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Jean-François
Stévenin
l'électron libre
[interview]
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On le connaît surtout pour ses nombreux rôles, le
plus souvent secondaires, qui en ont fait une figure familière
du cinéma français. La carrière d'acteur
de Jean-François Stévenin l'a conduit chez Truffaut
(l'Argent de poche, la Nuit américaine),
Godard (Passion), ou Rivette (Out one, son premier rôle).
On le retrouve encore dans de nombreux projets de jeunes cinéastes,
comme Eric Rochant (les Patriotes), Patricia Mazuy (Peaux
de vaches) ou Pierre Salvadori (les Apprentis), preuve
d'une énergie et d'une passion toujours vives. Mais Jean-François
Stévenin est aussi, et avant tout serait-on tenté
d'ajouter, un réalisateur, et non des moindres.
La
sortie du formidable Mischka,
la semaine dernière, et la reprise de ses deux précédants
films, Le Passe-montagne (1978) et Double
messieurs (1986), nous révèlent l'incroyable
vérité : Jean-François Stévenin
est l'un des plus grands cinéastes français
des vingt dernières années. Avec seulement trois
films, dont les deux premiers étaient réservés
jusqu'à présent à quelques happy-few,
il a érigé un cinéma à hauteur
d'homme ( et pas au ras des pâquerettes). On serait
tentés d'en faire le fils caché de la famille
des Jean Renoir et Jacques Rozier (avec lequel il a travaillé),
pour son talent à capter l'humanité là
où elle se trouve, et surtout par ses plus infimes
détails. Mais son univers se nourrit d'influences variées.
Stévenin
est un homme du Jura. La montagne dans ses premiers films
et le sud-ouest dans Mischka sont beaucoup plus que
des paysages. Ils sont nature et trajets. Le cinéma
de Stévenin, c'est aussi du cinéma américain,
façon John Ford. La présence de personnages
hollywoodiens dans ses films n'a rien d'un hasard. Carole
Bouquet, la femme fatale de Double messieurs, et Johnny Hallyday,
l'ange tombé du ciel de Mischka, sont de véritables
appels à la fiction. Ils viennent nourrir un espace
cinématographique déjà incroyablement
riche, qui évoque aussi celui de John Cassavetes. Il
partage avec ce dernier un goût pour les personnages
légèrement en marge, alcoolos ordinaires, au
bord de l'ennui profond, ou atteints de la folie douce, et
pour une violence qu'il ne craint jamais de filmer. Et aussi
et surtout un attrait pour l'idée de famille. Ses trois
films sont ainsi autant de tentatives pour réunir des
êtres, de former ou reformer des clans. Le rapt, la
fuite et les retrouvailles en sont de manière naturelle
des figures majeures. Faits dans un esprit de famille, ils
réunissent groupes d'acteurs (Jacques Villeret, Yves
Afonso, Jean-Paul Bonnaire, tous amis de Stévenin)
et de parents (ses enfants dans Mischka).
Ces
trois joyaux captent mieux que tout les lumières et
les rythmes de la vie, d'une existence dont la carrière
en épouse les contours. Jean-François Stévenin
est un réalisateur qui vit le cinéma comme une
expérience humaine. Cette approche quasiment organique
fait de ses uvres des objets rares et précieux.
C'est donc avec enthousiasme que nous attendions notre rencontre
avec l'homme et le cinéaste. Et nos attentes ne furent
pas déçues...
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Les débuts
Je me suis évadé de province pour aller étudier
à Paris, même si au fond, mon objectif était
de me rapprocher de la Cinémathèque. Je travaillais
dans une boîte de communication et je m'ennuyais à
mourir. L'idée de me réveiller tous les jours
pour ce genre de vie me rendait dingue. On a vingt ans et
on a l'impression d'avoir vécu la moitié de
notre vie en cabane. Non ! J'en voulais plus. A l'époque,
je m'étais dis que la seule façon pour moi de
côtoyer la vie active, c'était de participer
à un tournage de film. J'ai galéré durant
trois ans. Et puis la chance m'est tombée dessus lors
d'un voyage économique à Cuba. Je suis allé
visiter l'institut cinématographique et j'ai sympathisé
avec une milicienne qui était en réalité
une poétesse. Un truc de fou. Elle portait à
son bras un kalachnikov et m'écoutait comme si de rien
n'était. Tout de suite, elle m'a branché sur
le patron. Et le soir même, je me suis retrouvé
en face de ce mec, lui déballant toute ma vie et surtout
mes envies. Trois jours plus tard, je me suis retrouvé
dans le camion des effets spéciaux direction le fin
fond de la jungle cubaine. Le film s'appelait Las Aventuras
de Juan Quinquin. J'y suis resté six mois porté
par l'équipe. De retour à Paris, j'ai continué
à m'emmerder. Et puis un jour, un copain me pousse
à l'accompagner à un concert à l'Olympia.
J'y suis allé sans savoir qui tenait l'affiche. Et
là ! Grosse injection ! Jimi Hendrix !
Le plus fou dans tout cela, c'est que vingt minutes auparavant,
j'avais rencontré la scripte de Louis Malle, Elizabeth
Rappeneau. On s'était tout de suite mis d'accord sur
le fait que je pouvais être disponible. Quelques jours
plus tard, je travaillais sur le tournage de La Chamade
(Alain Cavalier, 1968) comme stagiaire de choc.
De l'assistanat aux premiers
films
Catherine Deneuve jouait un rôle dans La Chamade.
Grâce à elle, je me suis retrouvé sur
les films de Truffaut. Durant cette période, j'ai fait
beaucoup de choses. Je me suis démêlé
comme pas deux sur les tournages. Et ça a portait ses
fruits. Sur La Sirène du Mississippi (1969),
j'assistais Suzanne Schiffmann, la collaboratrice attitrée
de François Truffaut. Par son intermédiaire,
j'ai travaillais avec Rivette sur Out One Spectre (1974).
Même Rozier y a mis du sien en me présentant
à Peter Fleischmann, un cinéaste allemand. Il
avait fait un film qui s'appelait Scènes de chasse
en Bavière (1968) et il voulait un mec qui sache
tout faire. Je devais rester trois mois, j'y suis resté
1 an !
A partir de ce moment-là, je me suis posé la
question. Toute l'énergie que je dépensais pour
ses gars, pourquoi je n'en ferais pas autant pour ma pomme.
Et c'est dans cet état esprit que j'ai réalisé
Passe Montagne et après Double messieurs.
Après celui-ci, en 1986, j'ai eu l'envie de rejouer
pour aller beaucoup plus loin. D'ailleurs, quand j'y repense,
inconsciemment, le métier d'acteur m'a toujours intéressé.
Déjà, le gros Gégé (Gérard
Depardieu) me poussait à le faire. Il n'avait pas tort,
le bougre ! Donc, après Double messieurs, je
me suis remis à jouer. En même temps, je refusais
d'attendre encore dix années avant de passer derrière
la caméra. Malheureusement, il y a une espèce
d'alchimie qui fait que cela dure. Lorsque je vois un gars
comme Patrice Leconte qui ne peut s'empêcher de faire
un film par an, j'en reste bouche-bée. Moi, je peux
pas ! Après un film, il me faut le temps de cicatriser,
de passer à autre chose.
Le sujet de Mischka, je l'avais en tête depuis
1988. C'est Bertrand Blier qui m'en a parlé le premier :
"Bon, un grand-père en robe de chambre, paumé
sur une autoroute, en été. Vas-y, écris
!" Six mois plus tard, rien sur le papier. Il m'a donc
présenté un type, une espèce d'ours bizarre
qui avait coscénarisé pas mal de films sous
différents noms. Je l'appelais "Colonel".
On est resté quelques temps ensemble et cela a donné
Mischka. Je me rappelle qu'au départ, on me
proposait d'en faire un bouquin, un peu comme Blier avait
fait avec ses Valseuses. J'ai laissé tomber
l'affaire. Cela ne me convenait pas d'en faire ensuite une
adaptation ciné. Je ne suis pas Blier !
Rozier
Un jour, je suis allé voir un film à la Cinémathèque.
Malheureusement, il fut déprogrammé. Le film
qui le remplaçait avait pour titre Adieu Philippine.
J'en ressors complètement ébahi tout comme je
l'avais été au concert d'Hendrix. Je rentre
chez moi. Le lendemain matin, le producteur du film m'appelle
et me dit : "Il faut absolument que tu te pointes en
Vendée. Rozier merdouille sur le tournage de son nouveau
film. En plus, il a un assistant con comme ses pieds, qui
ne sait même pas conduire. Il faut que tu y ailles !"
Le hasard, quoi ! Le film en question s'appelait Du côté
d'Orouët. Au final, je ne me suis jamais autant éclaté
qu'avec Rozier. Quand on travaille avec lui, on s'aperçoit
qu'au lieu d'être une trentaine, on se retrouve à
six ou sept sur le tournage. Tu fais tout avec Rozier. Un
jour, t'es perchman, le lendemain, tu vas porter la pellicule
à Paris ou alors tu manipules la caméra. Et
puis, c'est avec lui, que je me suis dis que l'on pouvait
réaliser un film dans ces conditions. Si on trouve
de l'argent et des potes, et bien, on peut se lancer dans
l'aventure. Rozier, c'est le côté artisanal du
cinéma français et ce n'est pas un défaut.
Une influence littéraire
capitale : Céline > [Lire
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