| Ce premier film du génial
co-scénariste et acteur de Kids de Larry Clark, véritable météorite noir et
sang sur le désir de marginaux déglingués, d'enfants-lapins s'échinant dans un no
man's land nord-américain jamais filmé de la sorte, va vous brûler bien plus que
la rétine, pour peu que vous vous abandonniez à sa bouleversante redistribution
chaotique (fragmentaire et subversive) des figures et discours amoureux, (Barthes, encore
et toujours). Gummo, vient enfin, au
bout de deux ans, d'obtenir une date de sortie française. Je n'y croyais plus. Depuis que
j'ai découvert ce brûlot adamantin (qui n'est, cette fois, pas la énième manifestation
contestataire, et minoritaire, d'un pan de la production US indie, trop indie
- Buffalo 66, Pi, Happiness et consort - mais bien, un objet rare, autarcique et
foncièrement singulier, tant dans ses enjeux formels que thématiques) à Bristol,
l'année dernière, je n'ai eu de cesse de crier, haut et fort, que nous tenions là une
révélation époustouflante, de celles qui n'ont lieu qu'une fois par décennie.
Pour ceux et celles que Sombre et Seul
contre tous ont dérouté, ennuyé, agacé ou, pire, laissé dans l'indifférence la
plus totale (je n'en suis pas, et continue à trouver les deux uvres belles et
fortes), Gummo se révélera l'antidote absolu contre la branchitude faite
image (je me fais là l'avocat du diable).
Les détracteurs de Gummo aux Etats-Unis
(enfonçons des portes ouvertes en précisant qu'ils furent légion ), lui ont reproché
de n'être qu'une transposition ethnographique white-trash (white, dans
son acception raciale, ndlr) de l'univers des Kids new-yorkais dans une Amérique
estampillée, trop vite , comme étant profonde. The Hollywood Reporter est allé
jusqu'à écrire, je cite : "... whatever small audiences Gummo
attracts - and they will be drawn mostly by the prospect of watching something 'shocking'
- will wind up leaving the theater in a state of disgust." (in Sight &
Sound, april 1998, p. 25), ce qui, pour les non anglicistes, peut se gloser par,
"... les spectateurs que Gummo attirera, peu nombreux soient-ils - et ils
seront attirés principalement par la perspective de voir quelque chose de choquant - se
verront quitter la salle dans un état de dégoût." Rien de très nouveau, en somme,
chez les apôtres du bon goût de l'oncle Sam, cqfd.
Gummo se présente comme un patchwork
impressionniste (cinéma de l'abjection, lit-on aussi, ici et là, dans la presse
anglophone) dans lequel deux très jeunes garçons (Tummler et Solomon qui sniffe de la
colle sans arrêt) parcourent, sur leur vélo, les rues de Xena, Ohio, en quête de chats
errants à tuer, pour ensuite les revendre au patron véreux du supermarché local.
Au cours de leur pérégrination, ils rencontreront une galerie de personnages
tous plus loufoques et décalés (lynchiens, mais pas seulement) les uns que les
autres, à l'instar, de Dot (Chloe Sevigny en trash-chic peroxydée, telle une
égérie de John Waters) et Helen, qui s'appliquent des bandes adhésives sur la poitrine,
d'Eddie qui dit souffrir d'Attention Deficit Disorder, d'un autre, traversant
tout le film avec des oreilles de lapin postiches, de vrais-faux travestis, d'une
grand-mère dont on débranche le respirateur artificiel, d'une jeune prostituée obèse
et trisomique... La liste est longue, mais ce qui fait l'incroyable force de Gummo,
c'est son absence de jugement, sa façon, unique de ne jamais sombrer dans une
complaisance malsaine et nauséeuse, ni, inversement, dans une forme de
sanctification béate de ces faux freaks.
Ni compassion, ni condescendance, mais, bien plutôt,
un désir de portraiturer une autre Amérique, avec une tendresse des plus sincères. On
ne dira jamais assez, enfin, à quel point, Jean-Yves Escoffier, (oui, notre Jean-Yves
Escoffier) est un grand directeur de la photo. Son travail, ici, surpasse, encore, tout ce
qu'on lui connaissait de génie et d'audace.
Cédric Succivalli |