Une
influence littéraire capitale : Céline
C'est le seul que j'ai lu. Et puis c'est comme Hendrix. Tu
te reçois ce truc en pleine gueule et tu mets un sacré
moment pour t'en relever. Quand je me suis retrouvé
sur le tournage de Fleischmann, je consacrais les quatre heures
de sommeil que j'avais à lire Nord. Je m'endormais
avec. D'ailleurs, c'est resté un projet. Peut-être
qu'un jour
Quelques années plus tard, j'ai fini
par rencontrer Lucette Almanzor (veuve de Céline).
Au début, j'hésitais énormément
à y aller. Lucchini voulait m'y emmener. Il savait
à quel point j'admirais les écris de ce gars.
Et puis, c'est arrivé. On a sympathisé très
vite. J'ai vécu cinq années intenses avec cette
dame. On se baladait fréquemment et on discutait de
tout et de rien. Elle est devenue une mère adoptive.
Bref ! Quand vous me dites "Céline", vous
visez juste. Tout est dans le phrasé. En tout cas,
c'est ce qu'on m'a souvent fait remarquer. Croyez-le ou pas,
je ne l'ai jamais fait exprès. A force d'être
empreint de l'univers du bonhomme, on se rapproche inconsciemment
de sa personnalité. Je ne filme pas du Céline,
mais il m'influence. Et puis, il y avait Lucette. Elle me
racontait des trucs sur lui ! Incroyable ! Cette bonne femme,
c'était le côté lumineux de Céline.
Le soir, chez elle, je lui lisais des passages D'un château
à l'autre. Elle se sentait bien. Il y avait des
journées où elle me décrivait Céline
qui n'arrêtait pas de lui dire : "Vas-y danse Lili,
amuse-toi pendant qu'il en est encore temps". Céline
n'arrêtait pas de la prévenir des futurs malheurs
de 39/45 et surtout qu'il y aurait 50 ans de communisme qui
allait arriver. Un truc insensé ! Céline, c'était
de la noirceur dans la compassion.
La fabrication d'un film
Le tournage, c'est une grosse traversée. Tout le monde
s'y colle. Imaginez un voilier avec tout son équipage.
Il y a des hauts et bas. Il faut la tenir cette bâtisse
coûte que coûte. Ensuite, il faut s'en remettre
de tout cet épuisement. Il faut que tu t'éclaircisses
les idées car ce qui arrive ensuite, t'a pas intérêt
à le louper. C'est un autre voyage avec de nouveaux
éléments : le montage. La réalité
au grand jour. Cette ultime étape, je la vis chez moi
avec mon équipe un peu comme Cassavetes et Grandperret.
Je peux vous assurer que les quatorze heures de boulot quotidien,
ça n'est pas du chiqué. C'est simple, tu bouffes
quand tu crèves la dalle et tu dors quand t'es à
bout. Il n'y a plus d'heure.
Pour les acteurs, c'est autre chose. Je les dirige très
rarement. Je m'intéresse d'avantage à leurs
pas. Vous savez, je me dois d'orienter le cadreur pour qu'il
puisse savoir au millimètre près ce que je désire
que l'on voit à l'image. Puis, je mime les gestes des
comédiens. C'est comme cela que tous ont un aperçu
de ce que je souhaite. Une sorte de chorégraphie. Les
comédiens reçoivent leur brochure (scénario)
trois ou quatre mois avant. Ils ont par conséquent
le temps d'y travailler. Sur le tournage, je prends ce qu'ils
me donnent. Un peu comme Johnny Hallyday ! Ce mec, c'est un
ange. Une sorte d'apparition.
Pour moi, c'est le mec qui traverse la France sans se prendre
la tête. Il a besoin de son public et surtout il ne
les considère pas comme un électorat potentiel
mais comme des potes. Voilà, ce que je prends de ce
type pour mon film !
Les pères influents
J'ai reconnu ma vraie route avec les films de Monte Hellman
et ceux de John Cassavetes. Macadam à deux voies
est un grand film. Il faut le voir au moins une fois dans
sa vie. L'idée que l'on pouvait s'aventurer dans ce
genre de mise en scène me confortait. L'écriture,
la réalisation, l'acuité du regard, tout cela
me parlait. Je me rappelle d'une projection de Macadam
au festival de Belfort en présence de Monte Hellman
en personne. Il se trouvait au bar, seul avec son chapeau
de cow-boy. Il aimait l'Europe. Je crois qu'il voulait adapter
En attendant Godot mais il n'a jamais pu trouver les
financements. Donc, je bois une bière avec Monte. On
se disait réciproquement qu'il serait bête et
risqué de rester dans la salle de projection au cas
où le film serait sifflé. On a pesé le
pour et le contre. Ce qui était formidable, c'est que
durant une trentaine de secondes, nous étions en parfaire
osmose. Un truc indescriptible.
J'ai failli rencontrer Cassavetes par deux fois. La première
tentative s'est soldée par un échec à
cause d'un numéro de téléphone perdu.
La seconde fois, je me trouvais avec Seymour Cassell. Je l'avais
rencontré dans une patinoire tenue par la sur
de Brando. Je l'avais impressionné en lui disant dans
quel film il avait joué la première fois (A
bout portant de Don Siegel, 1964). J'avais décris
la scène et il en était resté scotché.
Je lui avais proposé de voir Passe Montagne.
Il m'avait dit OK et surtout qu'il viendrait avec John Cassavetes.
Le lendemain, j'ai tout annulé. Je ne sais pas ce qui
m'a pris. J'ai flippé ! Et j'ai refait le même
coup avec Nicholas Ray.
Nature humaine
Je filme ce que je suis. Vous ne me verrez jamais dans les
dîners mondains ou autres festivals. Il y a vingt ans
de cela, je traînais à Cannes durant le festival
car ma mère adoptive y vivait. Je galérais le
soir avec des mecs qui sont devenus hyper célèbres
par la suite, tels que Jarmusch ou Fassbinder. La vie, je
la vois comme cela et pas autrement. Lorsque je sens une certaine
hostilité quelque part, je me casse. Je préfère
un endroit cool où je pourrais me décontracter,
être moi-même et ne pas se sentir obligé
de m'engueuler avec deux ou trois pèlerins. Cela crée
aussi quelques inconvénients. Par exemple, je suis
incapable de m'occuper sérieusement de mes problèmes
administratifs. Si je vous disais le bordel qu'il y a dans
ma comptabilité
!
Entretien
réalisé par Laurence
Reymond & Samir
Ardjoum
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