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Boudjemâa
Karèche : Je suis un fils d'Alger. Je suis né
à Ben Aknoun à 7 km de la capitale. L'endroit
dont je vous parle est une sorte de quartier latin où
on trouve le centre universitaire ainsi que deux lycées.
Au début de l'Indépendance et après mon
bac, je me suis orienté vers la philosophie mais sans
succès. Ensuite, je suis allé à la fac
de droit. Comme nous étions de vrais étudiants,
nous allions plus souvent à la Cinémathèque
dans les salles de cours. Je regardais un à deux films
par après-midi et cela me suffisait amplement. Le matin,
j'allais à la fac, je faisais acte de présence
quelques minutes et je terminais la journée au cinéma.
En 1969, Alger avait été choisi pour organiser
le grand festival panafricain. J'étais en quatrième
année de droit et cet événement fut décisif
pour moi. Je ne l'ai jamais oublié ! Peux-tu imaginer
cette ville à la fin des années 60, accueillant
toute la culture africaine de l'époque (théâtre,
musique, expositions, sculptures, etc...) ? C'était
extraordinaire ! En même temps, une rétrospective
des films africains se tenait à la Cinémathèque.
On trouvait de tout : les premiers films de Youssef Chahine,
ceux de Sembène Ousmane, de Mohamed Lakhdar Hamina
C'est à partir de là que j'ai eu un autre regard
sur le cinéma. Je me rappelle une phrase d'Ousmane:
"Le cinéma pour moi, c'est l'école du
soir". Tout est dit ! Ensuite, j'ai fait connaissance
avec l'ancien directeur de la Cinémathèque,
Ahmed Hocine. Le plus algérois des algérois.
Il m'aime bien, me trouve intéressant et finit par
me proposer un poste d'animateur pour une période de
trois mois. J'accepte. Je devais faire la programmation (à
l'époque, nous avions beaucoup de distributeurs), organiser
des conférences, faire vivre cet endroit. Il faut que
tu saches que j'avais terminé mes études et
que je comptais travailler aux affaires étrangères.
Comme tu peux le constater, je n'aspirais pas devenir ce que
je suis actuellement. Les trois mois se sont terminés,
Hocine insiste pour que je travaille avec lui en tant que
conseiller culturel. Et c'est ainsi que pendant huit ans,
je suis resté dans le domaine du cinéma. De
1970 à 1978, je créais des salles de cinéma,
animais des débats, etc... Et puis arrive le jour où
Hocine me donne les clés de la Cinémathèque.
Je m'y attendais. A ton avis, qu'ai-je fais ?
Fluctuat
: J'ai l'impression que depuis votre nomination au poste de
directeur en 1978, beaucoup de choses ont changé ?
Tu
connais un peu l'histoire de l'Algérie ? Tu es au courant
que ce pays a failli disparaître. Alors pourquoi le
cinéma ne disparaîtrait-il pas ? Tout comme le
football, la littérature ou bien l'économie.
Nous sommes dans un pays abîmé, pour ne pas dire
un autre mot. Beaucoup d'anecdotes peuvent être utilisées
pour expliquer ce déraisonnement total. Lorsque j'étais
maître d'internat à Ben Aknoun dans les années
60, je pouvais descendre en ville pour un rendez-vous sans
me soucier du retard. Je me rappelle parfaitement du dernier
bus de nuit. Il arrivait à 23h37. Tu vois ce que je
veux dire. Aujourd'hui, pour me rendre à Alger, je
mets près de deux heures. Un trajet que je parcourais
en moins d'1/4 heure. Quelque chose s'est déglingué
dans ce pays. La situation est devenue difficile, les choses
sont difficiles et tout particulièrement dans le domaine
du cinéma. Permets-moi de te donner quelques chiffres
pour que tu puisses bien saisir l'ampleur du drame. L'année
1975 fut l'année faste du cinéma algérien.
1500 personnes venaient à la Cinémathèque.
Aujourd'hui, lorsque nous arrivons à cinq cent personnes,
j'offre un coup à boire à mes collaborateurs.
Toujours en 75, l'Algérie obtient la palme d'or avec
Chronique des années de braise de Lakhdar Hamina.
44 millions de spectateurs en Algérie. C'est énorme
pour un pays qui compte 20 millions d'habitants. Aujourd'hui
et pour faire des comparaisons, la France, avec ses 60 millions
d'habitants et ses 3000 salles de cinéma, enregistre
160 à 170 millions de spectateurs. En Algérie,
il y a 0 spectateur. Attention, tu dois bien le noter, 0 spectateur.
Ensuite, tu as la distribution. En 75, il y avait 260 films
de nationalités diverses par an. Aujourd'hui, il n'y
en a aucun. Et pour terminer, la production. Tous les ans,
on pouvait compter jusqu'à 5 films algériens.
Actuellement, c'est le vide absolu. Si je devais te résumer
en une seule phrase la situation actuelle, je dirais que nous
sommes à l'état zéro du cinéma.
Il y a de quoi pleurer mais il y aussi de quoi espérer.
Il faut tout remettre à plat. Je redeviens une sorte
de pionnier. J'aide une personne à faire un film, à
le distribuer ou bien à créer une salle. En
ce moment, je suis entrain de donner un sérieux coup
de pouce à un ami qui vit dans un bled perdu à
300 km d'Alger. Tu vois la folie. On est entrain de redémarrer
à zéro et c'est peut-être de là
que viendra l'espoir. C'est un peu naïf mais j'y crois.
Pour
quelles raisons le cinéma algérien s'est-il
retrouvé dans cet état ?
L'Algérie
a failli disparaître. Durant une décennie, nous
n'avions pas de gouvernement. C'était le terrorisme,
la violence, la destruction et l'insécurité.
Trois ans auparavant, tu serais venu chez moi pour m'interviewer
et non à la Cinémathèque. J'y venais
rarement
Vous
aviez fermé les portes de la Cinémathèque
?
Les
13 salles de la Cinémathèque d'Algérie
n'ont jamais fermé leur porte. On continuait à
projeter des films. Souvent, on me téléphonait
pour me dire qu'il n'y avait qu'un seul spectateur. Je leur
répondais de lui faire la projection. Par exemple,
là où on se parle (la plus petite des salles
de la cinémathèque), une bombe a explosé.
Grâce à dieu, aucun blessé. Mes collaborateurs
ont repeint les murs et n'ont jamais prévenu les autorités
ni les médias. On a imposé un système
de vigilance et tout cela a duré dix ans.
Que
sont devenues les sociétés de distribution et
les boîtes de production ?
Nous
étions auparavant un pays socialiste. C'est pour cela
que nous avions trois sociétés d'état
dans le cinéma. Suite aux changements radicaux de la
gestion administrée à la gestion privée,
tout a disparu. L'ancien n'est pas totalement mort et le nouveau
pas totalement né. L'Etat ne veut pas donner aux sociétés
privées. Le cinéma est réduit en miettes
à cause de ce système. Si, par exemple, un appareil
tombe en panne, il faudra que je me débrouille pour
trouver une pièce détachée car il n'y
a pas d'entreprise qui vend les pièces dont j'ai besoin.
Heureusement, il y a une nouvelle relève qui voit le
jour. Ils ont compris ce que pouvait leur apporter le cinéma
et notamment dans la distribution. La preuve, la date de sortie
du film Silence, on tourne fut la même qu'en
France. Ca fait plaisir!
Que pensez-vous de toutes ces salles où l'on projette
des copies VHS à l'aide d'un rétroprojecteur
?
C'est
scandaleux. Que la police aille faire son travail. C'est du
vol et c'est dramatique. C'est le rôle de l'Etat d'aller
les arrêter. Tu te rends compte, c'est une sorte de
piraterie. On ne peut pas concevoir la projection d'un film
en VHS avec un rétroprojecteur devant cinq cent personnes.
On ne voit ni n'entend rien. Je ne vais tout de même
pas te définir une image ou bien la beauté d'un
plan dans son format réel. C'est autre chose. Cela
n'a rien à voir avec le cinéma.
Que
faut-il faire pour sauver le cinéma algérien
? En tant que directeur de la Cinémathèque,
est-ce que vous avez une solution ?
Il
faut sauver les êtres humains. Quand on abat les cinéastes
ou les comédiens devant leur domicile ou bien en pleine
rue, comment veux-tu parler de cinéma ? Il faut sauvegarder
les vies humaines. Je crois qu'actuellement, une structure
se met en place. J'en reste persuadé. La preuve, les
films de Youssef Chahine (Silence, on tourne), de Yamina
Benguigui (In'challah dimanche !) et de Merzak Allouache
(L'autre monde) sont projetés en Algérie.
Et au niveau de la production, sept nouveaux films vont se
tourner incessamment sous peu. Il va falloir se serrer les
coudes. Et puis, je pense qu'à chaque fois qu'un jeune
ira voir un film, il ne deviendra jamais terroriste.
Entretien
réalisé par Samir
Ardjoum
DOSSIER CINEMA ALGERIEN
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directeur de la cinémathèque d'Alger
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