Fluctuat : "Vacances au pays" est un film très
narratif. La voix-off, présente tout au long du film, donne
l'impression qu'il s'agit d'un livre d'images commenté.
Jean-Marie Teno : "Vacances
au pays" est une lecture de mon histoire et une lecture
de l'Histoire. C'est un retour dans mon village natal et,
en même temps, une réflexion personnelle sur la mondialisation.
Au-delà de ces deux idées, c'est aussi un questionnement d'un
certain mal : le mal que l'on peut se faire à soi-même, à
travers l'éducation que l'on reçoit ou, au contraire, que
l'on n'a pas reçu.
Flu : Quand on réalise un
film tel que celui-ci, est-ce qu'on a des idées préconçues
sur la mondialisation et l'on en cherche les signes dans ce
retour aux origines, ou, à l'inverse, est-ce le retour à l'origine
qui suscite un tel constat sur la mondialisation ?
J-M. T. : Disons qu'avec le
temps on s'aperçoit que les choses ne changent pas. On a encore
l'impression que le modèle occidental est perçu comme la modernité
même et que tout ce qui relève du local, de la localité, n'est
qu'archaïsme. Cette impression est plus flagrante encore dans
le rapport, en Afrique, entre village et ville. La ville est
le lieu de la modernité, aussi décadente soit-elle ; le village,
celui d'un monde ancien, progressivement détruit, et à détruire.
Certains, au Cameroun, détournent les valeurs et les choses
fortes de notre culture. C'est dommage.
Flu : Le documentaire est
pessimiste quant à la situation à-venir du Cameroun et de
l'Afrique en général. Vous dîtes : " L'Afrique a fait
un long voyage pour arriver dans une impasse "...
J-M. T. : Je ne suis pas certain
que cela soit un film pessimiste. En fait, je ne sais pas
vraiment. Disons que depuis un certain temps, on nous parle
de développement et de pays en voie de développement. Mais
aucun pays africain ne s'est véritablement développé. Ce concept
du développement est illusoire. C'est un leurre. Une nouvelle
forme de dépendance. Vis-à-vis de ceux qui sont censés nous
aider à n'être justement plus dépendants. La réalité est toute
autre. Il s'agit désormais de lutter contre la pauvreté. Et
la devise "pour le développement" s'est finalement transformée
en une autre formule : "contre la pauvreté". Car il s'agit
aujourd'hui de ne pas mourir de faim. Car, je vous le demande,
de quoi profite les gens sur place ? Les populations
ne voient pas leur vie s'améliorer, à la différence de celle
des politiques. Nous avons reçu une éducation qui, je dirais,
a été biaisée. Et maintenant toute possibilité de réflexion
est écartée. En ce qui me concerne, je prends la parole, je
médite sur le Cameroun. Je réfléchis sur la situation générale
de mon pays à partir d'une expérience personnelle. Peut-être
que certains se voilent la face et essaient de se donner bonne
conscience en disant que la situation s'améliore, que les
choses évoluent. Mais les choses ne changent pas. Ou si peu
que cela est ridicule.
Flu : Il y a une scène du
documentaire dans laquelle il est question du câble d'un bac
qui, ayant été rompu, empêche les villageois de traverser
le fleuve depuis cinq ans (!). Cela symbolise, pourrait-on
dire, ce laisser-aller que vous dénoncez. Rien n'est fait,
les gens attendent.
J-M. T. : Il y a en effet un
niveau d'irresponsabilité des autorités dans ce pays qui est
incroyable. Au point que l'on se demande à quoi elles pensent.
Le comportement des politiques du pays, aujourd'hui, ressemble
à la politique des coloniaux d'hier. Il y a comme une situation
de permanence. Une inertie dont la population pâtit. Et cette
scène qui montre l'impossibilité de traverser le fleuve, peut
tout à faire être comprise comme une métaphore de tout le
pays. Les gens sont livrés à eux-mêmes.
Flu : Passons maintenant
au statut du cinéaste africain. Quel est-il exactement ?
S'agit-il, comme vous, d'un retour aux sources, aux racines ?
S'agit-il toujours d'une démarche volontaire personnelle ?
J-M. T. : Disons qu'en ce qui
me concerne, je suis à la fois réalisateur, producteur et
distributeur. Le statut des réalisateurs africains est très
précaire d'autant qu'il faut s'expatrier pour parler d'un
"chez soi". Comme si l'on était obligé de se couper de ses
racines, d'aller ailleurs pour parler de sa terre. Il est
vrai qu'existent des aides spécifiques, mais celles-ci sont
orientées, la plupart du temps, vers un cinéma plutôt politique,
je veux dire par là, vers un cinéma utilisé à des fins politiciennes
dont le but est de rehausser l'image de l'Afrique. Celui qui
ose par exemple s'attaquer aux ravages, aux conséquences désastreuses
de l'urbanisation, n'a que peu de chances de voir son projet
aboutir. La tendance actuelle du cinéma africain est la thématisation
à outrance. Les thématiques sont agitées comme des carottes.
Impossible de parler d'autre choses que de l'excision, du
sida, de la famine, etc. Il faut évidemment aborder ces thèmes
mais il y a d'autres sujets. Et puis le problème, c'est qu'il
n'y a pratiquement pas de producteurs africains. Et l'on se
retrouve souvent avec un film hybride : réalisé par un africain
et financé par des Européens. C'est là une autre forme de
dépendance. Moi, quoiqu'il m'en coûte, j'ai envie de montrer
des œuvres radicales. De tenir un discours qui ne soit pas
convenu.
Flu : A propos de cette
thématisation à outrance justement ; on a le sentiment
que la voix-off qui accompagne les images, qui les décrypte,
les analyse, les autopsie, que cette voix tente de briser
les stéréotypes, les clichés d'une certaine Afrique. En tout
cas qui essaie de battre en brèche l'idée d'une Afrique qui
ne serait qu'exotisme et folklore ?
J-M. T. : Il me semble que
depuis que la télévision a fait irruption dans les foyers,
les gens ont envie de comprendre. C'est ce que je me dis de
plus en plus. Les gens ont envie qu'on leur explique les choses.
Pourquoi ceci, pourquoi cela. En Afrique, les gens aiment
ce qui se rattache à l'écrit, à l'écriture, et c'est pourquoi
un cinéma narratif peut obtenir des échos favorables.
Flu : Il y a peu s'est déroulée
la conférence de Durban. N'est-elle pas, un peu comme l'est
au fond la démarche de votre film, une façon de demander des
comptes à une modernité qui a été imposée de l'extérieur ?
J-M. T. : Cette conférence
a été hélas quelque peu éclipsée par la reprise du conflit
israëlo-palestinien. Il n'en reste pas moins que le débat
sur le néocolonialisme, sur l'esclavagisme, sur le racisme
est à peine ouvert. On ne peut pas évaluer et comprendre le
racisme contemporain en tenant ses sources dans l'ombre, parmi
lesquelles le colonialisme. Il faut que démarre un vrai travail
de transmission de la mémoire. Je suis toujours étonné et
atterré que les livres d'histoire, en France par exemple,
parlent de l'esclavagisme, de la traite des Noirs, en toute
innocence. Comme si de rien n'était. Ou pour mieux m'exprimer,
comme si les choses étaient sans conséquences. Et le caractère
odieux de cette histoire ? On l'oublie ! Mais je crois que
c'est une lutte qui commence. Il y a un travail à faire sur
l'éducation, sur ce que nous avons été, sur ce que nous avons
subi.
Flu : L'Afrique a été pillée.
Vidée de ses richesses naturelles, vidée de ses hommes par
la Traite qu'Edouard Glissant appelait " le Chant de la mort
"…
J-M. T. : Et c'est encore pire
aujourd'hui : on dépouille l'Afrique de sa mémoire. Certains
africains ne savent plus d'où ils viennent.
Flu : Vous dîtes que "l'Afrique
doit adapter la modernité à son rythme". Qu'est-ce que cela
signifie ?
J-M. T. : L'Afrique ne se sauvera
elle-même qu'à cette condition. Mais il faut aussi, impérativement,
que le monde s'organise autrement. Le monde doit changer.
Ce n'est pas simpliste de dire que ceux qui ont le capital
dominent les échanges. Pas du tout simpliste, c'est la réalité.
On doit exiger que les rapports soient autres. Et exiger une
reconnaissance. Oui, nous avons besoin d'une reconnaissance.
D'une reconnaissance ?
Oui. Qu'on reconnaisse notre
histoire et la mémoire de notre histoire.
Propos recueillis
par Anthony Dufraisse
Lire la chronique du film "Vacances
au pays"
Réagissez à cette chronique sur le forum
de Flu.
---