Cela
devait arriver. Une monnaie virtuelle pour les mondes virtuels, quoi de plus
naturel ? Avec deux ans davance sur lEuro, le Beenz arrive dans nos poches (ou plutôt
dans nos modems). Tronche dharicot, nom argotique mais artillerie lourde pour un
système dont lintrusion dans léconomie et la vie sociale pourrait reléguer
le bug de lan 2000 au rang daimable farceur.

Beenz.com se présente comme un spécialiste des programmes de
fidélisation. Il sinscrit dans la lignée des acteurs qui gèrent des systèmes de couponning
et autres points cadeaux. Il sen distingue cependant par la mutualisation introduite
dans les programmes : les points gagnés sur un service peuvent être dépensés chez
un concurrent. En outre, la société présente les Beenz comme " la monnaie du
Web ", universellement valable sur le réseau. Elle compte aujourdhui 180
000 clients (possesseurs de comptes en Beenz) et a déjà organisé dix millions de
transactions. Présente au Royaume-Uni, au Canada et en Australie, la société souhaite
maintenant se développer aux Etats-Unis et en Europe.
Pour pénétrer le marché américain, Beenz a
conclu un accord avec le site MP3.com,
leader de la diffusion de contenus musicaux sur le Web. Le front des acteurs ayant
intérêt à modifier les règles de financement, de production et de distribution de
lancienne économie se précise. Beenz compte en outre sur ses 125 partenaires
marchands pour faire face aux intermédiaires spécialisés dans la fidélisation et les
techniques de monnaie privée, comme MyPoints
(quatre millions de clients), FreeRide
et AOL. Tous ont compris quils
pouvaient jouer un rôle dans lorganisation du système financier électronique.

En Europe, Beenz.com sest associé à
Artémis, le holding de François Pinault, et Viventures, fonds d'investissement
appartenant à Vivendi. La version française du site devrait sortir en janvier 2000. Les
enseignes des deux groupes (Fnac, la Redoute, Canal +, etc.) rejoindront les sites de la
zone beenz.
La réussite de Beenz.com repose sur le jeu
coopératif quil a su mettre en uvre avec ses partenaires. Lobsession
des acteurs du Web est daccroître leur audience, de fidéliser les internautes,
détendre le temps passé sur les sites et de déclencher des réflexes dachat
en ligne. La monnaie virtuelle gérée par Beenz.com constitue à cet égard un outil
puissant dattraction et de création de valeur. Lorganisation du système
Beenz nest pas transparente, la société ayant opté pour une communication a
minima, afin de ne pas soulever de débats sur les questions sensibles :
Quelle
contrepartie ?
Beenz.com joue le rôle dune banque centrale
puisquelle créé et distribue de la monnaie virtuelle, en dehors du système
monétaire et financier classique. Le système est potentiellement dangereux, des
phénomènes dinflation pouvant par exemple apparaître, linjection de monnaie
virtuelle poussant à la hausse les prix des biens et services appartenant à la zone
Beenz. Les accidents susceptibles de provoquer un choc monétaire sont nombreux :
perte du contrôle de la masse monétaire et du crédit, intrusion dans le système
Beenz.com et création pirate de monnaie Web, perte de confiance des internautes, etc.
Quelle
convertibilité ?
Contrairement aux affirmations des créateurs de Beenz.com,
une convertibilité de fait devrait apparaître à court terme, les connexions entre
léconomie réelle et les sites de e-business étant nombreuses et profondes. Les
consommateurs et les marchands devraient notamment parvenir progressivement à un prix
déquilibre entre le beenz et le dollar. Des passerelles financières
commencent en outre à apparaître, permettant aux internautes de transformer leurs beenz
en monnaie.
Largent électronique bouleverse
léquilibre de pouvoir entre les institutions financières, les établissements de
services aux particuliers et les consommateurs. Les gouvernements perdent en partie la
maîtrise de la circulation de monnaie. Via lInternet, les particuliers auront
bientôt accès à des possibilités de crédit plus importantes quaujourdhui.
Largent et linformation sont désormais une seule et même chose, comme en
témoigne lémergence du Beenz comme monnaie électronique, alors quil ne
sagissait au départ que dune carte de fidélité dédiée au Web.
Historiquement, les banques ont rassemblé la
création, la distribution, linformation et la crédibilité des monnaies sous le
contrôle des Etats. Grâce au Web, largent électronique permet de décentraliser
et de distribuer ces fonctions. Les internautes ont désormais un guichet automatique à
domicile : ils peuvent retirer de largent virtuel, effectuer des dépôts,
transférer ou recevoir des fonds et des messages électroniques à nimporte quelle
heure, au profit ou de la part de nimporte qui. Outre la délinquance financière
(le blanchiment de largent sale via des comptes en Beenz), les dispositifs de
régulation macroéconomique et dorganisation sociale sont remis en question. Le
Beenz favorise notamment la fuite devant limpôt. Un employeur peut en effet être
tenté de payer une partie du salaire de ses employés en Beenz. Ces derniers disposeront
dun pouvoir dachat équivalent mais aucune cotisation sociale ne sera
acquittée par les parties. Entre globalisation et dématérialisation, quel pouvoir
reste-t-il aux Etats ? La contrainte physique, évidemment, le recours à la violence
légitime. Encore faut-il que les policiers, les huissiers, les percepteurs et les juges
puissent attraper les délinquants, les débiteurs, les contribuables, les coupables. Dans
le cybermonde, lautorité publique aura du mal à faire respecter les règles de la
social-démocratie.
Enfin, le Beenz appelle une réflexion en
matière de confidentialité.
Les opérateurs de monnaies électroniques disposent de données critiques sur leurs
clients. Aux informations dordre financier sajoutent des données sur
lidentité de linternaute, ses goûts, ses habitudes, son travail, ses
réseaux dappartenance. Linformation est centralisée sur son poste
informatique, en relation avec des serveurs Web. Dans le cas de beenz.com,
linternaute est même pourvu dun utilitaire logiciel intégré dans Windows,
le BeenzCounter. Un jour prochain, vous demanderez peut-être à lordinateur
central de Microsoft de bien vouloir vous accorder un découvert. En Beenz, évidemment.
Kz |