|









|
Entretien avec
Sogo Ishii
[Le labyrinthe des rêves] |
 |
Vous avez commencé à
tourner très jeune, à lâge de 19 ans. Cependant, après Crazy Family en
84, il sest écoulé 10 ans avant Angel Dust. Pourquoi ?
Après Crazy
Family, jai eu besoin dun temps de silence. Je navais plus envie de
réaliser (Sogo Ishii a fait seulement quelques courts métrages et documentaires pendant
cette période, ndlr). Ce nest que ces quelques dernières années que je me suis
remis à penser à des films.
De mes débuts jusquà Crazy Family, jai toujours foncé, je ne me suis
pas arrêté, jai beaucoup réalisé. Après Crazy Family, jai
traversé une période durant laquelle je ne me sentais pas bien physiquement ni
psychologiquement. Jai donc décidé darrêter, dautant plus que je
narrivais pas à trouver les fonds nécessaires pour continuer à faire des films.
Il y avait donc des raisons économiques mais aussi la volonté de marquer un temps de
silence : jétais un peu arrivé au bout de mon souffle créatif.
Vous avez
démarré en trombe, cette pause était-elle due à vos débuts précoces ?
Effectivement
jai commencé à 19 ans et je ne me suis pas arrêté jusquà Crazy Family.
Mais à mes débuts, je voulais être musicien : jétais punk (très influencé par
les Sex Pistols entre autres). Et je voulais exprimer cette énergie de la culture punk
par le cinéma. Jétais dautant plus à fond dans des délires punks que je
pensais à lépoque que je nallais pas vivre jusquà 30 ans. Et si ma
vie sarrêtait à 30 ans, il fallait que je fonce vraiment. Jai alors un peu
fait nimporte quoi et jai dailleurs beaucoup mis à contribution mes
amis pour mes films. Jai même exagéré et jen ai perdu beaucoup dentre
après Crazy Family. Cette période de 10 ans a été loccasion dun
retour sur moi, un arrêt nécessaire pour réfléchir sur mon passé, mon vécu.
Pourquoi
cette idée omniprésente et obsédante d'une mort précoce ?
Dans lesprit de
la culture punk, tout est très lié à la mort. La vie nest pas tranquille, elle
est soumise aux pulsions. Ce qui était important, cétait de faire le film que
j'avais en tête sur le moment et denchaîner avec le suivant. Je navais pas
une idée globale de mon travail. Tout se faisait au fur et à mesure, au coup par coup,
presque au jour le jour. Cest pour ça aussi que jai un peu perdu la confiance
de mes producteurs : ils ont vu que je faisais de limprovisation sur chaque
film, sans aucune cohérence, que je fonçais tout le temps. Je navais peur de rien.
En fait, je navais rien à perdre.
Et
aujourdhui, musicalement, quelles sont vos influences, de quoi êtes-vous
proche ?
Jaime toujours
tout ce qui est punk, et surtout le Velvet Underground.
Pour revenir
à votre film, il est très sombre, ne serait-ce que par le choix du noir et blanc, mais
il ne se finit pas trop mal puisque lhéroïne sen sort. On apprend même au
final quelle attend un enfant. Est-ce que vous avez aujourdhui un regard un
peu moins sombre sur le monde ou est-ce que vous portez toujours un regard très noir sur
la société, notamment sur la société japonaise ?
Effectivement, depuis
que jai perdu beaucoup de mes amis, jarrive aujourdhui à mieux accepter
les autres. Jai appris quelque chose. A partir de August in the water [1995,
dernier film avant Le labyrinthe des rêves en 1997, ndlr], je suis devenu beaucoup
plus ouvert aux autres. Comme vous venez de le dire, jai plus de tendresse pour les
gens et je pense que cela se sent dans Le Labyrinthe des rêves.
De plus, grâce aux dix années de réflexion qui ont suivi Crazy Family, jai
découvert que javais en moi un côté très féminin et, pour moi, il devenait
important de connaître ce que les femmes ressentaient. Je me suis aperçu au cours de ces
dix ans que javais refusé dans ma jeunesse ce côté très féminin, qui na
rien à voir avec lhomosexualité, et que mon appartenance au mouvement punk me
poussait à renier. Jai donc pris conscience de cette partie de mon identité que
jaccepte de montrer depuis August in the water. Jessaie
aujourdhui dêtre ouvert et à lécoute du cur de la femme et de
ce quelle ressent.
Cette
dimension féminine était-elle très présente dans le roman dont votre film est
ladaptation ?
Kyusaku Yumeno est
connu au Japon pour ses histoires très noires et son atmosphère fantastique. Il y a eu
une exposition sur lui à Fukuoka, dans le Sud du Japon, dont il est originaire, comme moi
dailleurs. Lobjectif de cette exposition était de faire découvrir les autres
facettes de son uvre : le traitement de sujets éternels et qui parlent
beaucoup de la psychologie féminine. Javais justement participé à cette
exposition et cela ma donné loccasion de découvrir les autres aspects de son
uvre.
Quand jai décidé de réaliser ce film, les producteurs, qui connaissaient Yumeno
Kyusaku en tant quauteur fantastique, sattendaient à un film très noir,
presque à un film dhorreur, alors que jai un peu transformé la fin pour y
mettre plus de lumière et plus de calme, le film est très calme. Cest loin
dêtre un film dhorreur car justement, jai découvert lors de
lexposition de Fukuoka un autre aspect de son uvre que je voulais présenter.
Jai donc changé la fin de lhistoire pour essayer de transmettre une autre
lecture, une autre interprétation de son uvre.
Quelle est la
fin du livre ?
Tomiko, enceinte de
lassassin, se suicide, mais je me suis arrêté avant le suicide.
Le roman nest constitué que des lettres de la jeune fille. On peut donc se dire que
tout est peut-être le fruit de son imagination. Toutes ces lettres sont comme des lettres
de défoulement. On ne sait même pas à qui elles sadressent, cest ce qui
rend latmosphère du roman aussi mystérieuse.
Cette
atmosphère est justement bien retransmise
Il y a dans votre film une beauté et une
poésie très fortes malgré le sujet grave (des meurtres en série). Vous parlez de
choses horribles mais qui sont traitées avec une beauté dans limage
impressionnante, même les acteurs sont beaux, le texte est magnifique, et il y a dans
tout cela quelque chose de très tendre avec les personnages. Il se dégage de votre film
un regard sur le monde moins noir que ce que pourrait entraîner lhistoire. Quel
doit être aujourdhui pour vous le rôle du cinéma ? Après la contestation
politique de vos premiers films, que voulez vous transmettre aujourdhui ?
Pour moi, le cinéma
ou, plus largement, lexpression artistique, cest une façon de guérir le
cur, de soulager : si on est fatigué
Et justement aujourdhui comme
jhabite à Tokyo, je vois comme la vie des Tokyoïtes est éprouvante. De nombreuses
personnes narrivent pas à la supporter. Jaimerais faire des films justement
pour que les gens puissent se retourner sur eux-mêmes, écouter leur cur, guérir
de leurs souffrances, pas pour les oublier mais pour calmer, calmer les douleurs du
cur en particulier. Je me suis donc dit que, si moi je faisais des films, je pouvais
quand même traiter de sujets assez graves, de sujets durs, qui traitent de choses qui
arrivent vraiment dans la vie, comme le meurtre par exemple ; mais il me fallait les
montrer sans quil sagisse dune agression envers les gens, et plutôt
dun remède pour les gens qui sont fatigués, qui ne se sentent pas bien. Je
nai pas la prétention de les faire se remettre en question, mais je voudrais juste
proposer une autre façon de vivre, une autre vision des choses.
Le changement
par la douceur et plus par la provocation ?
Effectivement à
lépoque où jai réalisé ce film, cétait justement par tendresse que
je voulais faire le film. Maintenant jai encore un peu changé, jai un peu
évolué vers dautres directions. Mais à lépoque, en 97, cétait mon
état desprit.
Cependant, dans Le Labyrinthe des rêves, outre ce côté tendre, je pense
quil y a aussi un côté très cruel. Même si la jeune fille reste en vie, le jeune
homme meurt : ce nest pas une fin heureuse. Mais jai essayé de prendre
de la distance, parce que lhomme représente ici une créature qui va toujours vers
la fin, vers la mort, alors que la femme va toujours se forger une autre vie, une nouvelle
force de vie. Cétait justement un contraste que je voulais montrer par ce
choix pour la fin du film.
Quelles sont
vos influences : cinématographiques, artistiques en général, notamment pour ce qui
est du fantastique ?
Pendant ma période
de silence, jai vu énormément de films. Je ne pourrais pas vous dire exactement
quelles sont mes influences mais il y a quand même quelques cinéastes que jadore
comme notamment Alex Cox, Tsai Ming-Liang
David Cronenberg
Mais je suis en
fait plutôt influencé par la littérature, les romans en particulier, comme ceux de JG
Ballard dont Spielberg a adapté un roman pour son film LEmpire du Soleil. Et
puis des grands comme Borges, Garcia Marquez
Finalement,
ce sont tous des créateurs de mondes, presque de mondes parallèles et on retrouve dans
votre film cette dimension de monde créé de toute pièce. Il y a dans Le Labyrinthe
des rêves (et le titre est déjà assez explicite), une circularité, une
construction en cercles avec des éléments récurrents, comme un monde qui serait clos
sur lui-même et dans lequel les personnages seraient pris au piège
Effectivement, vous
avez bien saisi le sens du film, et cet univers clos, circulaire, je linterprète
comme le monde que Tomiko, la jeune-fille, sest créé. Cétait son souhait,
je crois, de vivre dans un univers très fermé à lintérieur delle-même,
alors quelle semble tout à fait équilibrée à lextérieur, un peu comme une
schizophrène.
A la fin de
votre film, Tomiko émet le doute que peut-être Niitaka nétait pas coupable et
elle arrive à nous faire douter alors que nous, en tant que spectateurs, nous voyons des
photos, des recoupements
Nous navons aucun doute et elle arrive quand même à
nous faire douter.
Cest vrai que
dans ce film jai voulu décrire ce balancement entre lespoir le désespoir, la
joie et la tristesse. Cest un va et vient constant.
Vous disiez
ne pas savoir où vous alliez avec vos premiers films, vous disiez même que vous faisiez
nimporte quoi ; est-ce qu'aujourd'hui, vous savez où vous allez et que
représente ce film dans votre parcours artistique ?
Pendant mes années
rock et punk, jétais très agressif. Dans ce film, jai voulu découvrir mes
aspects féminins. Cétait donc plutôt une expérience douverture à autre
chose quun film bilan, cétait une étape.
Quels sont
vos projets aujourdhui ?
Après Le
Labyrinthe des rêves, jai réalisé deux films en 1999 dans lesquels
jessaie de concilier mes deux aspects : le côté un peu agressif, punk, et le
côté féminin.
Nous avons fini le montage mais nous navons pas encore fait le mixage. Jai
tourné ces deux films presque en même temps. Lun des deux est un film historique
qui sera dailleurs distribué en France, sur le Japon médiéval ; quant à
lautre, cest un film carrément déjanté dont le titre est Electriques
Dragons 80000 volts. Cest très visuel. Voilà donc mes deux projets du moment.
Et la musique
dans tout ça ?
Je fais toujours des
concerts avec mon groupe punk. Pour tout ce qui est musique, le mouvement punk reste au
centre de mon inspiration mais je travaille aussi dans dautres registres musicaux.
Dailleurs Asano Tadanobu, lacteur principal du Labyrinthe des rêves,
(Niitaka), joue dans mon groupe (il est également peintre et dessinateur, ndlr) et il est
présent aussi dans mes deux derniers films.
Comment
faîtes-vous pour gérer toutes ces activités ?
Ce nest pas
toujours facile, mais quand je fais du cinéma, je ne fais que du cinéma, et quand je
fais de la musique, je my consacre totalement. Je fais aussi de la photo.
Jessaie dexposer mes photos quand je fais un concert. Pour moi, les concerts,
cest une façon dêtre très proche du public : je nai pas envie
dêtre dans mon petit univers, enfermé. Jai envie davoir un contact
direct avec le public.
La musique,
la photo, le cinéma
Vous pratiquez encore dautres arts ?
Je marrête à
ces trois-là ! Mais nous sommes en train de préparer une tournée mondiale à
loccasion de la sortie prochaine dElectriques dragons dans lequel il y
a des musiques de mon groupe.
Souhaitez-vous
ajouter quelque chose ?
Je voudrais dire que Le
labyrinthe des rêves est un petit film. Nous navions pas beaucoup de moyens,
nous avons fonctionné avec une équipe réduite. Je suis donc très touché de savoir
quun petit film comme celui-ci puisse être vu par des Français, très loin du
Japon.
Il faut
espérer maintenant quon pourra voir tous les autres, notamment dans le cadre
dune rétrospective
Cest vrai
jaurais bien envie de programmer mes films, mais je ne suis pas le seul à
décider
Propos recueillis
par Alexandra Borsari
Lire aussi la
chronique du Labyrinthe
des rêves |
|
|