Flu : Comment êtes-vous venu au cinéma ?
François Ozon
- J'ai passé une première fois le concours de la FEMIS à 20 ans. Je l'ai raté et
je l'ai repassé à 22 avec succès. Et là, j'ai fait des courts métrages dans des
conditions beaucoup plus normales. Dans l'ensemble ils ont bien marché, notamment Victor,
qui a été primé dans pas mal de festivals. Toujours à la FEMIS, j'ai rencontré le
producteur de Fidelity production qui s'est occupé de mes premiers films,
lorsque je suis sorti de cette école. Après, j'ai écris mon premier scénario de long
métrage, Les Amants criminels. Malheureusement, j'ai du le mettre de
côté faute de moyens financiers. C'est pourquoi, j'ai du tourner un autre film que
j'avais écris en quatrième vitesse et qui s'appelait Sitcom. Ce film
est ensuite allé à Cannes. Il y a reçu un succès critique et public
C'est ce qui
m'a permis de reprendre Les Amants
et de le terminer.
S'agit-il d'un fait
divers réel ou d'une histoire totalement imaginée ?
J'ai lu plein de reportages
sur des adolescents. Des histoires qui avaient toutes en commun des meurtres commis par
des jeunes, gratuitement, sans rapport avec la réalité. Des adolescents qui veulent
essayer des choses dans leur vie car ils s'ennuient. Il y en avait aussi bien aux
Etats-Unis, en Allemagne, qu'en France
Ces histoires m'ont vraiment été d'une
grande utilité pour la forme et le fond de mon scénario.
Dans le film, dès le
début, on imagine quasiment le déroulement de l'histoire
Vous le saviez dès le
début ?
On sentait qu'ils ne
pourraient jamais s'en sortir
C'est vrai ! Mais ce qui
m'intéressait, c'était de montrer deux ados qui étaient dans la maîtrise dès le
début. Et on le voit bien avec Alice. Elle manipule Luc, elle prépare le plan tout en le
draguant et on sent que tout a été pensé, réfléchi. Dès qu'ils ont commis le
meurtre, tout s'enchaîne sans qu'ils puissent contrôler la moindre chose. Ils s'enfuient
dans la forêt, ils se perdent, ils n'ont plus rien à bouffer et ils tombent sur une
espèce d'ogre. A ce moment-là, ils ne maîtrisent plus le réel. Ils sont eux-mêmes
victime de ce mal. La situation est totalement inversée.
Même dans cette
situation d'enfermement, Alice paraît toujours plus forte, d'ailleurs comme tous les
personnages féminins de vos précédents films.
J'aime beaucoup les filles
dominatrices. Les personnages masculins sont souvent dans mes films des personnages qui ne
savent pas trop ce qu'ils sont réellement. Ils ont un problème d'identité. Alors que
les filles, à défaut d'être malheureuse, ont une identité forte. Elles savent
pertinemment ce qu'elles veulent. Elles sont obsessionnelles. Luc est très faible. C'est
évident. Mais avec cette caractéristique, j'ai voulu m'éloigner du système classique
d'identification du couple. Je trouve plus intéressant d'inverser les choses. Il est vrai
que certaines personnes auront du mal à s'identifier à Luc qui est plus un antihéros
masochiste qu'un personnage de type Schwarzeneger. Mais je pense que le spectateur est lui
aussi en partie masochiste, car il paie de l'argent pour voir des fantasmes de
réalisateur sur grand écran. On peut donc envisager qu'il s'identifie à des personnages
de cet acabit.
Vos amants criminels
font souvent penser à ces fameux couples meurtriers que le cinéma américain des années
40 mettait en scène, comme Le facteur sonne toujours deux fois (1946) ou Assurance
sur la mort (1944).
J'aime beaucoup ces
atmosphères. Certaines personnes me reprochent avec Les Amants criminels
d'avoir copié Badlands. Je trouve cela bête, étant donné que c'est
justement le mec (Martin Sheen) qui est démoniaque
je ne vois vraiment pas la
comparaison !

Lorsqu'on observe
attentivement vos premiers films, on est surpris par le changement de genre que vous avez
entrepris avec Les Amants criminels.
J'aime les choses très
différentes. De toute façon, je pense que sur la forme, il y a réellement un changement
mais sur le fond, il n'y en a pas. Voyez les thèmes utilisés dans Une robe
d'été et dans Les Amants criminels
non ?
C'est vrai qu'il y a
toujours les adolescents, le même milieu, cette recherche d'une identité sexuelle mais
on sourit moins dans Les Amants criminels que dans Une robe d'été ou Sitcom.
Ah oui ! Par rapport à la
comédie et le drame
Mais si vous voulez, je ne calcule jamais ce que je veux
faire
Celui que je viens de terminer, je ne sais même pas à quoi cela ressemble (il
réfléchit) je ne sais pas. Il doit y avoir un mélange des deux, drame et comédie.
Je ne sais pas.
En voyant le film, on
pense directement à Hitchcock, Nicholas Ray et même Charles Laughton avec La Nuit du
chasseur
Ça ! C'est volontaire. En
fait, le film était construit en deux parties. La première partie se déroulait dans le
lycée et dans la ville. L'organisation du meurtre jusqu'au meurtre. Ils partaient ensuite
en cavale et il y avait la rivière. La rivière représentait en quelque sorte le passage
symbolique du fait divers au conte de fée. C'est vrai que je me suis inspiré de La
Nuit du chasseur. Surtout, cette séquence dans laquelle la petite fille chante
tandis que la barque continue sa traversée. Ensuite, ils rencontrent
comment elle
s'appelait ?
Lilian Gish...
Lilian Gish ! Ensuite au
montage, on s'est rendu compte que si on gardait le scénario tel qu'il avait été
écrit, il y avait deux films. D'une certaine manière, cela aurait été néfaste pour la
première partie du fait de la puissance dramatique de la seconde avec l'ogre. Et du coup,
toute la manipulation passait à la trappe. C'est pourquoi, on a essayé cette
construction en flash-back. Cela commence par le meurtre et puis progressivement le
spectateur découvre le cheminement des personnages, notamment le caractère de Luc.
Dans vos films, il y a
toujours cette espèce de catalyseur qui change totalement la trame narrative. Le rat dans
Sitcom, l'Ogre dans Les Amants criminels
Alice et Luc sont obligés
de passer par des expériences donc ils sont forcément confrontés à l'Ogre qui est un
personnage abstrait tout comme le rat dans Sitcom.
A propos de la
construction narrative, est-ce que la séquence du meurtre a été envisagée initialement
en deux temps ?
Non ! Je ne voulais pas
tout dévoiler. Je voulais que le suspense reste entier et ce pour le déroulement de
l'histoire. C'est pourquoi, cette séquence est montrée sous deux aspects différents. Si
j'avais conçu cette construction dès le départ, j'aurais peut-être tourné le meurtre
différemment. Pour en revenir à ces deux séquences, je voulais que la première fois,
il y ait un côté brutal, très fait divers alors que la seconde séquence devait être
d'avantage en faveur des meurtriers. A savoir ce que cette fille pouvait ressentir durant
l'assassinat. C'était toute l'ambiguïté du film.
La force du film
provient surtout de l'utilisation de la couleur
J'aime énormément la
couleur. La pellicule que je préfère, c'est le Technicolor. J'aime beaucoup cette marque
de qualité qu'on peut voir dans certains films américains des années 50 comme les
mélodrames de Douglas Sirk ou les westerns, avec leurs couleurs très saturées.
Malheureusement, cela se fait rare de nos jours. De plus, le Technicolor n'existe
pratiquement plus. Je crois que le seul labo qui en produit encore se trouve en Chine ! Et
donc avec le chef opérateur, nous avions décidé d'utiliser des couleurs très
contrastées, très denses. Je pense que la couleur provoque des émotions très fortes
chez le spectateur. Je trouve un peu triste que certains cinéastes actuels ne sachent pas
utiliser ce procédé. En France, on a peur de l'image. On ne prend pas de risques et
c'est dommage. On trouve beaucoup trop de discours, de théories. Il faut capter le
réel tel qu'il est, il ne faut surtout pas le manipuler. Tout le cinéma est
manipulation. Regardez le film des frères Lumières. En filmant des ouvriers, ils les
manipulent. J'ai l'impression que dans le cinéma français, on ne se sert pas de la
totalité des moyens cinématographiques pour raconter une histoire. Cette année, les
seuls films français où l'on pouvait admirer la richesse du cinéma et que j'ai beaucoup
apprécié furent Sombre de
Philippe Grandrieux et Seul contre tous
de Gaspard Noé. Si vous voulez voir un vrai cadre de cinéma, ces films sont pour vous.
Eric Zonca dit à propos
de Natacha Régnier qu'elle apporte une espèce de violence qu'elle a en elle, un truc
un peu usé, unique, très fort
comme par exemple ce regard foudroyant. Serait-ce
ce regard foudroyant qui vous a incité à la choisir pour le rôle d'Alice ?
J'ai vu La Vie rêvée des anges en
janvier. Eric m'avait invité pour la projection. Sur le coup, j'avais été vraiment
impressionné par le travail de Natacha, mais, je n'avais absolument pas pensé à elle
pour mon film. A l'époque, je voulais à tout prix que ce soit une fille de 18 ans qui
ait le rôle. Ensuite, j'en ai parlé à Virginie Ledoyen qui se rapprochait plus d'Alice
physiquement. Malheureusement, elle refusa. J'ai discuté avec des castings et un jour,
une personne me conseilla de choisir Natacha. Pourquoi pas ? Et je ne me suis pas trompé
! En plus, elle était hyper enthousiaste à l'idée de faire le film. Que
demandait de plus ? Durant les essais, j'ai tout de suite senti qu'elle avait la maturité
nécessaire pour le rôle d'Alice. Elle comprenait les intentions de cette fille. Elle
était parfaite ! Et c'est vrai que dans ce regard, il y a cette espèce de froideur
mécanique, de folie que seules les actrices hitchcockiennes possédaient. Une
espèce de garce royale.
On a du vous poser cette
question des centaines de fois
Selon vous, existe-t-il un jeune cinéma français et
si oui, pensez-vous en faire partie par leur idéologie, leur mise en propos des
sujets
?
Il n'y a pas réellement de
groupe comme la Nouvelle Vague. Je pense que le seul point commun qu'on peut avoir est
d'ordre économique. La volonté de ne pas refaire les mêmes erreurs comme certains.
C'est-à-dire des films extrêmement chers et qui n'apportent rien. Il y a une conscience
des réalités économiques du cinéma. Et du coup, comme on sait qu'il y a un danger que
le cinéma disparaisse, que la télévision bouffe tout, qu'on n'ait pas assez d'argent,
les gens ont conscience qu'on peut faire un bon film avec peu d'argent. On a eu la preuve
avec le Dogme. De plus, ce système nous donne plus de liberté et d'une
certaine manière on pourra faire plus de films.
C'est le système de la
Nouvelle Vague !
Oui ! Mais je vous parle
surtout d'un point de vue économique et non théorique. C'est vrai qu'en France, il y a
eu un certain complexe par rapport aux films sociaux tels que le cinéma anglais avec
Frears ou Loach. Capter le réel en quelque sorte. Cela se fait de plus en plus dans le
cinéma français. C'est intéressant mais d'un point de vue cinématographique, il n'y a
pratiquement rien à en tirer. Il y a un point de vue social et politique mais aucune
réflexion cinématographique.
Pensez-vous que le
cinéma français prend des risques ?
Il n'y a pas beaucoup
d'imagination, ni de prise de risque. Toujours les mêmes vieux schémas. Un scénario
toujours éculé. Justement, un film comme Sombre prend vraiment un
risque au niveau de la narration, du filmage et de l'expérimentation. Il y a peu de films
français qui osent. A la limite, je trouve le cinéma américain plus enrichissant. Pour
n'en citer qu'un, Gummo
d'Harmony Korine. Ce genre de film me motive énormément pour la suite. Et puis d'abord,
je ne suis pas là pour séduire la critique. Les Amants criminels n'est
pas forcément un film séduisant. C'est un film qui rentre dans le lard, déstabilise le
spectateur. J'en suis conscient. Je pense que c'est dû à une sorte de résistance de la
part du spectateur. Il ne veut pas se prêter au jeu.
Votre film est destiné
principalement pour quel genre de personne ?
Je pense que les gens qui
sont le plus sensibilisés sont les gens jeunes. Ils acceptent le mélange des genres. Les
adultes ont plus un comportement de distanciation. Il leur faut une explication sociale
sinon ils n'ont plus de repères. Mon film est tout sauf un film psychologique. J'ai
l'impression qu'ils veulent que je refasse L'Appât de Bertrand
Tavernier. Ce film de vieux con ne m'intéresse en aucun cas. Tout ce regard moralisateur
sur les jeunes et les conséquences de la télévision me dégoûtent. Le plus
intéressant, c'est d'être avec les personnages et les reliait à quelque chose de plus
profond.
Vos projets ?
J'ai tourné un autre film
depuis, que je suis entrain de mixer, qui est l'adaptation d'une pièce de Fassbinder
qu'il avait écrite à 19 ans. Ca s'appellera Gouttes d'eau sur une pierre
brûlante. Il sortira l'année prochaine, si tout se passe bien.
Entretien réalisé le mardi
27 juillet 1999 à Paris
Grégoire Boisgrosset
& Samir Ardjoum |