Bonne nouvelle pour les fans de cinéma japonais,
et pour les cinéphiles en général : la
Maison de la Culture du Japon à Paris a l'heureuse
idée de rendre hommage au jeune Kiyoshi Kurosawa -
aucun lien de parenté avec Akira - en présentant
11 de ses films en 5 jours.
Programme
riche et chargé, qui nous donnera un aperçu
de l'uvre du cinéaste, qui a réalisé
plus d'une vingtaine de films. L'occasion de vérifier
que Kurosawa compte parmi les cinéastes nippons les
plus inventifs et cohérents, aussi à l'aise
lorsqu'il s'attache (et s'attaque) aux codes de la série
B qu'il affectionne (Kaïro en 2001, Cure
en 2000), pour mieux se les réapproprier, que lorsqu'il
explore des domaines plus singuliers (Charisma
en 1999, License to Live en 1998).
Jusqu'à
présent, les 4 films cités sont les seuls à
nous être parvenus, dans le désordre. Et, à
chaque fois, le choc fût du même ordre : tout
en jouant avec des codes cinématographiques parfaitement
maîtrisés, ces films distillent immanquablement
un sentiment diffus, dérangeant et intriguant, une
inquiétante étrangeté. Si l'angoisse
est le thème qui irrigue le cinéma japonais
contemporain, elle a, dans les films de Kurosawa, trouvée
sa plus belle incarnation. Entre questionnement métaphysique,
cinématographique et technologique, on rigole peu dans
le cinéma de Kiyoshi Kurosawa. Fasciné, le spectateur
est invité à côtoyer l'indicible et l'immontrable
: les fantômes qui hantent l'Internet dans Kaïro,
les pouvoirs psychiques dans Cure, les puissances
naturelles dans Charisma. Un univers mental,
gouverné par des forces et des ondes, par des mouvements
qui ne se distinguent pas mais se perçoivent, qui prennent
forme dans leur achèvement. La forêt disparaît
dans Charisma, les hommes meurent dans Kaïro
et Cure, mais ce n'est pas là que "l'action"
se passe. Un univers complexe et onirique, servi par un sens
du cadre et une esthétique du vide : c'est ainsi qu'on
reconnaît le "style" Kurosawa. Mais cela ne
correspond en fait qu'à la dernière partie de
son uvre, la plus récente et maîtrisée,
à laquelle on peut ajouter l'inédit et très
attendu Vaine Illusion (1999).
L'intérêt
de cette rétrospective est ainsi de nous dévoiler
les débuts de Kurosawa, et donc les différentes
étapes de son parcours. Si nous n'aurons malheureusement
pas la chance de voir son deuxième film, un porno soft
pop et godardien, The Excitement of the Do-Re-Mi-Fa
Girl (1985), nous pourrons découvrir deux épisodes
(sur les six réalisés) de la série A
bout de souffle, ayant pour titres respectifs Le
nouveau riche et Le Héros. Le second retiendra
tout particulièrement notre attention, intrigués
que nous sommes par les propos de Thierry Jousse : "A
sa façon, Le Héros est une variation
sur Les Proies, le fameux film de Don Siegel avec Clint
Eastwood, mais sur un mode plus explicitement sado-maso qui
flirte avec la pornographie. Le plus grand intérêt
de ce film torride et noir, dont le héros est immobilisé
sur un lit, c'est que les femmes, l'une démoniaque
et l'autre angélique, mais toutes deux également
perverses, ont l'initiative des machinations de désir
et des figures sexuelles. "
Le
Chemin du serpent (1998) et Les Yeux de l'araignée
(1998) sont deux exercices de styles qui rendent hommage à
la série B. Avec The Revenge et The
Revenge II réalisés l'année précédente,
mais non présentés ici, ils forment une série
de films prenant pour personnage principal un tueur froid
et silencieux, une figure qui reviendra ensuite dans Cure.
On y voit déjà l'intérêt que porte
Kurosawa au silence et à la puissance qu'il peut dégager.
Le silence, et aussi l'horreur. Avec Le Gardien de l'enfer
(1992), film d'horreur pur, Kurosawa signait sa première
incursion dans la série B. Ce film pourrait bien être
la vraie bonne surprise de la rétrospective, si l'on
se fie à Thierry Jousse (encore), qui le compare au
cinéma de "John Carpenter, sans doute à
cause de cette science du huis-clos, de cette manière
de jouer de la structure de la forteresse assiégée,
de charger un lieu réel plutôt neutre de vibrations
étrange et de puissances symboliques inavouables, de
travailler la peur en direct
".
Si
son cinéma est éminemment cérébral
et métaphorique, Kurosawa réussit pourtant à
nous faire vraiment peur. A sa manière, unique et fascinante,
de se réapproprier les outils offerts par le cinéma
de genre, pour mieux les pervertir et les manipuler, on comprend
vite la force rare et précieuse de ce cinéaste,
qui mérite toute notre attention.
Laurence
Reymond