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Fluctuat : Vous avez réalisé ces quatre films entre 1965
et 1971, dans un contexte difficile. La Hongrie sortait alors
d'une période troublée. Une insurrection avait eu lieu dix ans
auparavant et les prisonniers politiques retrouvaient seulement,
petit à petit, leur liberté.
Miklos Jancso
: A l'époque, c'était un autre monde, et il m'est impossible
d'en décrire la situation. De plus, j'ai fait ces films il y
a plus de trente ans. J'ai bien sûr connu des difficultés. Mais
on a utilisé un langage symbolique, aussi c'était plus facile.
La production était alors étatisée. Les autorités qui donnaient
l'argent ne voulaient pas le comprendre. Ou plutôt ils comprenaient,
mais avec un tel langage, on pouvait leur échapper. En 1965,
les prisonniers commençaient à être libérés. Les gens d'Etat
considéraient peut-être que le soi-disant socialisme ne marchait
plus. Aussi on nous laissait un petit peu plus libre. Surtout
en ce qui concerne les films. Car, pour le régime, ils exportaient
hors des frontières une image du pays. En Europe, cela pouvait
signifier que le régime était plus libéral que, par exemple,
les Soviétiques.
Fl. : Il y a
dans ces films historiques une volonté de parler du présent
et d'un passé très proche. On peut ainsi y voir des allusions
aux camps de concentration ou à votre expérience de la prison,
en URSS.
M.J. : Je
ne sais pas si on peut les qualifier d'historique. Les publics
hongrois, européen et peut-être même américain avaient bien
saisi que ce n'était pas seulement historique, mais aussi de
l'histoire contemporaine. En fait, c'était du cinéma politique.
Le langage symbolique oeuvrait de manière souterraine, et, si
vous le voulez, subversive.
Fl. : Par la
distanciation, souhaitiez-vous prétendre à l'universalité et
à la mise en scène de lois historiques ? En particulier dans
les références à le Révolution française .
M.J. : Sans
l'universalisation, il n'y a rien, plus rien. Aussi c'est volontairement
que ces films prétendent à un universalisme des idées et des
droits humains. Mais je ne sais pas si la distanciation servait
à cela. Vous savez, je ne suis pas un esthète. Quant à la Révolution
française, elle a toujours été importante pour mon pays. Il
m'est cependant difficile d'en parler. Car je fais des films,
je ne suis ni philosophe ni historien. En les faisant, je n'avais
aucun plan préétabli, c'était plutôt instinctif.
Fl. : Pourtant,
en voyant les quatre films à la suite, on a l'impression que
votre scénariste, Gyula Hernadi, et vous-même les avez envisagés
comme une tétralogie.
M.J. : On
ne pouvait imaginer cela à l'époque. Le producteur était l'Etat.
On ne pouvait donc être certain que cela continuerait. Aucun
projet à long terme n'était possible. On pouvait penser au prochain,
mais seulement à lui.
Fl. : Et à rebours,
voyez-vous une continuité, une homogénéité ?
M.J. : Je
ne veux pas revoir mes films. Les films se conservent, le cinéma
reste jusqu'à la fin du monde. Si je les revoyais, je penserais
certainement qu'on peut les refaire autrement. Le théâtre, lui,
est vivant. On peut le reprendre, le changer. Pas le cinéma.
Mais il ne faut pas voir de regrets dans mes propos.
Fl. : Une impression
de contrôle se dégage de vos films. Néanmoins vous dites que
votre démarche était intuitive, presque passionnelle, comme
la révolution.
M.J. : C'est
pourtant vrai. Sauf dans le cas des Sans-espoirs, nous
n'utilisions jamais les vrais scénarios. On improvisait.
Fl. : Vous utilisiez
des acteurs professionnels, comme Lazlo Szabo, et des non-comédiens,
sans distinction.
M.J. :Toujours.
Encore aujourd'hui, je continue à mélanger les uns et les autres.
Il n'y pas de différence entre eux. Ils comptent comme personnages.
Et en tant que tels, tous portent quelque chose, quelque fois
plus ou moins fortement. Au fond, ils étaient tous mes amis
ou ils le devenaient. Avec les amis, on peut faire de pareilles
choses. Ce sont des jeux. On improvise sur place, au tournage.
Sans l'amitié, on ne peut plus faire cela. Elle me donne une
liberté et une confiance. Pendant le tournage, on discutait
beaucoup. Le scénariste avec les assistants, avec les acteurs…
C'était toujours un groupe d'amis.
Fl. : Que penser
alors de vos plans-séquences a priori si composés ?
M.J. : Tout
le monde les trouve très écrits. Mais en fait, il y avait beaucoup
d'improvisation, comme dans les dialogues. Pour les longues
séquences, on utilisait des travellings et, à partir d'eux,
on construisait la séquence. Et même si les mouvements étaient
désordonnés, on continuait à tourner. Il y avait encore une
fois une très grande liberté.
Fl. : On pourrait
opposer le plan-séquence, démocratique et égalitaire, au découpage
classique, morcelé et hiérarchisant.
M.J. : Le
plan-séquence laisse penser. Aujourd'hui il semble peut-être
lent. Mais à l'époque, grâce au plan-séquence, on laissait le
spectateur réfléchir pendant la vision du film. Le montage n'était
donc pas agressif, à la différence du découpage actuellement
répandu. On a laissé la liberté de penser, en particulier dans
les longues scènes. Les personnes pouvaient accepter les idées,
le jeu, ou le rejeter. On leur a donnés cette liberté.
Fl. : Le plan-séquence
était-il aussi un choix technique ? Nombre de jeunes réalisateurs
en usent pour tourner plus vite et à moindres frais.
M.J. : Effectivement.
Les tournages étaient rapides, plus rapides qu'à l'accoutumée.
Celui des Sans espoirs dura 25 jours, les autres moins.
Celui de Rouges et blancs, 30 jours environ; il fut plus
long car nous avons tourné en Russie. Les autres, moins de 20
jours. Celui de Silence et cri, 13 à 14 jours, plus vite
qu'un film normal. Le plan-séquence était donc un choix technique,
pas seulement esthétique. Pour en revenir à Rouges et blancs,
le film était financé par les Etats hongrois et russe. C'était
le 50ème anniversaire de la Révolution Russe et ils voulaient
produire une oeuvre commémorative. Un ami russe a découvert,
il y a quelques mois, un dossier du KGB concernant le film.
Ils avaient en fait compris que ce ne serait pas un film solennel,
destiné à la propangande. Néanmoins, comme le tournage était
rapide, ils nous ont laissés le faire. Puis ils l'ont coupé
et en ont tiré une version russe. Je ne l'ai pas encore vue,
mais mon ami doit me l'amener bientôt.
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Jancsó
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