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avec Allociné

 

 

Lire la chronique du film "Vacances au pays"
ENTRETIEN AVEC
Jean-Marie Teno
3 octobre 2001


Fluctuat : "Vacances au pays" est un film très narratif. La voix-off, présente tout au long du film, donne l'impression qu'il s'agit d'un livre d'images commenté.

Jean-Marie Teno : "Vacances au pays" est une lecture de mon histoire et une lecture de l'Histoire. C'est un retour dans mon village natal et, en même temps, une réflexion personnelle sur la mondialisation. Au-delà de ces deux idées, c'est aussi un questionnement d'un certain mal : le mal que l'on peut se faire à soi-même, à travers l'éducation que l'on reçoit ou, au contraire, que l'on n'a pas reçu.

Flu : Quand on réalise un film tel que celui-ci, est-ce qu'on a des idées préconçues sur la mondialisation et l'on en cherche les signes dans ce retour aux origines, ou, à l'inverse, est-ce le retour à l'origine qui suscite un tel constat sur la mondialisation ?

J-M. T. : Disons qu'avec le temps on s'aperçoit que les choses ne changent pas. On a encore l'impression que le modèle occidental est perçu comme la modernité même et que tout ce qui relève du local, de la localité, n'est qu'archaïsme. Cette impression est plus flagrante encore dans le rapport, en Afrique, entre village et ville. La ville est le lieu de la modernité, aussi décadente soit-elle ; le village, celui d'un monde ancien, progressivement détruit, et à détruire. Certains, au Cameroun, détournent les valeurs et les choses fortes de notre culture. C'est dommage.

Flu : Le documentaire est pessimiste quant à la situation à-venir du Cameroun et de l'Afrique en général. Vous dîtes : " L'Afrique a fait un long voyage pour arriver dans une impasse "...

J-M. T. : Je ne suis pas certain que cela soit un film pessimiste. En fait, je ne sais pas vraiment. Disons que depuis un certain temps, on nous parle de développement et de pays en voie de développement. Mais aucun pays africain ne s'est véritablement développé. Ce concept du développement est illusoire. C'est un leurre. Une nouvelle forme de dépendance. Vis-à-vis de ceux qui sont censés nous aider à n'être justement plus dépendants. La réalité est toute autre. Il s'agit désormais de lutter contre la pauvreté. Et la devise "pour le développement" s'est finalement transformée en une autre formule : "contre la pauvreté". Car il s'agit aujourd'hui de ne pas mourir de faim. Car, je vous le demande, de quoi profite les gens sur place ? Les populations ne voient pas leur vie s'améliorer, à la différence de celle des politiques. Nous avons reçu une éducation qui, je dirais, a été biaisée. Et maintenant toute possibilité de réflexion est écartée. En ce qui me concerne, je prends la parole, je médite sur le Cameroun. Je réfléchis sur la situation générale de mon pays à partir d'une expérience personnelle. Peut-être que certains se voilent la face et essaient de se donner bonne conscience en disant que la situation s'améliore, que les choses évoluent. Mais les choses ne changent pas. Ou si peu que cela est ridicule.

Flu : Il y a une scène du documentaire dans laquelle il est question du câble d'un bac qui, ayant été rompu, empêche les villageois de traverser le fleuve depuis cinq ans (!). Cela symbolise, pourrait-on dire, ce laisser-aller que vous dénoncez. Rien n'est fait, les gens attendent.

J-M. T. : Il y a en effet un niveau d'irresponsabilité des autorités dans ce pays qui est incroyable. Au point que l'on se demande à quoi elles pensent. Le comportement des politiques du pays, aujourd'hui, ressemble à la politique des coloniaux d'hier. Il y a comme une situation de permanence. Une inertie dont la population pâtit. Et cette scène qui montre l'impossibilité de traverser le fleuve, peut tout à faire être comprise comme une métaphore de tout le pays. Les gens sont livrés à eux-mêmes.

Flu : Passons maintenant au statut du cinéaste africain. Quel est-il exactement ? S'agit-il, comme vous, d'un retour aux sources, aux racines ? S'agit-il toujours d'une démarche volontaire personnelle ?

J-M. T. : Disons qu'en ce qui me concerne, je suis à la fois réalisateur, producteur et distributeur. Le statut des réalisateurs africains est très précaire d'autant qu'il faut s'expatrier pour parler d'un "chez soi". Comme si l'on était obligé de se couper de ses racines, d'aller ailleurs pour parler de sa terre. Il est vrai qu'existent des aides spécifiques, mais celles-ci sont orientées, la plupart du temps, vers un cinéma plutôt politique, je veux dire par là, vers un cinéma utilisé à des fins politiciennes dont le but est de rehausser l'image de l'Afrique. Celui qui ose par exemple s'attaquer aux ravages, aux conséquences désastreuses de l'urbanisation, n'a que peu de chances de voir son projet aboutir. La tendance actuelle du cinéma africain est la thématisation à outrance. Les thématiques sont agitées comme des carottes. Impossible de parler d'autre choses que de l'excision, du sida, de la famine, etc. Il faut évidemment aborder ces thèmes mais il y a d'autres sujets. Et puis le problème, c'est qu'il n'y a pratiquement pas de producteurs africains. Et l'on se retrouve souvent avec un film hybride : réalisé par un africain et financé par des Européens. C'est là une autre forme de dépendance. Moi, quoiqu'il m'en coûte, j'ai envie de montrer des œuvres radicales. De tenir un discours qui ne soit pas convenu.

Flu : A propos de cette thématisation à outrance justement ; on a le sentiment que la voix-off qui accompagne les images, qui les décrypte, les analyse, les autopsie, que cette voix tente de briser les stéréotypes, les clichés d'une certaine Afrique. En tout cas qui essaie de battre en brèche l'idée d'une Afrique qui ne serait qu'exotisme et folklore ?

J-M. T. : Il me semble que depuis que la télévision a fait irruption dans les foyers, les gens ont envie de comprendre. C'est ce que je me dis de plus en plus. Les gens ont envie qu'on leur explique les choses. Pourquoi ceci, pourquoi cela. En Afrique, les gens aiment ce qui se rattache à l'écrit, à l'écriture, et c'est pourquoi un cinéma narratif peut obtenir des échos favorables.

Flu : Il y a peu s'est déroulée la conférence de Durban. N'est-elle pas, un peu comme l'est au fond la démarche de votre film, une façon de demander des comptes à une modernité qui a été imposée de l'extérieur ?

J-M. T. : Cette conférence a été hélas quelque peu éclipsée par la reprise du conflit israëlo-palestinien. Il n'en reste pas moins que le débat sur le néocolonialisme, sur l'esclavagisme, sur le racisme est à peine ouvert. On ne peut pas évaluer et comprendre le racisme contemporain en tenant ses sources dans l'ombre, parmi lesquelles le colonialisme. Il faut que démarre un vrai travail de transmission de la mémoire. Je suis toujours étonné et atterré que les livres d'histoire, en France par exemple, parlent de l'esclavagisme, de la traite des Noirs, en toute innocence. Comme si de rien n'était. Ou pour mieux m'exprimer, comme si les choses étaient sans conséquences. Et le caractère odieux de cette histoire ? On l'oublie ! Mais je crois que c'est une lutte qui commence. Il y a un travail à faire sur l'éducation, sur ce que nous avons été, sur ce que nous avons subi.

Flu : L'Afrique a été pillée. Vidée de ses richesses naturelles, vidée de ses hommes par la Traite qu'Edouard Glissant appelait " le Chant de la mort "…

J-M. T. : Et c'est encore pire aujourd'hui : on dépouille l'Afrique de sa mémoire. Certains africains ne savent plus d'où ils viennent.

Flu : Vous dîtes que "l'Afrique doit adapter la modernité à son rythme". Qu'est-ce que cela signifie ?

J-M. T. : L'Afrique ne se sauvera elle-même qu'à cette condition. Mais il faut aussi, impérativement, que le monde s'organise autrement. Le monde doit changer. Ce n'est pas simpliste de dire que ceux qui ont le capital dominent les échanges. Pas du tout simpliste, c'est la réalité. On doit exiger que les rapports soient autres. Et exiger une reconnaissance. Oui, nous avons besoin d'une reconnaissance.

D'une reconnaissance ?

Oui. Qu'on reconnaisse notre histoire et la mémoire de notre histoire.

Propos recueillis par Anthony Dufraisse

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