Grandrieux vient de la
vidéo et de lexpérimental. Il serait facile de le cantonner à un cinéma de
laboratoire. Mais il en a oublié les maniérismes et les tics esthétiques ; il réussit
à ne pas se cantonner à lexpression confidentielle et presque ésotérique que les
aficionados aiment à cultiver. Grandieux avec Sombre dépasse ainsi le public
restreint des vaillants initiés des salles underground et sadresse à tous. Parce
quil a effectivement des choses à faire passer, parce quil urge de modifier
les modèles de sentir et de percevoir usuels.
Du documentaire (il a travaillé pour Brut), il a
conservé cette profondeur de limage, cette nécessité du cinéma : chaque plan,
chaque image est porteuse dun sens irréductible, dune force incompressible,
comme sil nétait jamais possible dun exprimer assez. Les temps sont à
lurgence réfléchie, à la maturation détonnante.
Du sujet du film, il est à évacuer très rapidement
laspect premier, foncièrement immoral entendrons-nous toujours : un tueur
psychopathe, enfermé dans une incapacité à éprouver raisonnablement le monde,
étrangle ses amantes, parce quil lui est impossible de leur faire lamour. A
lérotisme des corps filmés avec insatiabilité et perpétuel étonnement et à la
saturation du désir succède invariablement la violence du meurtre, labsence de la
strangulation. Le personnage, cest à la limite de linsoutenable pour le
spectateur, tue dans une absence, un vide, une latence, un décrochage absolument neutre
de conscience qui confinent à lhorreur. Nous assistons à cela, sans broncher,
terrifiés, attentifs au vacillement dun regard, aux soubresauts des corps,
hypnotisés par le halètement rauque dune victime, quand certes nous devrions dans
un plan de réalité sociale nous rebeller contre tant de barbarie.
Mais peut-on se révolter contre un inconscient ? Mais peut-on
sériger contre limaginaire ?
Le premier mérite de Sombre est de traiter un personnage
de psychopathe de façon directe, brutale, exclusivement sensitive, mais avec une absence
de toute complaisance : sans susciter aucun jugement, mais dans une vision absolument
amorale : il sinterdit du même coup toute bienveillance, se refuse à éveiller
toute concupiscence. Nen déplaise aux adeptes des serial killers et autres
complaisances made in USA, ce film nest pas (exclusivement) pour vous. Le propos du
film nest en tout cas pas de flatter dans le sens du poil votre fascination morbide,
notre inconscient mortifère.
Le personnage est une masse informe, une impossibilité à
ressentir et communiquer, très proche de lautisme, dans un mutisme primitif, une
inconscience pré-natal. Lhomme est resté en deçà de la conscience. Grandrieux le
répète à qui veut lentendre, son tueur est une image de linfans
( celui qui nest pas encore sujet, celui qui selon Lacan na pas passé
le stade du miroir, celui qui na encore aucun ego). Une machine de perception, une
masse daffects, un mur émotif sur lequel affluent mille sensations. Un
humain-animal ou humain-inconscient assailli de sensations que seul le spectateur, à sa
place, est capable dinterpréter, déprouver intelligiblement. Il
ny aura ainsi pas de révélation, ou si peu. (Si métaphore et révélation il doit
y avoir en effet, il est sûr que ce n'est pas au niveau de la fiction et du personnage
que cela se déroule, mais au niveau du seul cinéma, dans le virtuel et
labstraction de limage. Une révélation de cinéma proche de
labstraction en peinture, qui se refuse à se partager avec son personnage, à
déteindre sur lui. Cest pour cela, entre autres raisons que le personnage de
psychopathe nest pas intéressant en sa qualité intrinsèque de tueur ) Lui est
incapable de comprendre et/ou conceptualiser ce quil ressent. Lui nest pas
apte à élaborer que sensations il perçoit. Une masse dénuée donc de toutes
perceptions (il a les capteurs, il a les outils de captations du monde et des affects, il
nen a pas les outils dassimilation). Nous sommes face à lui, réceptifs à
ces sensations signifiantes, attentifs à ces fluctuations et seuls capables den
évaluer les influx, les portées et les durées, capables den évaluer
lampleur et lintensité, le ton et la persistance, à deux doigts den
mesurer le sens quil nous est au final impossible de formuler intellectuellement.
A moins den recourir au mythe, à la psychanalyse, à la philosophie de la
perception, à la philosophie de la présence, il nous est impossible de nen rien
dire, parce que la sensation est un nud vital qui se dérobe au discours.
Le mérite de Sombre, dont lincomparable qualité est
cette exigence de signification perpétuée de séquence en séquence, est une obsession
du monde, une soif insatiable de réalité. Réalité et brutalité de linconscient,
réalité et imperméabilité de le la sensation, réalité et crudité de la présence au
monde, toujours, parce que la plénitude et le désir poussent à exprimer et palper
au-delà de ce qui est conscient. Le mérite de Sombre, c'est alors
indéniablement la capacité de filmer à hauteur de ces enjeux inconscients, comme jamais
le cinéma français n'avait oser le faire. Grandrieux se maintient tout le long de son
film aux limites de la lumière, inflige à la pellicule des changements de contraste
impressionnants. La plupart du temps, les scènes se déroulent dans un entre-deux de
luminosité, le soir tandis que le soleil a décliné et que seules se distinguent les
profils, les silhouettes et les ombres, en sous-bois tandis que quelques rayons seulement
transpercent les cimes, face à la mer, ou quand le scintillement des flots se fait
hallucination et défi aux lois de l'optique. Clair-obscur, nuit noire, pénombre,
irradiation de lumière, scintillement marin, éblouissement du ciel, course folle des
nuages prêts à gronder, tel est le cinéma de Grandrieux qui parle avant tout de cinéma
et de lumière. A ce stade, la sensation devient métaphore du cinéma.
Mais le mérite de Sombre, ce qui finalement nous
aura le plus touché, ce qui sauve le propos de toute espèce de complaisance facile,
c'est son hymne à l'amour, son chant d'amour : Sombre ne fait que répéter
inlassablement, judicieusement la trame essentielle de toute vie, de toute passion : amour
et mort inlassablement, inexorablement enchevétrés. Le film serait une déclinaison du Chien
andalou, de LAmour fou, de Tristan et Iseult. Vous laisserez-vous
convaincre que rien ne vaut au-delà de la passion, de la rencontre, de léchange,
semble vouloir nous dire de façon radicale Sombre. La thèse du film : rien ne
vaut la rencontre et léchange amoureux, la démonstration dusse-t-elle être faite
avec un couple aux confins des limites, aux confins de lhumanité (et donc au
cur de lhumanité ?). Et peut-être : lamour est la plus forte chose et
lexigence de vie minimale sans quoi la vie est nulle et non avenue : la
démonstration devrait rester vraie avec un couple impossible et jusque dans le cadre
dune relation qui est pure folie. Et sil nest pas à juger de
lamour de cette jeune héroïne (admirable actrice) pour son bourreau et son tueur,
Quen est-il de vos amours ?