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Lire les chroniques de Mischka et de Double messieurs

Jean-François
Stévenin

l'électron libre
[interview - suite]


Une influence littéraire capitale : Céline
C'est le seul que j'ai lu. Et puis c'est comme Hendrix. Tu te reçois ce truc en pleine gueule et tu mets un sacré moment pour t'en relever. Quand je me suis retrouvé sur le tournage de Fleischmann, je consacrais les quatre heures de sommeil que j'avais à lire Nord. Je m'endormais avec. D'ailleurs, c'est resté un projet. Peut-être qu'un jour… Quelques années plus tard, j'ai fini par rencontrer Lucette Almanzor (veuve de Céline). Au début, j'hésitais énormément à y aller. Lucchini voulait m'y emmener. Il savait à quel point j'admirais les écris de ce gars. Et puis, c'est arrivé. On a sympathisé très vite. J'ai vécu cinq années intenses avec cette dame. On se baladait fréquemment et on discutait de tout et de rien. Elle est devenue une mère adoptive. Bref ! Quand vous me dites "Céline", vous visez juste. Tout est dans le phrasé. En tout cas, c'est ce qu'on m'a souvent fait remarquer. Croyez-le ou pas, je ne l'ai jamais fait exprès. A force d'être empreint de l'univers du bonhomme, on se rapproche inconsciemment de sa personnalité. Je ne filme pas du Céline, mais il m'influence. Et puis, il y avait Lucette. Elle me racontait des trucs sur lui ! Incroyable ! Cette bonne femme, c'était le côté lumineux de Céline. Le soir, chez elle, je lui lisais des passages D'un château à l'autre. Elle se sentait bien. Il y avait des journées où elle me décrivait Céline qui n'arrêtait pas de lui dire : "Vas-y danse Lili, amuse-toi pendant qu'il en est encore temps". Céline n'arrêtait pas de la prévenir des futurs malheurs de 39/45 et surtout qu'il y aurait 50 ans de communisme qui allait arriver. Un truc insensé ! Céline, c'était de la noirceur dans la compassion.

La fabrication d'un film
Le tournage, c'est une grosse traversée. Tout le monde s'y colle. Imaginez un voilier avec tout son équipage. Il y a des hauts et bas. Il faut la tenir cette bâtisse coûte que coûte. Ensuite, il faut s'en remettre de tout cet épuisement. Il faut que tu t'éclaircisses les idées car ce qui arrive ensuite, t'a pas intérêt à le louper. C'est un autre voyage avec de nouveaux éléments : le montage. La réalité au grand jour. Cette ultime étape, je la vis chez moi avec mon équipe un peu comme Cassavetes et Grandperret. Je peux vous assurer que les quatorze heures de boulot quotidien, ça n'est pas du chiqué. C'est simple, tu bouffes quand tu crèves la dalle et tu dors quand t'es à bout. Il n'y a plus d'heure.
Pour les acteurs, c'est autre chose. Je les dirige très rarement. Je m'intéresse d'avantage à leurs pas. Vous savez, je me dois d'orienter le cadreur pour qu'il puisse savoir au millimètre près ce que je désire que l'on voit à l'image. Puis, je mime les gestes des comédiens. C'est comme cela que tous ont un aperçu de ce que je souhaite. Une sorte de chorégraphie. Les comédiens reçoivent leur brochure (scénario) trois ou quatre mois avant. Ils ont par conséquent le temps d'y travailler. Sur le tournage, je prends ce qu'ils me donnent. Un peu comme Johnny Hallyday ! Ce mec, c'est un ange. Une sorte
d'apparition. Pour moi, c'est le mec qui traverse la France sans se prendre la tête. Il a besoin de son public et surtout il ne les considère pas comme un électorat potentiel mais comme des potes. Voilà, ce que je prends de ce type pour mon film !

Les pères influents
J'ai reconnu ma vraie route avec les films de Monte Hellman et ceux de John Cassavetes. Macadam à deux voies est un grand film. Il faut le voir au moins une fois dans sa vie. L'idée que l'on pouvait s'aventurer dans ce genre de mise en scène me confortait. L'écriture, la réalisation, l'acuité du regard, tout cela me parlait. Je me rappelle d'une projection de Macadam… au festival de Belfort en présence de Monte Hellman en personne. Il se trouvait au bar, seul avec son chapeau de cow-boy. Il aimait l'Europe. Je crois qu'il voulait adapter En attendant Godot mais il n'a jamais pu trouver les financements. Donc, je bois une bière avec Monte. On se disait réciproquement qu'il serait bête et risqué de rester dans la salle de projection au cas où le film serait sifflé. On a pesé le pour et le contre. Ce qui était formidable, c'est que durant une trentaine de secondes, nous étions en parfaire osmose. Un truc indescriptible.
J'ai failli rencontrer Cassavetes par deux fois. La première tentative s'est soldée par un échec à cause d'un numéro de téléphone perdu. La seconde fois, je me trouvais avec Seymour Cassell. Je l'avais rencontré dans une patinoire tenue par la sœur de Brando. Je l'avais impressionné en lui disant dans quel film il avait joué la première fois (A bout portant de Don Siegel, 1964). J'avais décris la scène et il en était resté scotché. Je lui avais proposé de voir Passe Montagne. Il m'avait dit OK et surtout qu'il viendrait avec John Cassavetes. Le lendemain, j'ai tout annulé. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'ai flippé ! Et j'ai refait le même coup avec Nicholas Ray.

Nature humaine
Je filme ce que je suis. Vous ne me verrez jamais dans les dîners mondains ou autres festivals. Il y a vingt ans de cela, je traînais à Cannes durant le festival car ma mère adoptive y vivait. Je galérais le soir avec des mecs qui sont devenus hyper célèbres par la suite, tels que Jarmusch ou Fassbinder. La vie, je la vois comme cela et pas autrement. Lorsque je sens une certaine hostilité quelque part, je me casse. Je préfère un endroit cool où je pourrais me décontracter, être moi-même et ne pas se sentir obligé de m'engueuler avec deux ou trois pèlerins. Cela crée aussi quelques inconvénients. Par exemple, je suis incapable de m'occuper sérieusement de mes problèmes administratifs. Si je vous disais le bordel qu'il y a dans ma comptabilité… !

Entretien réalisé par Laurence Reymond & Samir Ardjoum

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