| Beloved arrive
chez nous handicapé par un fort mauvais accueil outre-atlantique (public et critique).
Las, la tactique de son distributeur français le voue, dans le meilleur des cas de
figure, à un succès très confidentiel. De fait, sortir un film de 2h52 sur le destin
tragique d'une ancienne esclave dans la plus petite combinaison de salles qui soit (trois
sur Paris intra-muros) le mercredi le plus embouteillé de l'année, avec pas moins de
dix-sept nouveaux titres à l'affiche, ce n'est pas suicidaire, c'est tout simplement
idiot. Car, dans un tel contexte, qui va bien pouvoir se motiver à aller voir Beloved,
sinon quelques américanistes sorbonnards curieux et suspicieux devant un tel projet :
adapter (et donc trahir) le roman de la nouvelle légende noire américaine -
l'incontournable Toni Morrison, littéralement adulée, vénérée dans les milieux
universitaires anglicistes, mais pas seulement. La peur que l'oeuvre soit malmenée,
trahie par un réalisateur comme Jonathan Demme, que d'aucuns fustigent pour son
académisme, l'emporte tel un postulat aigri et dogmatique dans le microcosme parisien.
Comment ça, le réalisateur du Silence des agneaux a osé s'attaquer à l'oeuvre
de Morrison? Sacrilège, trahison... L'aura et
la détermination acharnée d'Oprah Winfrey à jouer le rôle titre (elle a acquis les
droits du livre dès sa sortie et agit également en qualité de co-productrice) de cette
fausse saga sudiste à la dramaturgie fort complexe, qui pouvait laisser espérer au film
un succès considérable dans son pays, ne saurait constituer ici un atout commercial. La
popularité de la star des talk-shows américains, véritable reine de la discipline, se
réduit à peau de chagrin dans l'hexagone, à savoir, quelques zappeurs fous curieux des
chaînes cablées et une partie minoritaire de la communauté noire qui a su déceler chez
elle son immense tendresse et son talent de prêtresse médiatique tordant le cou au
cynisme, à la provocation graveleuse ou au sentimentalisme sensationaliste souvent
attachés à tout animateur phare de la télé US (cfd. Jerry Springer et consort).
Beloved nous plonge
dans l'Ohio de la fin du siècle dernier. Sethe (Oprah Winfrey), ancienne esclave qui,
pour conquérir sa liberté, a du payer le prix fort, se voit rattrapée par son passé,
un passé synonyme de servitude et d'humiliations, en la personne fantômatique de
Beloved. Cette sauvageonne qui surgit de nulle part, c'est-à-dire des marais, pourrait
être la réincarnation de ce bébé sacrifié dix-huit ans plus tôt par Sethe, afin que
celui-ci échappe aux mains de ses anciens maîtres. Entourée de Paul D, compagnon
d'antan, qui revient lui aussi d'une interminable errance et de sa fille Denver, Sethe va
devoir affronter, en guise de salut, les forces maléfiques et tyranniques de Beloved
(Thandie Newton, sur le fil du rasoir dans un rôle réputé impossible). La force et la
singularité du récit de Morrison reposait, entre autre, sur l'éclatement temporel -
restitué par Demme par l'insertion convaincante de flash-backs - et le mélange constant
des genres, tantôt onirique et inquiétant, tantôt introspectif et quasi documentariste
(formidable portrait de groupe, de femmes noires chez lesquelles le servage a laissé des
traces indélébiles.)
Que reproche-t-on tant à Demme? De n'avoir pas
réduit ce pavé somptueux de la littérature contemporaine en un scénario édulcoré et
calibré pour un long-métrage d'une heure trente ? De n'avoir pas réorganisé la
structure du récit en direction d'une linéarité, d'un respect de la chronologie
événementielle plus accessible au grand public, ou du moins le croit-on? De n'avoir pas
abandonné tout ce qui fait chair en matière d'inquiétante étrangeté et d'incursion
dans le messianisme noir et incantatoire des plantations, des maisons qui tremblent
littéralement par la force obscure de fantômes qui n'en sont peut-être pas ? D'avoir
choisi Oprah Winfrey - qui, lorsque Gwyneth Paltrow reçoit un Oscar, en mériterait dix
d'un seul coup - et non une autre actrice noire américaine plus lisse et consensuelle,
qui, justement, officiait comme maîtresse de cérémonie la nuit des dix Oscars,
vous la reconnaîtrez ? D'avoir tenté quelques audaces stylistiques, quitte à en rater
complètement une çà et là? Il est rageant de voir à quel point la presse française,
à l'exception de Positif, est en train de rater magistralemnt, par son indifférence et
son mépris, un film-monstre, inégal mais d'une humanité dévastatrice et jamais
sirupeuse, qui prouve que Jonathan Demme pourrait être un réalisateur beaucoup moins
convenu et anodin que certains semblent le crier. Après les succès phénoménaux du Silence
des agneaux et de Philadelphia , la plupart des autres faiseurs d'Hollywood
aurait spéculé et fait monter les enchères sur leur nom seul, au lieu de cela, Demme
s'est mis à l'ombre quelques années, pour revenir là où personne ne l'attendait dans
un premier temps. Que l'on traite Beloved comme s'il s'agissait d'un long téléfilm de
TF1 sur la négritude et la dimension de la femme dans la cosmogonie post-esclavagiste,
relève du mépris et de l'ignorance. De tous ces critiques qui font mine de regretter
maladroitement le mimétisme culotté et fort payant du Beloved de Demme par
rapport au style et à la structure du roman éponyme de Toni Morrison, combien ont
réellement pris le temps, un jour, de s'adonner à la lecture de son chef-d'oeuvre? Quant
à moi, dès les premiers plans du film, lorsque la maisonnette en bois s'inscruste sur la
pellicule, j'ai tout de suite su que Demme allait matérialiser à l'écran la typographie
de mes rêves et cauchemars d'étudiant d'alors qui découvrait, il y a dix ans, ce lieu
clos et obscur de l'un des ouvrages les plus puissants de la littérature mondiale.
Cédric Succivalli |