Réussi, tout dabord, parce que lon peut considérer que le
film est nécessaire et participe dune attention à la société française
contemporaine que ne parviennent à mobiliser que bien peu de réalisateurs contemporains.
En plantant sa caméra dans une école maternelle dAnzin, Tavernier prend un parti
pris documentaire et sy tient tout au long du film. La peinture quil donne du
quartier Dutemple, une petite enclave sinistrée à lentrée de Valenciennes est
tout à fait fidèle à la réalité. On le sait pour avoir habité (malheureusement) pas
très loin dans notre jeune temps.
Pas moyen donc daccuser Tavernier de faire
dans le misérabilisme et davoir choisi comme point de chute le trou du cul du
monde. Il faudra bien quun jour ceux qui adorent ce genre de films sen rendent
compte : le pittoresque de la misère na rien de ragoûtant. Dutemple pue le
vomi, la merde et na pas été relooké pour loccasion. Quant aux personnages,
là aussi, difficile de faire plus crédible : des poivrots, des chômeurs
alcooliques qui veulent sen sortir, des professeurs des écoles, des instituteurs et
des mômes de cinq à huit ans, impeccables de spontanéité et qui ont tous, pour ainsi
dire, les bouilles de lemploi.
Le film, comme il lavait fait dune
manière encore plus appuyée avec son documentaire sur la banlieue, sarticule
autour dune chronique despace (ici, lécole maternelle, sa cour, ses
allées, ses salles de classe) et sur la description des personnes qui le traversent et
laniment (les parents délèves, lInspecteur dAcadémie,
lassistante sociale). Les gens y sont décrits daprès leurs affects sociaux,
sous lesquels sans arrêt apparaissent des failles et des fêlures qui tendent à mettre
à sac la représentation quon devrait en avoir. Parmi eux, le personnage du
directeur- instituteur incarné par Philippe Torreton sert de fil conducteur à
lintrigue (la vie) et à la narration (via une voix off tout à fait insupportable).
Torreton, et ce nest pas peu dire, porte le film sur ses épaules. Son incarnation
de linstituteur pourra paraître un peu idéalisée à certains elle nest
certainement pas très éloignée de lhumilité et du sens admirable de la mission
qui permettent, au quotidien, aux enseignants de se coltiner un à un les problèmes que
la société interpose entre les enfants et leur fonction denseignement proprement
dite. Son côté Gérard lInstit Klein nest même pas ce qui dérange tant des
scènes telles que celles où le père-chômeur-routier dune fillette vient
présenter son camion aux enfants, ou même le final viennent apporter une épaisseur
authentique au directeur. Le film dans lensemble fonctionne bien par et au travers
de Torreton.
Le hic vient du parti pris naturaliste de
Tavernier qui, comme Zola mais avec moins de discrétion, met en place une expérience
sociale dont on voit apparaître beaucoup trop nettement les ficelles. Si, répétons-le,
le spectateur adhère la plupart du temps au dispositif, il ne pourra pas ne pas contester
la vérité de lanalyse sur son caractère fabriqué : cette situation
déplorable dabandon de la mission déducation par les politiques, les
supérieurs et le " démerdez-vous " de facto dans lequel survivent
les enseignants.
Les scènes qui sortent du contexte scolaire
faussent léquation théorique. Torreton, non content de devoir affronter
linspecteur pétri de théories débiles sur léducation, le maire communiste
qui na rien à branler de ses petits problèmes, un système social inefficace,
devra essuyer la propre désintégration de sa cellule familiale (le beau-fils
délinquant, le père avec une bouteille doxygène pour respirer, la vieille mère
en robe de chambre, la copine artiste contemporain traumatisée par son précédent
mariage.) Cest dans ces scènes quil charge la mule à lui rompre le dos
: pourquoi est-ce son propre fils qui doit saccager lécole ? pourquoi est-ce
que son père doit être mourant ? pourquoi est-ce que la nouvelle assistante sociale
celle qui fait bien son métier est aussi séduisante ? Pourquoi est-ce
quil est obligé décrire des livres débiles ? Pourquoi est-ce
quil est toujours si gentil ? Cette accumulation de surdéterminations des
personnages fait que la démonstration est décrédibilisée. Il nest même pas
naturel, dans une chronique de cette sorte, que nous en venions à nous demander de telles
choses. Lutilisation dun Nord, de plus en plus mythifié comme
creuset-de-déprime-fin-de-siècle-où-lespoir- demeure-malgré-tout, narrange
rien à laffaire.
Ca commence aujourdhui est recommandable sur
le fond. Pas sûr néanmoins quil atteigne sa cible et ses objectifs. Ce qui tenait
chez Zola sur des centaines de pages sonne trop souvent ici comme de la caricature et de
la peinture aux crayons gras pour impulser la révolution sociale attendue. Ce nest
pas la reprise de courage finale sur fond de terres brûlées à la Jacques Brel qui
ajoutera à linsurrection recommandée. Tavernier pointe du doigt avec justesse mais
na pas les moyens de ses solutions.
Une chose est certaine au bout du compte : la
réaction ne commencera pas aujourdhui.