Selon le réalisateur
Claude Miller, le sujet du livre réside dans les raisons qui amènent un enfant "à
faire des rêves épouvantables" (Positif, n°448, juin 1998). Son film nous
décrit en effet l'univers psychique du jeune Nicolas, placé au centre d'un monde a
priori prosaïque, presque trop évident, celui d'une classe de neige encadrée par des
adultes (les deux moniteurs) s'évertuant à nier, à faire oublier deux traumatismes qui
hantent l'esprit de chacun : un accident en car faisant l'année précédente une
quinzaine d'enfants morts et le meurtre atroce d'un enfant démembré dans la ville de
leur séjour. Ce monde, par touches, se révèlera aussi morbide et tourmenté que ses
pensées et affabulations. Cependant, au-delà de la peinture fine mais anecdotique d'un
cas psychosomatique (le tueur d'enfant, "l'ogre"), symptôme d'un drame humain
et familial, l'histoire intègre les troubles de ce préadolescent à un cadre décisif,
celui d'une société qui tente de dissimuler ce qui s'exhibe constamment. Ce retour du
refoulé, du feu qui couve sous la glace, passe autant par le verbe que par l'image.
Ainsi, par exemple, les mots "dévorer" ou "mourir", éclatant sur la
bande-son, sont utilisés dans leur sens métaphorique et anodin ("Tu ne vas pas en
mourir"), mais, perçus par le prisme de l'imagination de l'enfant, ils se
développent dans toute leur horreur charnelle ; s'y ajoutent des allusions à diverses
formes visuelles - l'icône religieuse, la télévision, le cinéma par des références
à Shining (dont certains thèmes, comme l'ambivalente figure paternelle ou le
caractère imposant de la nature, recoupent ceux du film de Miller) et à Vampyr (scène
de l'enterrement) - qui nourrissent l'onirisme du garçon, s'insérant naturellement par
là même dans le tissu du film. Cette société d'adultes qui prétend protéger ses
enfants, soi-disant innocents, contre une réalité amorale, et qui n'a trouvé que ce
fallacieux alibi pour mieux se voiler la face, cette société accumule mensonges,
fictions et non-dits. Face à cette cruelle et banale histoires de fait-divers, le
spectateur épouse d' ailleurs la perception qu'en a Nicolas. Il est conduit à
interpréter, à travers un réseau d'écrans, de caches (cf. les vitres translucides ou
mouillées) et d'indices ambigus, une vérité qui, bien qu'insaisissable, est là,
massive, totale, inévitable, telle cette forêt qui ponctue régulièrement la narration.
Et, grâce à un film aussi essentiel, il garde les yeux ouverts
même s'ils piquent
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Manuel . M |