Acte III
Les machines apprennent à se reproduire
seules
Si lhomme, au XXI° siècle, abandonnera
sa pure nature biologique pour tirer parti des avantages de divers greffons robotiques, un
phénomène inverse interviendra : les machines shumaniseront, gagnant en
intelligence et se fondant dans la réalité matérielle et biologique. La
miniaturisation, lapparition de nouveaux matériaux et linterconnexion
généralisée des hommes, des lieux et des objets permettront aux créatures robotiques
de devenir autonomes. A ce stade, lavenir de lhumanité ne dépendra plus de
ses seuls choix. Nous basculerons dans une nouvelle ère historique, où lévolution
de lespèce et la gestion de notre écosystème se négocieront avec nos
partenaires, amis et néanmoins concurrents, les Robots.
Evidemment, il est encore un peu tôt pour
savoir comment se reproduiront les machines. On voit bien comment des logiciels peuvent
saccoupler pour donner naissance à un petit programme, quils élèveront dans
un coin douillet dun disque dur. On voit moins comment les machines parviendraient
à reproduire des capacités matérielles (hardware, réseaux, etc.). Cela étant, les
machines-outils qui peuplent les chaînes de montage automobile pourraient savérer
capables de construire des ordinateurs (avec clavier en bois de ronce et intérieur cuir,
pour que les processeurs y soient à laise). A terme, la dichotomie
hardware/software pourrait ne plus rien signifier, lordinateur formant un organisme
complexe, fait de matières biologiques synthétiques. Copiant les humains, les robots
inventeront alors une reproduction sexuée, car cest tout de même plus sympa que
dinitialiser un disque vierge pour y installer Windows.
Plus sérieusement, certains mathématiciens,
informaticiens ou roboticiens imaginent actuellement de nouveaux langages, de nouvelles
techniques informatiques pour doter les ordinateurs de capacités de développement
autonome. Cest le cas dHugo de Charis, inventeur du concept dartilect
(cf. infra) :
" Une
nouvelle technique, levolutionary engineering, ou ingénierie évolutive, permet
davancer vers la solution de lautre grand problème que représente la
fabrication dun cerveau artificiel, qui est sa complexité. Il sagit de
réaliser des processeurs capables dévoluer pour sadapter à de nouvelles
fonctions. Lingénierie évolutive se base sur des processeurs développés depuis
quelques années, les field programmable gate arrays (FPGA). Ce sont des puces
programmables, dans lesquelles une instruction logicielle peut modifier les circuits
physiques. "
Les travaux mentionnés ci-dessus ne sont pas
isolés. En septembre 1997, Christopher Langton, directeur du programme sur la vie
artificielle à linstitut de Santa Fe (Nouveau-Mexique) livrait au journal Facts
(Zurich) les résultats de ses premières cultures robotiques, doù il dérive que
la reproduction autonome des machines sera possible dici peu.
***
En 1981, vous avez
créé avec votre ordinateur des êtres électroniques capables de se reproduire
deux-mêmes. Comment en êtes-vous arrivé à lidée de créer la vie à
laide doctets et de puces ?
Le concept théorique vient du mathématicien John
Von Neunamm. Il a prouvé, il y a un ½ siècle, quil serait possible de construire
une machine qui se reproduirait delle-même. A lépoque, elle aurait eu les
dimensions dune presse dimprimerie. Jai choisi des structures plus
petites. Après tout, les premiers organismes qui sont apparus sur Terre nétaient
guère plus complexes.
Vous avez rapidement amené vos
" boucles " à se multiplier.
Je ne pensais pas que ce serait aussi facile. Je me
suis alors demandé sil serait aussi simple dintroduire dautres
caractéristiques de la vie dans un ordinateur : le métabolisme, la croissance,
lévolution. Les boucles sont bien sûr une structure très rudimentaire, mais ils
montrent quil nest pas absurde de poursuivre des recherches sérieuses dans
cette direction.
Dans quelle
direction ?
Je cherche des règles qui permettent à la vie
dapparaître. Il existe deux pôles : lordre et le chaos. Dans un monde
en proie au chaos, les bouleversements sont constants, il ny a aucune stabilité.
Dans un monde strict et ordonné, en revanche, seule la stabilité est possible. La vie ne
peut apparaître que dans des conditions de stabilité et de dynamique. Nous essayons de
créer avec lordinateur ce genre dunivers, possédant cette combinaison
dordre et de chaos.
Quels sont les éléments qui vous manquent encore
pour créer la vie artificielle ?
Cest difficile à dire, car nous ne savons pas
précisément ce quest la vie. Certes, nous pouvons peut-être créer des choses qui
grandissent, se développent, et dresser un arbre généalogique, mais qualifierons-nous
le résultat de vie ?
Pourquoi pas ?
Autrefois, les chercheurs en intelligence
artificielle affirmaient quun ordinateur capable de battre lhomme aux échecs
était intelligent. Il existe aujourdhui un ordinateur qui bat le champion du monde
déchecs et personne nappelle cela de lintelligence. Lintelligence
artificielle est pourtant une réussite. Non pas parce quelle a atteint son
objectif, mais parce quelle nous a aidés à affiner notre conception de cet
objectif. Nous ne percevons plus aujourdhui lintelligence comme au début des
années 50. Et je pense quil en ira de même pour le concept de vie. Dès que nous
produirons quelque chose qui possède un métabolisme, la vie changera de sens.
Cet être pourrait-il être créé à partir
doctets, de puces et de métal ?
Je suis persuadé quil est possible de
concevoir des machines vivantes. Quant à savoir quel matériau les constituera,
cest sans importance. Le problème est ailleurs. Le sens de lexistence des
êtres vivants ne peut se révéler quau contact dautres créatures partageant
un même environnement.
Qualifieriez-vous ces créatures dêtres
vivants ?
Oui, mais seulement une fois que ces êtres se seront
très largement éloignés de nos intentions originelles, quils ne seront même plus
nos créatures. Quand ils auront à démêler les problèmes que les autres créatures
vivantes auront créés au sein dun véritable écosystème, alors je dirai
quils possèdent une vie.
Sagit-il de votre expérience la plus
marquante ?
Non. Au début des années 70, jétais assis
tout seul dans une salle informatique exiguë, remplie déquipement électronique.
Il était 3 heures du matin. Tout à coup, jai senti une présence dans la pièce.
Mais il ny avait personne. Jai réalisé quil sétait passé
quelque chose sur lécran et que cette chose avait frappé mon subconscient.
Javais réagi à quelque chose de vivant. Bien sûr, lordinateur nétait
pas physiquement vivant, mais il était capable dun certain comportement, auquel
avait réagi quelque chose de primitif en moi, comme sil y avait de la vie.
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