Chroniques

Cinema

dossiers

avec Allociné

 


Décadrages


Responsable de Magouric distribution, Thomas Ordonneaux nous présente les différentes méthodes de distribution des films de la collection "Décadrages", série de couples "moyen +court" de jeunes réalisateurs.
Lire

 

 

>> lire aussi la chronique du film La Brèche de Roland

Arnaud & Jean-Marie Larrieu

"On avance lentement mais sûrement"
Ils avaient dérouté la critique avec leur premier long, Fin d'été, et reviennent avec un moyen-métrage d'altitude : La Brèche de Roland. Les frères Larrieu confirment un sens inné de l'espace cinématographique. Rencontre avec deux électrons libres à l'humour décalé.

Larrieu frères : Nous avons un grand-père originaire des Hautes-Pyrénées qui, autrefois, faisait du cinéma amateur. Des films de famille, de fiction, des films d'altitude tournés en 16mm. Il engageait des amis pour le jeu d'acteurs, réalisait des films de commande pour quelques stations de ski, mais ce n'était pas son véritable métier. Tout comme son fils, notre oncle, qui s'occupait de filmer des animaux pour des organismes animaliers. De ce fait, nous étions dans le circuit depuis notre enfance. C'est marrant à dire, mais les premiers films que nous ayons vus sont ceux de notre grand-père. Arrivent l'adolescence et le super-8, ensuite l'envie de faire du cinéma car cela regroupait tout ce que nous aimions : la photo, la musique, la montagne. Pour ce qui concerne les études, on s'est plutôt orienté vers la littérature ou la philosophie. Petite anecdote : nous avons raté le concours de la FEMIS. Sérieusement, notre itinéraire fut de garder l'esprit libre du cinéma amateur tout en s'intégrant socialement dans le cinéma professionnel. On avance lentement mais sûrement.

Flu : Vous avez pratiqué le cinéma sur le tas ?

Larrieu : Oui, et c'est aussi le désir d'en faire qui nous a poussé à créer. Depuis le milieu des années 80, nous n'avons pratiquement jamais cessé de tourner des courts métrages. Pour Fin d'été, par exemple, nous avions mis deux années à peaufiner le scénario car le CNC avait refusé le premier jet. C'est pour cela que nous l'avons tourné dans des conditions très rudes et très sportives.

Avez-vous reçu un accueil positif après la sortie de votre premier long métrage (Fin d'été) ?

Enorme ! Et c'est ce qui nous a permis de finaliser le second. Nous avons écrit La Brèche de Roland en un mois puis nous l'avons montré au CNC qui a accepté de suite. 

On a ressenti une assez forte économie de moyens dans votre film. Et surtout ce qui nous a surpris vient en partie de la durée - très courte - de La Brèche…  

Le scénario avait été écrit sous cette forme. C'est une idée de la rapidité. Dans un long, il y a toujours cette méthode de donner quelque chose puis de l'opposer à son contraire et refaire un développement. Dans La Brèche, cela s'est fait sur un jet. Pour ce qui concerne les dialogues, tout était écrit. Il n'y a pas réellement eu d'improvisation sur la parole ou quoi que ce soit d'autre. Après avoir repéré les lieux et avant de tourner, il y a ce que l'on appelle la "version du tournage". On écoute les comédiens, on les observe et puis on pratique les lectures et cela se fait automatiquement. La mise en scène se fait sur le moment vu l'utilisation des décors naturels mais le texte… on n'y change rien du tout ! Mais pour revenir à la mise en scène, il y a deux méthodes que nous utilisons : soit nous nous adaptons aux comédiens car vous le savez, chaque acteur est différent et ils ont tous leur lot de complexité ; soit le découpage technique se fait bien avant, du fait d'un décor naturel bien précis et qui nécessiterait par conséquent que l'on s'y attarde trois ou quatre jours avant le tournage. Arnaud cadre et moi (Jean-Marie), je discute avec les comédiens.

Peut-on parler de mise en scène invisible dans La Brèche de Roland ?

Sur La Brèche de Roland, on accentue des choses énormes. Par exemple, une scène de ménage, on prend le parti pris de la filmer de loin ; Roland (Mathieu Amalric) arrive au sommet et rencontre les deux montagnards typés… à ce moment-là, on n'a pas peur d'y aller. On montre qu'il y a effectivement une mise en scène et non un esprit naturel. A l'inverse, je (Jean-Marie) pense que c'est un mixte entre beaucoup de rigueur sur le découpage et la direction d'acteur. Je les emmerde comme c'est pas permis sur le tournage. J'essaie à tout prix de leur enlever pas mal de choses, qu'ils sortent de ce côté très naturaliste.

Il y a une grande différence entre le jeu décalé de Mathieu Amalric et celui - plus théâtral - de Cécile Reigher…

C'est assez compliqué à expliquer mais il faut savoir une chose. Lorsque nous faisons le casting, nous ne prévoyons jamais ce qui va arriver durant le tournage. Je veux dire que nous préparons le terrain, et puis nous laissons "l'improvisation" régler ses comptes. Nous savions pertinemment que Mathieu réagirait devant le jeu de Cécile Reigher. Elle lui envoyait ses répliques comme des couteaux et lui ne pouvait pas se cacher avec trois regards en coin. Je ne sais pas si vous voyez ce que nous voulons dire. Il y a eu une sorte de manipulation mais une manipulation comique. 

Ce décalage dans le jeu d'acteur confirme ce mélange de genres que vous aimez pratiquer, surtout dans ce film…

Nous ne cherchons pas des effets de mise en scène constants sur un film. Dans La Brèche de Roland, vous avez différents lieux qui apportent différentes atmosphères, différents paradoxes et par conséquent différents genres. Par exemple dans Fin d'été, les gens ne savaient pas vraiment sur quel pied danser, mais bon le sujet en était la cause. Dans La Brèche…, le personnage n'arrive pas à se positionner et c'est cela qui permet d'avancer à tâtons. Tout provient des personnages. Nous voulions mettre en danger la comédie même s'il y avait un aspect documentaire bien réel sur le tournage. Pour ce qui concerne Mathieu, il s'en est très bien sorti car c'est sa maladresse qui fait que l'on croit à ce personnage, dont l'objectif est d'escalader cette fameuse brèche. 

Comment avez-vous rencontré Mathieu Amalric ?

C'est lui qui nous a choisis ! Lorsque nous avions sorti Fin d'été, nous sommes allés voir comment cela se passait dans la salle de cinéma. Je crois que c'est le guichetier qui nous a informé que Mathieu se trouvait dans la salle. "S'il trouve que le film est assez réussi, on l'attend au café en face" avons-nous dit à la personne. Quelques heures plus tard, nous étions en train de converser avec Mathieu ! A l'époque, nous étions en plein casting pour La Brèche, cela s'est fait rapidement. Il a accepté sans avoir lu une moindre ligne du scénario. C'est son côté amateur qui lui donne cette puissance de comédien. Il a un esprit complètement dingue et c'est un très bon comédien. En plus, il sortait du Despleschin, donc quarante pages de dialogues, cela ne lui fait plus peur depuis un certain temps.

Un côté dilettante, en somme…

C'est vrai. Il y a une certaine désinvolture dans ce film et nous y tenons réellement. Et elle se trouve et dans la mise en scène et dans la direction d'acteurs.
Et je peux vous assurer d'une chose : il y a quelque chose d'étrange qui se passe : les acteurs finissent par devenir comme leurs personnages !

Propos recueillis par Samir Ardjoum et Erwan Leduc

>> lire aussi la chronique du film La Brèche de Roland