les blagues
new-yorkaises, correspondre
avec un copain nippon), aller au hasard de l'histoire
(comme dans ce très beau site perso sur la Grande
guerre), butiner toutes sortes de littératures,
intégrer diverses communautés, aller à la rencontre
des gens (sur les forums, les chats ou les sites communautaires),
s'éclater sur tout plein de jeux, partir à la découverte
des mondes virtuels (s'organiser une double vie dans
Cryopolis,
par exemple), contempler les œuvres
d'art, parcourir les expos, les salons, visiter
ou habiter les demeures atypiques (comme ces dômes
en bois), les belles
demeures (avec visite virtuelle des lieux en 360°),
les petites baraques au bout du monde, s'évaluer dans
le monde du travail, postuler pour des postes à responsabilités,
finir ivre de sexe,
de rencontres insolites, partir en vacances, connaître
l'évasion vraie, exotic
vacations, se venger de Liberty TV, qui nous nargue
24h/24 en nous montrant toutes sortes d'endroits sauvages
ou paradisiaques que nous ne pourrons pas tous connaître,
même en simple touriste. Délirer en musique (vinyles,
CD, MP3, tous formats, tous styles), se lancer dans
des projets étonnants (construire
un château !), des plans
iconoclastes, se baffrer de biens de consommation,
adhérer à des projets associatifs, humanitaires,
vivre un engagement
politique digne de ce nom, passer des jours et des
nuits en festivités terribles, perdre du temps à se
consumer dans des hobbies exigeants (pourquoi ne pas
se lancer dans la généalogie,
l'œnologie
ou la collection de cartes
postales anciennes ?), ne pas oublier la poilade,
la déconnade et
la rigolade,
etcetera tutti quanti et compagnie..
Parfois,
face à l'écran et aux millions de chemins possibles,
débouchant sur autant de sites, de possibilités, d'idées,
j'ai l'impression que sommes condamnés à vivre dans
le cyberespace le supplice de Tantale, tout au long
de notre vie, l'irritation rétinienne en plus. Je sais
ce que vous allez me dire. Si j'ai envie d'aller m'éclater
dans une boîte à partouze, y'a pas de honte, j'ai qu'à
aller y faire un tour un de ces soirs. Sur cet exemple,
je suis bien d'accord, mais au-delà ? Pour le reste
? J'ai pris cet exemple trivial en début d'article pour
capter votre attention et pour que tout le monde comprenne,
mais l'enjeu va bien au-delà, surtout quand on commence
à toucher aux choses de l'esprit.
Le
fait d'être constamment en contact avec les tentations,
les interdits, les richesses en vérité inaccessibles
du monde réel, transforme l'individu moderne en chien
frustré. Ajoutez à cela l'individualisme et son corollaire,
la solitude, ajoutez encore la dictature de l'hédonisme
soft et réglementé, les rêves d'absolu, et vous finissez
fou.
Il
s'agit d'un traumatisme bien plus fort que l'insatisfaction
qu'on peut éprouver face aux stimuli de la pub, quand
on n'a pas les moyens de se payer les dernières Nike
ou le mannequin suédois qui roucoule sur une voiture.
Peut-être que c'est l'âge qui amène le spleen, et pas
la démonstration folle de tout ce qu'on ne fera jamais.
Peut-être c'est les deux. Je me souviens qu'un jour
un ami, un peu plus âgé que moi, me proposa un jeu à
la con : "prends un bout de papier, note dans une colonne
tout ce que tu aimerais vraiment faire dans ta vie.
Note dans une autre colonne le temps qu'il te faudrait
pour mener à bien chacun de tes projets. Fais le total.
Tu verras qu'il faut commencer à faire des choix assez
vite…".
Attention,
je ne suis pas en train de prêcher une morale de l'activisme
à tout crin, la fuite dans l'hypomanie pour oublier
nos angoisses, nos manques, nos désirs castrés. Le pire,
justement, c'est que parmi leurs activités préférées,
beaucoup d'entre nous placent la glande, la sieste,
la défonce, le jeu, la rêverie, le temps perdu. "Skylarking"
dirait Horace Andy. Homo ludens, répondraient les sociologues,
en plus d'être sapiens, communicans, economicus et le
reste. Beaucoup d'entre nous refusent légitimement d'appliquer
le concept de productivité ou de rentabilité à leur
démarche existentielle. Alors évidemment, pour être
en plus quelqu'un d'un peu bohême, un peu pochtron,
aimant retrouver les copains au bistrot pour taper le
flipper, il faut bien décompter ça du reste …
Ça,
c'est tout l'inverse des discours béats, technoptimistes,
qui nous furent servis il y a quelques années, quand
le Web se démocratisait. Beaucoup disait alors que le
réseau permettrait à tout un chacun d'accéder aux mille
merveilles du monde, sans bouger de chez lui. On discuterait
en IRC avec nos potes eskimos tout en aidant les ingénieurs
de la NASA à résoudre les équations devant permettre
la terraformation de la planète Mars. Tout ça dans un
grand élan cosmique mêlant l'échange intellectuel et
la fusion fraternelle. L'homme numérique, comme dans
le modèle de Timothy Leary, traiterait 10 000 fois plus
d'informations à la seconde que Sapiens. Nageant dans
le cyberespace, nous allions visiter et assimiler sans
peine tout le savoir humain. Une nouvelle ère s'ouvrait.
Fini le caractère limité du vieux monde physique, finies
les logiques malthusiennes, tout le monde allait avoir
tout le monde pour soi. Funeste erreur ! C'était confondre
libre accès à l'information et savoir, échantillon et
produit, image et substance, démo virtuelle et monde
réel.
C'est
bien compliqué, cette relation amour-haine qui se forge
entre nous et le Web. Cette grosse salope de matrice
aguicheuse et mercantile, ce bain chaud d'idées, de
données, d'images. Voici venu l'instant où nous découvrons
le double visage de cette mère ambiguë. Certains ne
veulent pas savoir, ne voient même pas à quoi je fais
allusion. Ils surfent sur le Web comme on va au centre
commercial. Ne voient même pas toutes les possibilités,
et encore moins les impossibilités. Ils portent encore
des œillères, autour des yeux et dans la tête, où elles
ont poussé, comme un ongle incarné. Achètent le dernier
Mary Higgins Clark en tête de rayon. N'ont jamais éprouvé
le désespoir de penser à tous ces auteurs que nous n'aurons
jamais le temps de lire. Y'a ceux qui pourraient savoir
mais qui ne veulent pas. Pas voir ce qui se trame, ce
qu'ils perdent, comment marche le système, comment on
aliène leur liberté, comment ils sont condamnés à une
vie merdique tout en étant entretenu dans l'idée d'avoir
une vie super. Comme le traître de Matrix,
ils veulent être dans leur cocon numérique, au chaud
dans la matrice, bien branlés, tranquilles, décérébrés.
Pourquoi pas ?
Pour
les autres, la navigation devient difficile. C'est tout
le contraire du rêve qui s'est produit. Le Web nous
rappelle jour après jour nos limites, notre petitesse,
notre impossibilité à transformer nos rêves en réalité.
Il dit qu'il n'y a plus guère d'aventure à taille humaine.
Tout prend trop de temps, demande trop de moyens, trop
d'énergie, trop de capacités diverses.
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