Quelle a été votre motivation pour ce projet
? L'époque ?
L'époque
n'est pas un sujet. Je veux dire que l'époque seule
ne peut pas être un sujet. Ce qui domine dans Laissez-passer,
c'est davantage le récit de parcours singuliers que
le récit d'une époque. L'époque n'apparaît
qu'à travers les personnages, qu'à travers leurs
points de vue. Il est évident cependant que l'on retrouve
des sentiments que chacun pouvait, à l'époque,
ressentir : la sensation perpétuelle de manque, cette
tension quotidienne à cause des bombardements, à
cause des contrôles inopinés d'identité
; mais ce que la caméra saisit en priorité,
ce sont toujours des points de vue précis, situés
et concrets. Ce n'est pas à proprement parler un film
sur cette époque ; c'est un film sur la douleur, la
peur, les sentiments de certains personnages à cette
époque. Ce qui m'a motivé, c'était aussi
de savoir quelle était la situation du cinéma
à cette époque-là, sous l'Occupation.
Que pouvait-on écrire ? Que pouvait-on tourner ? Il
était impératif de montrer que le cinéma
en définitive n'était pas dérisoire.
Pas dérisoire du tout. Sous l'Occupation, le cinéma
était certes une distraction, il "réchauffait"
les gens, mais parfois aussi il donnait du courage. C'est
étrange, mais c'est ce que m'ont confirmé certaines
personnes qui avaient vécu toute cette période.
Le cinéma ne distillait pas de message de résistance.
Non. Mais c'est comme s'il suscitait un nouvel espoir, une
ambition peut-être, je ne sais pas vraiment. Peut-être
une sorte d'exigence. D'exigence envers soi-même. Contre
la résignation quotidienne.
Beaucoup
vous ont reproché la durée du film (2h50)
Je
me suis battu pour garder cette longueur. Le sujet méritait
cette durée. D'ailleurs, je suis persuadé qu'il
n'y a pas de longueurs dans ce film. Il y a une nervosité
permanente, un rythme très soutenu. Ce rythme fait
écho à l'énergie des personnages, à
l'incertitude des êtres aussi. La durée renvoie
pour ainsi dire à l'indétermination des personnages.
Cette incertitude, je l'ai traduite par les mouvements de
caméra : mouvements chaotiques, incertains. Ce rendu
physique de l'image correspondait directement aux remous intérieurs
des personnages. Je crois que la durée de ce film était
indispensable, parce qu'elle donne à l'histoire et
sa complexité et sa tension, son côté
un peu spectaculaire également.
Vous
avez émis l'idée d'un parallèle entre
notre époque et celle de l'Occupation. Qu'est-ce à
dire exactement ?
Il
ne s'agit pas du tout, vous l'aurez compris, de trouver des
ressemblances. Des points communs. Pas du tout. Je voulais
dire par là, que nous devrions tirer des leçons
de tout ceci, oui, parler d'un "esprit" de résistance.
C'est quelque chose qui doit exister à notre époque,
je veux dire, cette lutte contre la résignation. On
ne peut évidemment pas, ce serait grossier, comparer
cette période et la nôtre. Elles sont sans commune
mesure. Ce serait d'ailleurs aberrant. En revanche soutenir
une "permanence" de la résistance ne me semble
pas ridicule.
Comme
d'habitude, des polémiques ont éclaté
autour de vous et de Laissez-passer. Comme si, de film
en film, se déroulait une sorte de règlement
de compte
Les
polémiques ? Pour dire vrai, s'agissant de Laissez-passer,
les critiques ont parfois été très dures,
très virulentes. Certains ont osé dire que ce
film faisait l'éloge de la collaboration ! D'autres
ont pu dire que j'estimais que l'Occupation avait été
bénéfique pour le cinéma français
et, pire encore, que j'étais convaincu que la Nouvelle
vague avait interrompu cette situation idyllique ! Vous imaginez
! On croit rêver !
Devant de telles réactions, il n'y a qu'une attitude
à adopter ; répéter une réplique
de Gamblin dans le film : "Quand les chiens aboient,
les cons déconnent !". De telles positions sont
une forme de bassesse. Trouver que le film fait l'apologie
de l'Occupation allemande, c'est vraiment honteux ! C'est
minable et horrible dans la mesure où cela sous-entend
énormément de choses ! Dans cette situation
à couteaux tirés, on est parfois blessé.
On se sent sali à force d'être traîné
dans la boue. On objectera que c'est la liberté de
la presse. Mais où est la liberté de la presse,
quand certains journaux ou revues ne publient pas les droits
de réponse, quand on déforme les propos tenus
? Ce sont des querelles qui perdurent. C'est pénible
! En plus des querelles stériles et des excommunications
infondées ! J'ai l'impression de me battre contre des
encycliques papales. Quoi que l'on dise, quoi que l'on fasse,
la vénération prend le dessus. D'un côté,
Godard, Truffaut, de l'autre, Clouzot, Autant-Lara ; ce sont
des inepties. Laissez-passer n'affirme jamais, à
aucun moment, que l'Occupation était l'âge d'or
du cinéma français ! Bien au contraire ! Le
film raconte justement les risques que certains ont pu prendre
pour résister, avec leurs moyens, à cette Occupation.
Courage que l'on ne retrouve peut-être pas, ou moins,
s'agissant du milieu littéraire. Quand on pense à
toutes ces pages horribles, honteuses qu'a pu écrire
Robert Brasillach !
En
revanche, le cas de Claude Autant-Lara est quelque peu trouble.
Vous pouvez nous en parler
Il
est tout à fait vrai que Claude Autant-Lara a pu dire
que cette époque-là était, selon lui,
comme un âge d'or du cinéma. Là encore,
c'est honteux. Cela faisait partie des idées fixes
indignes qu'il a pu avoir. Mais c'est étrange que l'on
se focalise sur Autant-Lara alors que Jean Renoir a eu des
propos, lui, antisémites. Certains passages de sa correspondance
en témoignent. Mais bizarrement, tout le monde est
plus indulgent avec Jean Renoir. Comme si son génie
et ses chef-d'uvres l'excusaient
Pour
résumer un peu schématiquement, dans Laissez-passer
vous avez porté votre attention sur les attitudes que
chacun, dans l'industrie du cinéma et en particulier
à la Continental, a pu prendre sous le régime
de Vichy
Oui.
Précisons encore que tous ceux qui évoluaient
dans le milieu du cinéma n'ont pas été
résistants, de même qu'ils n'ont pas tous été
collaborateurs. Les choses ne sont pas aussi simples. Dans
Laissez-passer, il n'y a pas de jugement global sur
le milieu, l'industrie du cinéma. J'ai voulu, avant
toutes choses, restituer sans juger, la complexité
d'une situation où de nombreux paramètres entrent
en jeu. Et cette situation complexe se bâtit autour
d'un assistant réalisateur, Jean Devaivre (Jacques
Gamblin), et du scénariste Jean Aurenche (Denis Podalydès).
Une
question plus technique maintenant : d'un bout à l'autre
du film domine un jeu d'ombre et de lumière, ou, pour
être plus précis, une sorte de clair-obscur.
Pourquoi ce parti pris esthétique ?
Le
jeu de l'ombre et de la lumière domine. C'est exact.
A l'origine, c'est pour quasiment retrouver l'atmosphère
d'un film noir. Et seules quelques scènes en extérieur
sont en pleine lumière. Sans doute est-ce là
l'idée d'un Paris plombé, gris. Je crois que
ce n'est pas qu'une image de parler d'une époque extraordinairement
sombre.
Evoquons,
pour finir, la distribution féminine de votre film.
Il y a quatre rôles féminins importants. Ce ne
sont pas les premiers rôles, mais étrangement,
ils ne sont pas secondaires non plus. Comment les percevez-vous
?
En
effet je ne crois pas qu'ils soient secondaires. Les femmes
sauvent les hommes. Elles leur évitent des ennuis,
elles les soutiennent. En vérité, elles sont
omniprésentes bien qu'elles ne soient pas toujours
à l'écran. Elles sont omniprésentes dans
la mesure où elles motivent en grande partie les décisions
des hommes, qu'il s'agisse de Denis Podalydès ou de
Jacques Gamblin. Moins les voir donc, ne signifie aucunement
qu'elles aient un rôle secondaire. Ce quatuor féminin
est d'ailleurs aussi fort que les autres rôles. Une
grande intensité s'en dégage. Marie Gillain
comme Charlotte Kady, Marie Desgranges comme Maria Pitaressi
sont formidables. On dirait presque qu'il s'agit, au niveau
du jeu, de quatre surs tant elles partagent toutes la
même énergie.
Propos
recueillis par Anthony
Dufraisse, le 26 janvier 2002 lors d'une rencontre-débat
avec L'Association pour la défense du cinéma
indépendant.