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Le coin des experts
20.10.99

T’as pas 100 beenz ?

Cela devait arriver. Une monnaie virtuelle pour les mondes virtuels, quoi de plus naturel ? Avec deux ans d’avance sur l’Euro, le Beenz arrive dans nos poches (ou plutôt dans nos modems). Tronche d’haricot, nom argotique mais artillerie lourde pour un système dont l’intrusion dans l’économie et la vie sociale pourrait reléguer le bug de l’an 2000 au rang d’aimable farceur.

Beenz.com se présente comme un spécialiste des programmes de fidélisation. Il s’inscrit dans la lignée des acteurs qui gèrent des systèmes de couponning et autres points cadeaux. Il s’en distingue cependant par la mutualisation introduite dans les programmes : les points gagnés sur un service peuvent être dépensés chez un concurrent. En outre, la société présente les Beenz comme " la monnaie du Web ", universellement valable sur le réseau. Elle compte aujourd’hui 180 000 clients (possesseurs de comptes en Beenz) et a déjà organisé dix millions de transactions. Présente au Royaume-Uni, au Canada et en Australie, la société souhaite maintenant se développer aux Etats-Unis et en Europe.

Pour pénétrer le marché américain, Beenz a conclu un accord avec le site MP3.com, leader de la diffusion de contenus musicaux sur le Web. Le front des acteurs ayant intérêt à modifier les règles de financement, de production et de distribution de l’ancienne économie se précise. Beenz compte en outre sur ses 125 partenaires marchands pour faire face aux intermédiaires spécialisés dans la fidélisation et les techniques de monnaie privée, comme MyPoints (quatre millions de clients), FreeRide et AOL. Tous ont compris qu’ils pouvaient jouer un rôle dans l’organisation du système financier électronique.

En Europe, Beenz.com s’est associé à Artémis, le holding de François Pinault, et Viventures, fonds d'investissement appartenant à Vivendi. La version française du site devrait sortir en janvier 2000. Les enseignes des deux groupes (Fnac, la Redoute, Canal +, etc.) rejoindront les sites de la zone beenz. 

La réussite de Beenz.com repose sur le jeu coopératif qu’il a su mettre en œuvre avec ses partenaires. L’obsession des acteurs du Web est d’accroître leur audience, de fidéliser les internautes, d’étendre le temps passé sur les sites et de déclencher des réflexes d’achat en ligne. La monnaie virtuelle gérée par Beenz.com constitue à cet égard un outil puissant d’attraction et de création de valeur. L’organisation du système Beenz n’est pas transparente, la société ayant opté pour une communication a minima, afin de ne pas soulever de débats sur les questions sensibles :

Quelle contrepartie ?
Beenz.com joue le rôle d’une banque centrale puisqu’elle créé et distribue de la monnaie virtuelle, en dehors du système monétaire et financier classique. Le système est potentiellement dangereux, des phénomènes d’inflation pouvant par exemple apparaître, l’injection de monnaie virtuelle poussant à la hausse les prix des biens et services appartenant à la zone Beenz. Les accidents susceptibles de provoquer un choc monétaire sont nombreux : perte du contrôle de la masse monétaire et du crédit, intrusion dans le système Beenz.com et création pirate de monnaie Web, perte de confiance des internautes, etc.

Quelle convertibilité ?
Contrairement aux affirmations des créateurs de Beenz.com, une convertibilité de fait devrait apparaître à court terme, les connexions entre l’économie réelle et les sites de e-business étant nombreuses et profondes. Les consommateurs et les marchands devraient notamment parvenir progressivement à un prix d’équilibre entre le beenz et le dollar. Des ‘passerelles financières’ commencent en outre à apparaître, permettant aux internautes de transformer leurs beenz en monnaie.

L’argent électronique bouleverse l’équilibre de pouvoir entre les institutions financières, les établissements de services aux particuliers et les consommateurs. Les gouvernements perdent en partie la maîtrise de la circulation de monnaie. Via l’Internet, les particuliers auront bientôt accès à des possibilités de crédit plus importantes qu’aujourd’hui. L’argent et l’information sont désormais une seule et même chose, comme en témoigne l’émergence du Beenz comme monnaie électronique, alors qu’il ne s’agissait au départ que d’une carte de fidélité dédiée au Web.

Historiquement, les banques ont rassemblé la création, la distribution, l’information et la crédibilité des monnaies sous le contrôle des Etats. Grâce au Web, l’argent électronique permet de décentraliser et de distribuer ces fonctions. Les internautes ont désormais un guichet automatique à domicile : ils peuvent retirer de l’argent virtuel, effectuer des dépôts, transférer ou recevoir des fonds et des messages électroniques à n’importe quelle heure, au profit ou de la part de n’importe qui. Outre la délinquance financière (le blanchiment de l’argent sale via des comptes en Beenz), les dispositifs de régulation macroéconomique et d’organisation sociale sont remis en question. Le Beenz favorise notamment la fuite devant l’impôt. Un employeur peut en effet être tenté de payer une partie du salaire de ses employés en Beenz. Ces derniers disposeront d’un pouvoir d’achat équivalent mais aucune cotisation sociale ne sera acquittée par les parties. Entre globalisation et dématérialisation, quel pouvoir reste-t-il aux Etats ? La contrainte physique, évidemment, le recours à la violence légitime. Encore faut-il que les policiers, les huissiers, les percepteurs et les juges puissent attraper les délinquants, les débiteurs, les contribuables, les coupables. Dans le cybermonde, l’autorité publique aura du mal à faire respecter les règles de la social-démocratie.

Enfin, le Beenz appelle une réflexion en matière de confidentialité. Les opérateurs de monnaies électroniques disposent de données critiques sur leurs clients. Aux informations d’ordre financier s’ajoutent des données sur l’identité de l’internaute, ses goûts, ses habitudes, son travail, ses réseaux d’appartenance. L’information est centralisée sur son poste informatique, en relation avec des serveurs Web. Dans le cas de beenz.com, l’internaute est même pourvu d’un utilitaire logiciel intégré dans Windows, le BeenzCounter. Un jour prochain, vous demanderez peut-être à l’ordinateur central de Microsoft de bien vouloir vous accorder un découvert. En Beenz, évidemment.

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