| La France que nous présente
Laetitia Masson dans son film nest pas bien jolie : de la Champagne Pouilleuse
à Marseille, en passant par Paris, tout nest que tristesse, amertume et
désolation. A la campagne, les gens sont bas, matérialistes et bornés ; un peu
primaires, en somme ; ainsi des parents de France (Sandrine Kiberlain),
lhéroïne, qui pensent davantage à leur ferme quà leur fille. (
" Mais vous laimez ? ", demande le détective (Sergio
Castellito) ; " Bien sûr
", répond la mère
non
sans hésiter ; quant au père, il déclare sans rougir quil aurait préféré
un fils
pour tenir la ferme : " Vous comprenez, une fille, ça
sen va. ") A Paris, ils sont vils et complètement fous : ce sont des
bourgeois qui ne sentendent pas, passent leur temps à se tromper mutuellement,
vivant ainsi dans la plus totale hypocrisie (le tout sur un fond de rancur et de
désespoir latents, non dits et dilués dans le quotidien). A Marseille, le vice arbore le
visage plus convenu de la superficialité et du toc, de la fête et du tape à
lil, celui des boites de nuits, des bars à putes, et des salles de
musculation. Cest la France
daujourdhui, nous dit Laetitia Masson : une France écartelée, exsangue,
à bout de souffle, partagée entre la réaction, le conservatisme de plomb des campagnes,
et la vacuité, lennui et la solitude, le vide existentiel des citadins. Une France
déboussolée, comme son héroïne (notons quelle sappelle France,
quelle fait de la course à pied mais quà sa dernière compétition, elle
sest vautrée dés le départ : la France qui perd, en somme), qui a perdu les
" vraies valeurs " et se réfugie dans le sexe et largent, ces
deux plaies de la société contemporaine (oui, mais aussi ce quil y de plus
palpable, de plus concret, quelque chose qui se prête à léchange, contrairement
aux sentiments dont on est bien avare aujourdhui cest aussi le propos
d En avoir (ou pas), premier film de lauteur). Résultat : les
gens sont seuls et ne se parlent pas, sinon pour des transactions dordre financier
ou sexuel : on notera que, dans ce film, " les hommes ne pensent quà
ça ". Au milieu de tout ça, il y a cette coureuse (ce film se prête
admirablement aux calembours ; témoin, les " jachète " et
" je prends " qui pullulent dans la presse), cette fille
" blessée par la vie ", que les hommes ont trahie, déçue. (Mais
est-ce bien ça ?) France incarne ici, non seulement la France, mais aussi Candide,
le naïf (dans lacception originelle du terme), catalyseur et révélateur des vices
et des travers de son époque.
Notons que le projet est ambitieux : au-delà du
constat sociologique, ce film est aussi un " portrait de
femme " ; aux soubassements de la société française répondent les
méandres de la psychologie de France. Car il sagit bien de ça : sur le
tableau social se greffe une intrigue psychologique, calquée sur le modèle de
lintrigue policière . France est une énigme que le détective chargé de la
retrouver devra résoudre. Au fil de lenquête, il se laissera peu à peu envahir
par lombre de cette femme, posséder (" je suis
France
etc
"), finissant presque par sidentifier à elle. Du
même coup, après ce périple dans la France profonde et urbaine, cest un voyage en
lui-même quil aura accompli (" Je suis un monstre ! " On
veut bien le croire, mais pourquoi ? ce nest pas précisé.).
Beaucoup dambition, donc , pour un résultat
médiocre. Convenu. La faute à un scénario lourd dintentions, trop schématique et
trop démonstratif ; à vouloir en dire beaucoup, il finit par ne rien dire. Chacune
des étapes du parcours de lhéroïne, chacun des milieux et des personnages
quelle a fréquentés, aurait mérité un traitement à part, aurait du faire
normalement le sujet dun film, ne serait-ce que pour approfondir, affiner le trait,
ne pas verser dans la caricature. Le regard est trop large et veut embrasser trop de
choses en même temps, lexhaustivité le contraint au survol et nous donne, plus
quune succession de tableaux, un alignement de clichés. Il aurait été bon de
sattarder sur les relations entre les personnages, histoire de leur donner un peu de
vie, histoire aussi de donner un peu de poids et de sens au propos de lauteur (qui,
nous lavons vu, ne présente rien de neuf) ; tout cela manque cruellement de
substance. De même que France, aussi énigmatique quon veuille nous la faire
paraître, ne présente en réalité aucun intérêt. Le scénario est trop lacunaire pour
ça : lenquête du détective ne nous apporte aucune donnée nouvelle sur le
personnage, elle se contente de confirmer le profil esquissé dés le départ, de noter
docilement sa descente aux enfers. Et ce nest pas le jeu de Sandrine Kiberlain qui
lui donnera de lépaisseur. Il ne suffit pas de conférer au personnage un peu de
mystère pour quil acquiert sens et profondeur, il faut aussi le faire vivre :
mais pour cela, il faudrait faire de la mise en scène et ne pas se contenter
dillustrer le scénario.
S.B. |