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Flu : Les personnages sont d'ailleurs assez complexes, en dehors des stéréotypes classiques de la fiction.
Eliane de Latour
:
Oui, je ne voulais pas que l'on en fasse des héros romantiques, ou des parias, des choses sales à rejeter. C'est pareil dans
Si bleu si calme, je
voulais qu'on sorte de la problématique "salaud/victime" et c'est en ça que ce n'est pas un film "politiquement correct". Sortir de ça
Je voulais rencontrer des
personnes, des êtres humains capables du meilleur et du pire et faire savoir qu'un être humain n'est pas défini de façon irrémédiable par un acte délictueux, si
abominable soit-il. On peut dépasser cet acte, chaque homme ne peut être ramené à une chose.
Flu : Il y a une très belle idée de scénario à propos du viol collectif, que je ne dévoilerais pas, mais ça nous met dans une position intéressante, dérangeante
Mais
au-delà, tes personnages ont aussi une morale. Cette morale tu l'as rencontrée sur le terrain ou est-ce le choix de la fiction ?
Eliane de Latour
: Si tu veux une morale c'est assez compliqué à rendre sur un récit de deux heures. Le ghettoman, pour se faire respecter, va faire n'importe quoi
pour s'affirmer, imposer sa force, etc. Il y a des règles, mais la morale c'est de s'en sortir !
Flu : Dans l'espace de liberté qu'ils ont. Il est très codifié, avec les règles traditionnelles des Anciens, l'imagerie occidentale désincarnée dont ils sont les buvards... Mais c'est le sujet de plusieurs de tes films : comment arriver à sortir d'un espace clos, du harem à la maison de retraite, de la prison au ghetto ?
Eliane de Latour
: Oui, comment on échaffaude des mondes pour vivre quand on est derrière une barrière. Eux, ils cherchent à se construire en tant que héros, à
avoir une réputation.
Armand
:
C'est très ancien ! On retrouve là le mythe du guerrier à travers celui du vieux père. Un guerrier c'est quelqu'un qui a de l'honneur, qui est prêt à faire des
gestes insensés dans l'imaginaire des autres.
Eliane de Latour
: Ils attrapent l'écume du monde qu'ils remettent dans ce qu'ils connaissent, les codes de l'honneur, les noms ...
Flu : Dans la fameuse scène des funérailles, tu disais qu'il y avait trois rites d'enterrement mélangés, c'est pas documentaire ça ?
Eliane de Latour
:
Non pas du tout.
Flu : C'est l'artiste qui prend le pas sur l'anthropologue ?
Eliane de Latour
: Absolument.
Armand : Je trouve que cette scène est la plus forte du film : elle est hyper réaliste. L'Afrique ce n'est plus l'image des rites. Les funérailles des jeunes sont un mélange
de tout ce qui existe déjà, avec du rap, du reggae, en fait tout ce qui vient du milieu d'où ils vivent.
Eliane de Latour
: Toutes les religions, toutes les origines se mélangent, toute l'Afrique de l'Ouest est en Côte d'Ivoire. La première chose qui m'a frappée en
découvrant le pays en 1997, c'est la gentillesse et la tolérance des gens, ça te frappe du haut en bas. On a l'impression qu'il y a une coexistence pacifique. L'idéologie
de l'Ivoirité qui a été agitée par les politiques ne correspond pas au pays, les gens sont plutôt dans le métissage, dans l'acceptation de l'autre. Mais pour revenir à la
scène des funérailles, elle est construite en trois temps : la quête, la ronde,
les discours et l'affrontement. Les figurants et les comédiens se sont spontanément mis à
chanter avec l'orchestre
Nous avons filmé cet "accident" imprévu et ensuite l'équipe les a rejoints. Nous avons dansé des heures !
Flu : Finalement, le mélange dans les funérailles a si bien marché que la fiction est devenu réalité. Le documentaire a surgit de ton dispositif fictionnel.
Eliane de Latour
:
Oui, exactement, et il a fait surgir une émotion partagée. La religion c'est relier, là c'est le cinéma qui a relié, permis une communion.
Propos recueillis par
Frédéric Féraud
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