|
Flu : On a vu hier Bronx-Barbès, ce n'est pas un film "politiquement correct". Comme dirait Armand, "ça déchire" !
Armand
:
Depuis la projection, moi, j'ai eu le temps de me calmer mais je continue de penser qu'il y a quelque chose de pas normal dans ce film parce qu'il a un
regard trop juste ! Je suis toujours à la recherche de cette espèce de calice que tu as bu pour rentrer dans la tête de tous ces gens, de tous ces mogos du ghetto qui
ne sont pas de vrais acteurs mais les petits gars du coin. Tu as réussi mieux que les cinéastes ivoiriens ! C'est quoi la calebasse dans laquelle tu as mangé ?
Eliane de Latour : La calebasse (rires) ! C'est une relation longue avec l'Afrique. Quand j'ai rencontré les ghettomans, je me suis très vite sentie dans un échange
confiant et amical, je n'ai jamais eu peur.
Flu : Tu as vite été considérée comme une "vieille mère"
Eliane de Latour
(sourire) : Et j'ai retrouvé des choses que je comprenais grâce à mon travail sur les guerres coloniales. Je comprenais comment ces jeunes gens
avant la colonisation pouvaient quitter leur village et leur famille pour se lancer dans les guerres, la capture d'esclaves, pour fonder d'autres royaumes et pour essayer
de faire briller leur nom autrement. Quitter pour connaître. Cette volonté d'aller au delà de son village est quelque chose qui est très présent dans les ghettos. Si l'on
va au-delà des apparences et que l'on construit une relation, on s'aperçoit que ce sont des gens qui réfléchissent beaucoup. On peut penser à une philosophie banale
mais c'est une vraie réflexion sur la vie et leur propre rapport au monde.
Flu : Dans Si
bleu, si calme les prisonniers de la Santé ont écrit les textes avec lesquels tu as travaillé ; là, ton scénario a été avalisé par les "vieux pères".
Eliane de Latour
: Ils ont corrigé des choses mais la réalité est qu'il y a eu une osmose. Tout le monde s'est retrouvé dans cette histoire parce que j'ai fait des
dizaines et des dizaines d'entretiens et que le scénario renvoyait à la vie de chacun.
Armand
: Tu as parlé de tous les problèmes qui touchent la jeunesse de façon générale : le chômage, l'impossibilité de sortir du ghetto, la violence, le sida, le
décalage entre la culture du village et la nouvelle culture de la ville, sans jamais surcharger, donner des leçons à qui que se soit, sans expliquer : c'est un regard
nouveau que tu donnes à notre conscience. Comment as-tu fais ?!
Eliane de Latour : Je ne voulais pas réduire ça à une histoire de gangsters. J'ai pris du temps pour travailler : j'ai fait entrer des gens dans ce temps et je suis
moi-même entrée dans le leur. Il fallait rendre la complexité de ces personnes, comment ils fabriquent une utopie, un rêve, pour faire entrer dans le ghetto le monde
auquel ils aspirent. Je voulais montrer comment le ghetto transforme leur rêve en contrainte, en blessure, mais aussi le lynchage par la population, les tortures
policières, etc., etc. Et comment ils sont tout le temps dans un jeu d'équilibre entre cette avancée qui apparaît comme une liberté et le rapport à la famille, et le fait
d'être esclave moderne sur le marché du travail, etc. Comment cette notion de belle vie, trouver l'argent et tout flamber dans un "maquis", se croise avec la sale vie :
des "fistons" meurent à côté de toi et un jour tu y passeras
C'est cette fragilité que j'ai voulu montrer dans le film.
Flu : Mais c'est étonnant que ce soit une blanche qui fasse ce film. Qu'en penses-tu, Armand ?
Armand
:
En général je suis très critique sur les démarches de
blancs par rapport à la culture africaine mais la réussite de ce film c'est une personne qui est en même
temps dedans et dehors. Rarement des cinéastes ont pu dire des choses comme ça en ce qui concerne l'Afrique. Les cinéastes ivoiriens sont souvent dans le cliché,
ici c'est à peine caricatural - pour les besoins de la fiction mais c'est tellement vrai - il y a tellement de gens qui se
reconnaîtront dedans ! Pour des choses toutes
bêtes, la recherche de travail, le vol des clops...
Flu : Dans la calebasse d'Eliane, il y a peut-être son regard d'anthropologue donné par petites touches sur la tenue vestimentaire, des vêtements sales du bidonville à
la mode afro-américaine de la ville, sur la religion, sur le langage évidemment qui est au centre du film
Eliane de Latour : C'est effectivement ma formation anthropologique dont la méthode est l'enquête de terrain. C'est une immersion dans le milieu qui permet de capter les choses de façon sensible. Car l'anthropologue fabrique ses données à partir de la relation qu'il instaure et qu'il crée. Ce métier consiste à essayer de
comprendre une communauté aussi bien par la magie, par la religion, que par le geste, par la langue...
Armand
:
Je veux revenir sur la violence de la fiction. Mais je vais te poser une question de l'intérieur : comment arrives-tu à parler des braqueurs que tout le monde
déteste à Abidjan ? Tous les ghettomans n'en sont pas. On peut avoir l'impression que la seule alternative pour sortir du ghetto, c'est la violence, comment penses-tu
ce message ?
Eliane de Latour : C'était important de traduire ce que je ressentais. C'est des gens pour qui j'ai une extrême sympathie, une vraie affection, et en même temps je sais
qu'ils sont capables dans l'instant d'après de choses atroces. Au fond, j'aimerais que ça puisse être perçu comme nous tous à des degrés divers. On sait que l'on ne
va pas passer à l'acte, tuer quelqu'un ou violer une fille, mais à tout moment on peut basculer.
>>
lire la suite
|