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Rencontre avec
Aurélien Recoing


Rencontre avec Aurélien Recoing, le 11 novembre 2001, après la projection de L'Emploi du temps au cinéma l'Arlequin.

Quel est le rapport du scénario avec l'affaire Romand ?

Assez lointain. Nous n'avons pas du tout travaillé sur le livre d'Emmanuel Carrère, Laurent l'a lu très tardivement, moi-même je l'ai lu, mais ce n'était pas ça le propos. Le propos, c'était de faire un homme qui soit un peu tous les hommes, tous les êtres humains sur cette terre qui découvrent ce type de problématique entre la vie qu'on a, son travail, une fonction que l'on vous met sur le dos, qui peut vous broyer, et puis l'être vrai, intérieur, qui aspire à la liberté, qui aspire au non-travail, tout simplement. Au départ du film, on a un homme au cerveau brûlé par la vie qu'il a vécue. Il a aussi un peu de lumière dans la tête, une porte ouverte sur l'imaginaire qui lui permet, à un moment, de renoncer à son travail. Il négocie son départ de l'entreprise, part sur les routes, s'invente et découvre une nouvelle vie. Évidemment, tout ça n'est pas suffisant. Sous la pression sociale, familiale, la pression de tout son entourage, il se sent obligé de mentir. Vincent n'est pas un mythomane, il n'y a aucune de pathologie sérieuse dans son personnage. C'est quelqu'un qui dérape au quotidien. Ce n'est pas un homme fou, c'est un homme qui, simplement, souffre, a souffert, est en train de souffrir et qui trouve un peu de liberté dans le dérapage. C'est pour cela qu'en réalité, telle que nous l'avons construite, la fin où il est repris par son travail sonne comme un échec cuisant. Comme déjà dans Ressources Humaines (1999), le premier film de Laurent Cantet, les liens familiaux sont très forts. Vincent est amené à choisir. Il aime sa femme, ses enfants, cette vie bourgeoise que cela représente et il décide finalement de la garder. Il a une alternative avec Jean-Michel, le truand qu'il rencontre pendant son échappée, qui lui propose une petite aventure hors la loi. Mais cela apparaît comme une voix de solitude totale qui l'emmène loin des êtres qui lui sont chers. Après quelque temps, il abandonne.

Comment s'est passé votre rencontre avec Laurent Cantet ? Que vous êtes-vous dit du personnage, au départ ?

On s'est dit qu'il ne fallait absolument pas partir sur la pathologie, que Vincent n'était pas un schizophrène, pas un mythomane ni quelqu'un qui glissait vers la folie, mais quelqu'un qui cherchait à se désaliéner de la vie dans laquelle il était. À partir de là, on a pu construire ce conflit entre "être" et "paraître". Nous avons beaucoup répété, nous avons eu 6 à 8 mois de séances de travail entre le casting, les improvisations sur le texte et la réécriture du texte. Sur la base du texte, on partait en improvisations qui étaient filmées par un collaborateur de Laurent. Ensuite Laurent et Robin Campillo, son co-scénariste, retravaillaient les scènes. Tous les acteurs amateurs, autour de Karine et de moi, sont des gens qui ont des métiers, ils ont enrichi les dialogues grâce à leur expérience professionnelle.

Jean-Michel est aussi un acteur amateur ?

Jean-Michel est un acteur amateur, c'est la première fois qu'il joue, il s'appelle Serge Livrozet et c'est un ancien casseur de coffre qui nous a vraiment apporté son expérience. C'était très beau d'ailleurs, parce qu'il a amené toute son humanité. Il a fait 10 ans de prison, il a écrit ensuite beaucoup de livres sur le monde carcéral et il a une grande connaissance de ces dérapages. Donc, j'étais face à quelqu'un qui a vraiment vécu ça. Et lui était en face de quelqu'un qui a improvisé et joué bon nombre de rôles, qui construit justement un dérapage existentiel. C'était une très belle rencontre. Voilà, pendant 6 mois on a fait ça. On a écouté, on a parlé, on a tourné autour du pot jusqu'au moment où on est arrivé au tournage et où il ne fallait plus que vivre. Rien n'était verrouillé ou totalement fixé. Laurent laissait aux acteurs amateurs la possibilité de ne pas tout à fait apprendre leur texte, ce qui leur permettait d'improviser jusqu'au bout.

En tant que comédien, qu'est-ce qui vous a intéressé dans ce personnage, ou dans cette personne ? Est-ce que pour vous c'est plus un personnage ou plus une personne ?

Ce qui m'a intéressé ce sont des fragments de millions de personnes. J'ai eu envie de ça dans mon processus de travail, que ça soit comme des fragments que je prenais ici ou là. J'établissais une sorte de dialogue avec Vincent qui était aussi une part de moi. J'ai travaillé beaucoup avec ce que j'ai pu vivre, forcément. Mais tout le monde a vécu une part plus ou moins grande de cette histoire, j'en suis absolument sûr, qui peut aller du détail à une forme extrême. Donc je dialoguais tout le temps avec ce personnage, je passais mon temps finalement à parler à deux, dans mon corps, dans mon être, dans mon esprit. C'était un système qui me permettait, comme ça, de parler avec le personnage, mais aussi avec le metteur en scène, avec l'actualité du monde, avec ce qui se passe au jour présent pour donner cette densité au personnage, pour l'ancrer dans la terre et dans le temps.

Vous parlez de liberté, mais j'ai l'impression qu'essentiellement il en arrive à brasser du temps, enfin, alors que ça lui a été interdit. Il n'y a aucune programmation libertaire du personnage, mais j'ai l'impression qu'il prend une sorte de plaisir à disposer d'un temps nul.

Oui, ou d'un bout d'éternité. Je prends l'exemple quand Vincent est au bord de la rivière et qu'il compte son argent, il pense, il fume une cigarette, il est surpris par ce couple d'adolescents derrière lui. Tout ça, c'est comme si ça durait des siècles pour lui. Il retarde le temps, se fond dans le décor, il est la rivière qui coule, il est l'air qui passe, il est dans les sensations, malgré lui. Ce n'est pas quelque chose dont il a conscience, mais il le vit. Je crois que c'est un personnage, pour continuer à vous répondre, qui ne sait pas comment faire pour changer sa vie parce qu'il n'a pas les outils nécessaires pour la transformer. Alors il est embarqué dans un truc, comme ça, une voix improbable qui lui donne l'illusion d'une liberté. Quand le principe de réalité lui retombe dessus, les illusions tombent les unes après les autres. Le premier pain de sable, le premier moment où ça cloche c'est avec Nono. Nono l'appelle, il veut revoir son ami d'enfance, il est absolument enchanté de ça et il dîne avec lui, dans sa famille, dans ce qui pourrait être un modèle et qui, par ailleurs, ne le sera pas. Il apparaît qu'en fait, Nono, ce qu'il veut c'est être intéressé par ses arnaques. Alors le mensonge lui revient au visage d'une façon très violente. Ensuite, tout commence à se déglinguer. Donc c'est un homme qui ne sait pas comment faire. On est face à lui et on le suit dans cette navigation à vue.

Il y a une espèce d'inquiétude permanente dans le film. On imagine qu'il pourrait se suicider. Pour les psychanalystes, c'est du gâteau. Tout ce qui se passe dans la voiture c'est la régression, le retour au ventre maternel, c'est très bien vu de la part de Cantet. Je ne sais pas s'il est branché de ce côté-là ?

Pas du tout, mais on ne peut pas ignorer ça. Il se fond dans cette voiture, il y a une antropomorphie, la voiture devient vivante, en tout cas moi je l'ai vécu comme ça. Mais je ne dirais pas que c'est un moment de régression. Pour moi c'était plus un moment où il se retrouve enfin seul. Il est une goutte d'eau dans l'océan et, en quelque sorte il peut, là, retrouver un peu d'identité.

Une amitié se développe entre Jean-Michel et Vincent. Une des rares confidences qu'il fait c'est, dans sa voiture justement, quand il parle au truand de son plaisir de la route.

En fait, Vincent c'est quelqu'un qui est en train d'écrire son propre scénario, qui est l'acteur de sa propre vie. Laurent voulait que, tout d'un coup, dans le scénario, il se paye un moment de genre, un genre un peu polar. Le choix de Jean-Michel était précis, il ne fallait pas que ça soit quelqu'un qui joue le gangster, il ne fallait pas de composition, il fallait qu'il y ait tout cet univers, ce background, derrière lui, qui soit totalement crédible, vrai, devant quelqu'un qui lui, par contre, est dans le mentir vrai, est dans le mensonge.

Ce qui est frappant dans votre interprétation c'est que Vincent est toujours calme, souvent souriant alors que, pour le spectateur, un des sentiment dominant est celui de l'angoisse qui monte à mesure que le mensonge du personnage devient plus inextricable.

Cette idée d'angoisse là, dans ma construction de personnage, n'est pas en relation avec l'affaire Romand, elle ne s'est jamais reposée sur la possibilité qu'il y ait meurtre. Il y a peut-être une logique de meurtre, mais le désir de Vincent n'a rien à voir avec cela. Ce qu'il veut c'est rentrer à la maison pour se retrouver avec sa famille, bien que ça soit toujours dans le déni total de ce qui vient de lui arriver, son licenciement, son errance. Ce sont les autres qui le forcent à arriver à la constatation qu'il leur fait peur, de son côté, il ne veut pas leur faire de mal. L'idée de l'angoisse, elle est plutôt dans le déni, dans la façon dont il met en place ce mensonge auquel il ne croit pas. Et puis, pour répondre autrement, on a une mémoire collective du dérapage, de la tragédie. Donc ce n'est pas simplement un rappel de l'affaire Romand, au-delà de ça on voit où l'histoire pourrait nous mener, on sait que ça arrive.

Propos retranscris par Hélène Raymond

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