En
cette fin d'année cinématographique, nous sommes allés poser quelques questions à
celui dont la profession fut vilipendée. Jean Roy - critique de cinéma... c'est à vous
!
Comment êtes-vous devenu critique de
cinéma ?
Je viens de la cinéphilie. Cest à dire
quà partir de dix-huit ans surtout, je me suis mis à aller énormément au
cinéma. Je suis dune génération davant les cassettes vidéos, D.V.D., ou
autre télévision par câble qui diffuse beaucoup de vieux films. Jallais donc dans
des lieux où le critère de choix de projection était la rareté. Bien entendu,
cétait la Cinémathèque Française principalement. Et puis on saperçoit un
jour quon fait parti dun club dont on ne savait même pas quon était
membre. Cest à dire qu'à lépoque, fréquentaient la Cinémathèque des gens
fonctionnant sur le même système : on se retrouvait très régulièrement à des
séances, et à force de se voir, on a commencé à se parler. Cest comme ça
quun jour on ma demandé danimer un ciné-club. Cest
véritablement comme ça que ça a commencé. Je me suis mis à écrire dans la revue de
la Fédération Française des Ciné-clubs, Cinéma. Puis la boule de neige
grossissant, je suis devenu un des dirigeants de cette fédération. Et comme on me
connaissait, jai pu passer à la presse hebdomadaire : jai fait parti de
léquipe fondatrice de Révolution où je suis resté longtemps. Après cela,
jai voulu essayer la presse quotidienne. Je suis resté cinq ans à cheval entre Révolution
et LHumanité. Et depuis près de quinze ans maintenant je suis à temps
plein à LHumanité. A côté de ça, jai continué à écrire pour
dautres revues, notamment étrangères, à faire de la radio puisque jai été
longtemps collaborateur du Panorama de France Culture tout les samedis matin. Voilà
comment je suis devenu critique et comment on devient critique. En fait, il ny a que
deux écoles : ou on est déjà journaliste et on vous oriente vers la critique
cinématographique (cela est plus vrai pour la presse de province), ou on connaît déjà
le cinéma et on vous apprend le journalisme (cest le cas pour les revues
spécialisées ou les grands quotidiens nationaux).
Quelle est votre définition de lactivité
critique ?
Lactivité critique, cest principalement
dire le goût. Cela sapplique à la critique cinématographique, mais aussi
théâtrale, musicale, littéraire et même gastronomique. La critique est là pour dire
le goût. Elle nest pas là pour se substituer au travail du distributeur ou de
lattaché de presse. Et comme le goût est quelque chose qui nexiste pas dans
labsolu, cest dire un goût, cest dire son goût.
Que pensez-vous de la place de la critique
française actuellement dans lart en général et dans le cinéma en
particulier ?
Jentends souvent des discours disant que
cétait bien mieux autrefois. Cest comme si on disait que le cinéma était
meilleur autrefois. La mémoire fait un tri : on retient ce qui est bien et on oublie
le tout-venant. Personnellement, jai eu loccasion de retourner aux sources, de
voir ce qui cétait écrit réellement sur tel ou tel film, et je ne pense pas que,
globalement, cétait mieux autrefois. Sur le mode esthétique, je crois quil y
a quelques âges dor de la critique qui correspondent précisément aux âges
dor du cinéma. Cest à dire quil y a des batailles à mener. Comme en
critique littéraire il y a eu la bataille dHernani, comme il y a eu la
bataille autour du Sacre du printemps de Stravinski en musique, comme il y a eu la
bataille autour des Demoiselles dAvignon de Picasso en peinture par exemple.
Il y a un mouvement critique formidable vers 1925 avec Deluc, au moment où le cinéma se
constitue comme art. Mais cest parce quil y a tout le cinéma expérimental et
parce quil y a tous ces gens qui voudraient être cinéaste et qui, en attendant,
font de la critique. Et puis il y a toute la génération Nouvelle Vague qui invente la
politique des auteurs. A cette époque on mène littéralement des combats pour faire
tomber le cinéma de production lourde, les producteurs (que lon trouve académiques
et poussiéreux), pour proposer un cinéma plus jeune et plus vivant. Mais cest
aussi parce quil y a des propositions de cinéma. Là où la critique est moins
intéressante sans doute, quand elle occupe la fonction de simple thermomètre, cest
aussi à des moments où le cinéma est moins intéressant. La critique est là aussi pour
prendre position, pour mener des combats, je ne pense pas quelle ait pour but de
défendre tout le monde.
Quand on discute avec beaucoup de personnes qui
aiment le cinéma, mais qui naiment pas forcément la critique, elles nous disent
quelles ne jugent pas intéressant de connaître le goût dun individu en
particulier et de surcroît un étranger. Comment justifier alors, si tant est
quelle ait besoin dêtre justifiée, lexistence dune opinion
unique par rapport à la masse ?
Et bien sil y a des gens qui nont pas
besoin de la critique, ils ne sont pas obligés de la fréquenter. Si on est végétarien
on nest pas forcé daller dîner à lHippopotamus. Moi, jai besoin
de la critique. Je naurais peut-être pas découvert à quel point Bougros est
académique si Jean Renoir le cinéaste, navait pas, dans son livre sur
Pierre-Auguste Renoir le peintre, cartonné Bougros à longueur de page en prenant la
défense de limpressionnisme contre, justement, la peinture de salon. Baudelaire
dans sa critique, quelle soit esthétique ou littéraire, ma appris beaucoup
de choses ; Barthes dans sa grande querelle historique avec Picard ma appris
beaucoup de choses ; les luttes entre les Cahiers du cinéma et Positif
mont appris beaucoup de choses
Entendre des gens parler de cinéma ou écrire
sur le cinéma, cela maide à comprendre le septième art.
Et vous personnellement, comment procédez-vous
pour écrire ? Quest-ce que vous essayez de faire dans vos
critiques ?
Et bien jessaie avec un support qui sont les
mots, écrits ou prononcés aux radios, de rendre compte dune réalité qui, elle,
est beaucoup plus complexe. Et pour cela je crois que la critique de cinéma est la plus
dure de toutes les critiques. Puisque cest simultanément la critique dune
histoire, dun rythme, dimages, de sons, dinterprétations
avec en
plus la difficulté pour le critique de cinéma, comme pour le critique musical,
dêtre prisonnier du temps. Cest à dire que lon ne peut pas faire de
larrêt son ou de larrêt image, alors que devant une peinture on reste le
temps que lon veut jusquau moment où on en est vraiment imprégné. Le
cinéma, on le regarde au même rythme, que ce soit Raoul Walsh ou Angelopoulos.
Lautre difficulté cest quun bon critique de cinéma, je ne dis pas que
jen suis un, mais un bon critique de cinéma se doit de connaître très bien le
monde, lhistoire, la politique. Il se doit de lire les journaux tous les jours, afin
de pouvoir confronter le réel tel quil est reconstitué dans les films à travers
limaginaire dun artiste, au monde réel tel que lon peut le percevoir
nous même. Ensuite, comme cest une uvre dart, il doit connaître
parfaitement, non seulement le cinéma, mais tous les autres arts, puisque le cinéma peu
ou prou emprunte à tous les autres. Après cela, la deuxième qualité du critique est sa
sensibilité et sa capacité à lexprimer. Cest à dire davoir lui-même
lamour de la langue, le sens des mots, le sens du rythme
Et ensuite il y a une
troisième technique, qui est la technique du journaliste : pouvoir écrire en temps,
en heure et en place. Cela est beaucoup moins vrai quand on écrit dans des mensuels ou on
peut avoir quinze jours pour réfléchir à son article et où souvent la maquette suit
larticle.
Alors pour vous, quest-ce quune bonne
critique ?
Pour moi, une bonne critique cest une critique
qui mapprend des choses sur le film, que je navais pas vues. Cest aussi
simple que cela.
Vous nêtes pas sans savoir que, comme tous
les ans, un certain nombre de polémiques ont éclaté en 1999, notamment la querelle
entre les cinéastes français et la critique. Quelles sont vos opinions à ce sujet
?
Je pense quil faut rectifier quelque chose
dimportant pour aborder ce sujet. Les soit disant "cinéastes " sont
des gens qui venaient tous de lA.R.P. (Auteurs Réalisateurs Producteurs), donc
aussi des producteurs. Et je crois que ceux qui ont été désorientés, qui ont sombré
dans le malaise au point de décider décrire ce texte, sont beaucoup plus les
producteurs que les réalisateurs (même sil sagit du même corps
entendons-nous bien). Cest pourquoi les producteurs, parce quil y a de
largent investi et que beaucoup des films français dambition moyenne se sont
cassés la gueule cette année, ont semble-t-il décidé de rédiger ce texte. Ce
nest pas un hasard si les 120 cinéastes qui ont signé pour dire que ce texte paru
dans le Monde et Libération était une connerie noire, sont des gens de la S.R.F.
(Société des Réalisateurs de Films) principalement, cest à dire quils ne
sont pas producteurs. Bien entendu, il y a des exceptions comme Pascal Thomas ou Jacques
Rozier, qui sont co-producteurs de leurs films et qui restent parmi les plus féroces
pourfendeurs de ce texte. Sans ça, le texte lui-même était épouvantablement
maladroit : on ne peut pas dans un même texte dire que la critique na plus
aucune importance et simultanément sintéresser à ce quelle écrit. Une
autre invraisemblance de ce texte, cest de concentrer le tire sur quelques critiques
qui seraient les pires de la presse française, et qui, comme par hasard, appartiennent
aux supports de plus grande influence (on se demande bien pourquoi ça serait les plus
grands journaux qui embaucheraient les plus mauvais critiques mais la question nest
pas posée). Là, on retrouve une fois de plus léconomie. Ce que redoutent les
plaignants, cest linfluence et pas les idées. De plus, ce texte dérape sans
arrêt en parlant de "la critique en générale", cest ridicule.
Cest comme si on parlait des réalisateurs en général. Les réalisateurs ne
sont pas bons ou mauvais. Ils se plaignent dêtre insultés, moi je me sens insulté
quand je vois les Visiteurs 2. Jai limpression que le mec est en train
de me traiter de débile ; il fait un gros plan alors que javais parfaitement
vu le détail dans le plan densemble ; il me fait un gigantesque mailing
publicitaire que je retrouve dans ma boite aux lettres mentale, des pubs pour toutes les
marques dalcool, de montres, dessences et de vêtements que je ne lui
demandais pas
Quand le réalisateur Bruno Dumont
sadresse à moi par exemple, je nai pas du tout limpression quil
minsulte. Il y en a même certains qui se sont montés le bourrichon jusquà
vouloir interdire la publication de critiques négatives avant le premier week-end suivant
la sortie du film pour lui permettre de se mettre en place, ce qui est une atteinte à la
liberté de la presse. Je ne pense pas quils voulaient créer un tribunal ou faire
passer une loi au parlement, mais même dordre moral, cest une prétention
insoutenable par rapport à la liberté de la presse. Cest prendre les critiques
pour des irresponsables, cest à dire pour des gens qui nont pas la
responsabilité de savoir ce quils doivent écrire et le moment où ils doivent
lécrire. Et puis il ne faudrait pas non plus oublier le lecteur. Le lecteur est
pris lui aussi pour un débile. Moi je lis les critiques comme un outil de dialogue.
Savoir ce que pensent les gens, savoir si le Figaro et LHuma disent la
même chose
Je ne la lis pas comme une obligation de suivre tout ce quelle me
dit. Au journal, on a eu des réactions de lecteurs nous disant : "Mais ils
nous prennent pour des cons ! On est assez grand pour se faire notre opinion
tout seul. Et si on lit la critique cest aussi pour dautres
raisons !"
Continuons avec les polémiques de 1999. Le
festival de Cannes et les prix accordés à LHumanité de Bruno Dumont.
Le palmarès du festival de Cannes me va tout à
fait. Mais personnellement, si javais été au jury, jaurais peut-être
défendu un autre film. Peut-être le Lynch, Une histoire vraie, que je trouve
formidable, ou lEté de Kikujiro, de Takeshi Kitano, qui aurait fait une
belle palme dor également
Néanmoins, les lauréats officiels sont tout à
fait honorables. Mais encore me déplairaient-ils totalement que je les défendrais. Je
les défendrais parce quils ne sont pas de lordre du saupoudrage. Il y a là
une véritable proposition de cinéma. Le jury a fait un formidable pari sur
lavenir, sur les jeunes. Et je dois dire quil a fait des choix personnels,
marqués, courageux, pas du tout diplomatiques et conformistes, et même si ce ne sont pas
entièrement les miens, je les respecte.
Et concernant les prix
dinterprétations ?
Même remarque. Linterprétation au cinéma est
quelque chose qui nexiste nulle part ailleurs. Au théâtre par exemple, je ne pense
pas que quelquun qui na jamais joué puisse donner un Richard III aussi
bon que celui de Lawrence Olivier. Mais au cinéma, parce quon est aussi un modèle,
au sens bressonien, parce que le tournage peut se faire par tous petits fragments, parce
que le réalisateur vole ce quil veut du corps de linterprète alors
quau théâtre le corps est en entier sur scène, à cause de tout cela le comédien
de cinéma est une sorte de pâte à modeler dans les mains de quelquun
dautre. Et si lon tombe sur un Praxitèle, alors on peut devenir un bloc de
marbre tout à fait intéressant en nayant jamais rien fait. A part cela bien
entendu, je comprends très bien la déception des professionnels qui ont travaillé
pendant trente ans et qui se voient doublés dans un palmarès par quelquun qui ne
pourrait pas faire le travail de ces professionnels.
Luc Besson président du jury 2000. Quest ce
que cela vous inspire ?
Jai trop pratiqué le festival de Cannes, où
jai eu des responsabilités pendant plus de vingt ans, pour ne pas connaître la
règle du jeu. Il est évident quaprès un palmarès aussi pointu il fallait donner
un coup de barre dans le sens inverse pour que les gens aient envie de donner leurs films
à Cannes, et que les grandes vedettes aient envie de venir pour respecter le glamour, la
montée des marches et toutes ces choses qui sont très importantes, et qui font aussi
partie de léconomie du festival. Si Adjani rate une marche, le type qui va faire la
bonne photo peut la vendre des centaines de milliers de francs. Donc il y a des enjeux
énormes. Il faut bien faire plaisir à toutes les branches de la profession. Justement,
le propre de Cannes cest cela : cest rapprocher la cinéphilie la plus
pointue (quand on ose mettre en compétition Carax, Winterberg ou ce genre de
réalisateurs) et le marchand de porno allemand. Donc comme la barre est allée très
fortement dans un sens lan dernier, on envoie un signe évident pour nous dire
quil ne faut pas boycotter Cannes. Après quoi, on peut avoir des surprises. Parfois
les gens font autre chose que ce que lon attendait deux. Et puis lautre
signe officiel et avoué comme tel, cest de dire : "Cest
lan 2000, il nous faut un jeune !" On ne va pas aller chercher Billy
Wilder ou telle autre grande gloire encore en vie.
Justement, vous avez beaucoup uvré pour le
festival de Cannes à travers la Semaine de la Critique. Quel a été votre rôle, et
votre fonction dans ce cadre là ?
Et bien jai été pendant seize ans responsable
de la Semaine de la Critique et pendant vingt et un ans membre du comité de sélection.
La responsabilité, cest la plus grande qui soit : choisir des films et les
amener à Cannes, comme un galériste choisit les peintres, comme un éditeur choisit les
auteurs. Cest donc donner une chance absolument folle à des gens, de prendre des
paris en essayant de ne pas trop se tromper. Cela dit, la Semaine de la Critique
aujourdhui a je crois, et cest aussi pour cela que je lai quitté, moins
dimportance quelle a pu en avoir autrefois. Comme elle a pris des risques sur
des films qui se sont avérés être dimmenses succès critiques, voire parfois
populaire (Cest arrivé près de chez vous présenté à la Semaine à fait
plus dentrée en France que la palme et la caméra dor réunies cette année
là), le festival du coup sest senti aiguillonné et prend maintenant des risques
quil naurait pas pris il y a dix ans. Le but de la critique cest de
découvrir, pas dêtre le petit épicier qui va se battre contre le supermarché
den face. Moi, si les films que jai envie de voir à Cannes vont à Cannes,
quils y aillent sous telle ou telle bannière, cela mest égal.
Pour vous, quelles ont été les bonnes surprises
de lannée cinématographique ?
Alors là, il faudrait que je reprenne une liste
exhaustive
Pour procéder par catégories, jai été ravi par le cinéma
français et sa richesse de propositions incroyable. Il y a eu lexplosion dun
grand nombre de jeunes réalisateurs, mais il manque un grand maître comme ce fut le cas
du temps de la Nouvelle Vague, où à cause des valeurs de Truffaut par exemple, on avait
envie de voir ce que faisaient les autres. Et cela dans le monde entier, pas simplement en
France. Aujourdhui, un étudiant américain sur un campus ne voit plus le cinéma
français, parce quil na pas envie de le voir, parce que Noémie Lvovski ce
nest pas Godard, parce que Bruno Dumont ce nest pas Godard
Donc il
manque ce petit plus. Mais quand on se donne la peine de le voir, je crois quil
apparaît comme le cinéma le plus riche de lannée. Le cinéma iranien, qui a deux
ou trois locomotives formidables, Kiarostami et Makhmalbaf en tête, a été aussi très
présent en 1999. En Extrême Orient, sur la Corée, sur Taiwan, sur Hong Kong, il a eu de
belles choses. Et puis ponctuellement aussi, bien entendu : Oliveira au Portugal,
Angelopoulos en Grèce, Kurismaki en Finlande, Von Trier au Danemark
A côté de
cela, il y a des zones sinistrées : lAfrique, lAmérique Latine, le
monde arabo musulman, lEurope de lEst
tout cela est en chute libre.
Comme la remontée du cinéma espagnol ou italien qui se fait toujours attendre, même
sil y a quelques petites vaguelettes prometteuses
Comment, à votre avis, va évoluer le septième
art dans le second siècle de son existence et dans ce nouveau millénaire ? Et
quattendez-vous de lui désormais ?
Jattends surtout de vivre encore quelques
années pour pouvoir le voir ! (rires) Mais ce quil va devenir, je nen
sais rien. Toutes les révolutions qui ont eu lieu dans lhistoire du cinéma sont
liées à des révolutions techniques. Cest le son, la couleur, le grand écran, la
400 asa qui va permettre la Nouvelle Vague etc. Les révolutions techniques, ont peut les
anticiper à deux ou trois ans, mais certainement pas à cent ans et encore moins à
mille. Donc, je nen sais rien. Il est évident que si demain les copies passent à 1
franc pièce (et ce nest pas exclu), quon les diffuse par des canaux
satellitaires absolument nimporte où et quelles arrivent chez vous avec une
qualité cinéma, tout va incroyablement se démocratiser. Ca veut dire que trois
étudiants vont pouvoir faire un film sans que se posent les vrais problèmes de coûts et
de diffusion sur un campus à Nanterre, et dialoguer avec trois étudiants sur un campus
à Buenos Aires qui vont faire le film réponse. Il y aura donc (et je parle à court
terme, car jobserve ce qui se fait déjà) des correspondances entre cinéastes
comme il y a eu des correspondances entre écrivains. On rejoint ainsi la récente
révolution Internet. Le cinéma bien sûr continuera dexister, car cest une
excellente manière de raconter les histoires et que depuis que lhomme est homme il
a envie de se faire raconter des histoires. Mais il va évoluer dune manière dont
on na absolument pas idée et il naura plus rien à voir avec le cinéma
actuel. Il faut quil en soit ainsi parce que le cinéma actuel est arrivé à sa
perfection. Il ne peut donc plus que sorienter vers dautres voies. Sil
nétait pas devenu parlant, on se demande bien qui aurait fait mieux que Murnau avec
lAurore ou Eisenstein avec Potemkine ! (rires) Et là, je suis
persuadé que dans les cinq, dix, vingt ans à venir, on va prendre des tournants aussi
radicaux dans la technique et dans le coût des films. Tout cela aura obligatoirement des
conséquences esthétiques énormes.
Avec la disparition des derniers gros dinosaures
du cinéma, qui va seffectuer inévitablement, qui va pouvoir conduire cette
évolution ?
La biologie fait de tout façon en sorte quil y
ait toujours de nouvelles générations qui arrivent ! Dans les maîtres de tous les
temps encore en vie il ne reste plus qu'Antonioni et Bergman. Et sans être méchant avec
eux, plus pour longtemps. La génération Nouvelle Vague nest pas toute jeune non
plus. Ca nous paraît être hier, cest notre cinéma si lon veut, mais quand
même, ce sont des gens nés en 1930. Toute cette génération qui sont Godard
en France, les Taviani en Italie, Oshima au Japon, a quand même soixante-dix
ans ! Il ny a malheureusement plus tellement de films à attendre deux.
Sauf sils terminent comme Oliveira et alors là on peut en attendre encore
vingt-cinq ! (rires) Donc forcément, je crois que ce sont les jeunes qui vont
semparer de ces nouveaux moyens (qui sont des moyens de jeunes) pour inventer le
cinéma de demain. Et puis un jour ces jeunes seront des vieux et il faudra que
dautres jeunes prennent le relais. Inévitablement. Mais la machine ne
sarrêtera jamais.