Le 1er semestre de l'année cinématographique qui s'achève aura été un
des plus fascinants et des plus enthousiastes depuis 1997. Ouverte sur Tueurs à gages
de Darejan Ormibaev, elle se termine en apothéose grâce à La Vie sur terre de
Abderrahmane Sissako.
Voilà le genre de film que nous devons défendre.
Un cinéma tout en retenue, forgé sur un siècle de mises en scène aussi éclectiques
que celle de Murnau, en passant par Renoir et Truffaut, jusqu'à Carax. Un style qui nous
ravit, qui nous donne envie de faire du cinéma, tel un amateur ivre de pellicule
impressionnée. La Vie sur terre symbolise un cinéma qui ressemble à la Justice
de l'imagerie populaire.
Mais, comme dirait l'enfant sauvage de la critique, mettons un frein à notre
enthousiasme, procédons par ordre et tentons de rester objectif malgré le peu d'envie
que nous en ayons.
L'intrigue est mince : à la veille de l'an 2000,
Abderrahmane Sissako, revient à Sokolo, un petit village du Mali, retrouver son père. Il
croise Nana, une jeune fille elle aussi de passage, puis erre dans les ruelles, sur les
places, à la poste, dans les champs. Toute cette fraîcheur, ces situations pagnolesques,
Sissako a très rapidement eu le désir de les filmer. Cette vie sur terre, ce désir de
quitter la France, il en a eu l'envie depuis des lustres. Il sait pertinemment que l'an
2000 approche, il sait aussi que rien n'aura changé pour le meilleur. "Ce que je vis
loin de toi vaut-il ce que j'oublie de nous ?", écrit-il à son père.
En tant qu'Africain, lorsqu'on demande à ce
cinéaste mauritanien de 38 ans comment ça va avec la douleur , il répond qu'il
préfère qu'on le laisse avec sa douleur et qu'on lui pose tout simplement la question :
comment ça va ? Ce premier film d'un diplômé de l'institut du Cinéma de Moscou est le
résultat logique de milliers de cris de souffrance et de silence, étalés sur un siècle
de colonisation européenne. La relation entre le Vieux Continent et l'Afrique est très
claire : elle ne pourra jamais être apaisée par tant de bassesses et de faux espoirs.
Construisant son film sur une myriade
d'historiettes totalement farfelues mais surprenantes, Sissako filme ses personnages face
à leurs difficultés qui paraissent dérisoires mais extraites du quotidien (la
complexité des appels téléphoniques, les dragueurs de la place publique, les bains
douches, etc.). Adoptant un rythme volontairement lent, l'auteur encadre ses réflexions
dans une image extrêmement forte. Il distille, détruit, casse en tous sens et répand
ses fantasmes pour mieux dompter ses propos. Certains vont trouver ce procédé
déroutant. Tant pis pour eux ! On ne peut juger sévèrement un film sur le simple fait
que son auteur ait adopté une structure audacieuse et neuve. Il y a des films qu'il faut
observer sans défaillir un seul instant. La Vie sur terre est de ceux-là.
La construction du film est radicale et, si elle
va désorienter quelques spectateurs, c'est que la plupart des films sont racontés depuis
une dizaine d'années de la même enfantine façon. La Vie sur terre, de ce point
de vue, s'apparente non seulement à Sombre, mais aussi aux Fleurs de
Shanghai, Seul contre tous et à tous les films qui bouleversent la
chronologie au profit d'effets poétiques.
Sa véritable et incontestable richesse vient du
jeu des acteurs. Sissako, tout comme Renoir, donne le sentiment de filmer ses acteurs
entre deux prises. La théâtralité absurde et affligeante de certains acteurs nuit
souvent aux aspirations du metteur en scène. Sissako l'a très bien compris. Il anticipe
les réactions de ses comédiens non professionnels et les prend sur le vif, ce qui
décuple la force de cette improvisation.
La Vie sur terre est finalement simple,
beau, complet et se présente comme un parfum aux essences précieuses et aux fragrances
somptueuses.
Du grand art !
Samir Ardjoum |