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GUMMO

Réalisation et scénario : Harmony Korine - Photographie: Jean-Yves Escoffier - Costumes: Chloe Sevigny - Montage: Christopher Tellefsen - Avec : Jacob Sewell, Nick Sutton, Lara Tosh, Jacob Reynolds, Darby Dougherty, Harmony Korine et, last but not the least, Chloe Sevigny... Sortie le 9 juin 1999 - Etats-Unis (1997) - Durée : 1h29

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My Own Private Ohio, ou les nouveaux fragments amoureux

  Ce premier film du génial co-scénariste et acteur de Kids de Larry Clark, véritable météorite noir et sang sur le désir de marginaux déglingués, d'enfants-lapins s'échinant dans un no man's land nord-américain jamais filmé de la sorte, va vous brûler bien plus que la rétine, pour peu que vous vous abandonniez à sa bouleversante redistribution chaotique (fragmentaire et subversive) des figures et discours amoureux, (Barthes, encore et toujours).

   Gummo, vient enfin, au bout de deux ans, d'obtenir une date de sortie française. Je n'y croyais plus. Depuis que j'ai découvert ce brûlot adamantin (qui n'est, cette fois, pas la énième manifestation contestataire, et minoritaire, d'un pan de la production US indie, trop indie - Buffalo 66, Pi, Happiness et consort - mais bien, un objet rare, autarcique et foncièrement singulier, tant dans ses enjeux formels que thématiques) à Bristol, l'année dernière, je n'ai eu de cesse de crier, haut et fort, que nous tenions là une révélation époustouflante, de celles qui n'ont lieu qu'une fois par décennie.

   Pour ceux et celles que Sombre et Seul contre tous ont dérouté, ennuyé, agacé ou, pire, laissé dans l'indifférence la plus totale (je n'en suis pas, et continue à trouver les deux œuvres belles et fortes), Gummo se révélera l'antidote absolu contre la branchitude faite image (je me fais là l'avocat du diable).

   Les détracteurs de Gummo aux Etats-Unis (enfonçons des portes ouvertes en précisant qu'ils furent légion ), lui ont reproché de n'être qu'une transposition ethnographique white-trash (white, dans son acception raciale, ndlr) de l'univers des Kids new-yorkais dans une Amérique estampillée, trop vite , comme étant profonde. The Hollywood Reporter est allé jusqu'à écrire, je cite : "... whatever small audiences Gummo attracts - and they will be drawn mostly by the prospect of watching something 'shocking' - will wind up leaving the theater in a state of disgust." (in Sight & Sound, april 1998, p. 25), ce qui, pour les non anglicistes, peut se gloser par, "... les spectateurs que Gummo attirera, peu nombreux soient-ils - et ils seront attirés principalement par la perspective de voir quelque chose de choquant - se verront quitter la salle dans un état de dégoût." Rien de très nouveau, en somme, chez les apôtres du bon goût de l'oncle Sam, cqfd.

   Gummo se présente comme un patchwork impressionniste (cinéma de l'abjection, lit-on aussi, ici et là, dans la presse anglophone) dans lequel deux très jeunes garçons (Tummler et Solomon qui sniffe de la colle sans arrêt) parcourent, sur leur vélo, les rues de Xena, Ohio, en quête de chats errants à tuer, pour ensuite les revendre au patron véreux du supermarché local.  Au cours de leur pérégrination, ils rencontreront  une galerie de  personnages tous plus loufoques et décalés (lynchiens, mais pas seulement) les uns que les autres, à l'instar, de Dot (Chloe Sevigny en trash-chic peroxydée, telle une égérie de John Waters) et Helen, qui s'appliquent des bandes adhésives sur la poitrine, d'Eddie qui dit souffrir d'Attention Deficit Disorder, d'un autre, traversant tout le film avec des oreilles de lapin postiches, de vrais-faux travestis, d'une grand-mère dont on débranche le respirateur artificiel, d'une jeune prostituée obèse et trisomique... La liste est longue, mais ce qui fait l'incroyable force de Gummo, c'est son absence de jugement, sa façon, unique de ne jamais sombrer dans une complaisance malsaine et nauséeuse, ni, inversement, dans une forme de sanctification béate de ces faux freaks.

   Ni compassion, ni condescendance, mais, bien plutôt, un désir de portraiturer une autre Amérique, avec une tendresse des plus sincères. On ne dira jamais assez, enfin, à quel point, Jean-Yves Escoffier, (oui, notre Jean-Yves Escoffier) est un grand directeur de la photo. Son travail, ici, surpasse, encore, tout ce qu'on lui connaissait de génie et d'audace.

Cédric Succivalli