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avec Allociné

 

 

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ENTRETIEN AVEC
PATRICIO GUZMÀN
12.10.01


Fluctuat : "Le Cas Pinochet" se construit comme une quête, inlassable et déterminée, de la trace. Retrouver les corps disparus, trouver des preuves. Et à ce titre, les archives sont une manière de confirmer les faits, d'apporter confirmation de ce qui a été. Est-ce là une manière de faire œuvre d'historien ?

Patricio Guzmàn : Il s'agissait avant tout de relater des faits. De montrer le déroulement de la procédure entamée contre Pinochet. Suivre, pas à pas, les étapes de cette action judiciaire. Je ne crois pas avoir, ni même devoir faire œuvre d'historien. Car il y a sans doute quelques approximations. Je me devais de "recopier", c'est-à-dire de redonner la réalité des faits.

Flu : Ces faits s'appuient sur des témoignages. Vu que ces témoignages occupent une place importante dans votre documentaire, pourriez-vous nous dire comment vous les avez abordés ?

P.G : Nous avons organisé une réunion pour donner la parole à chacun. Il y avait au départ une soixantaine de personnes. J'ai ensuite conservé quelques uns des témoignages. Cela n'a pas été évident. Si ces femmes - car les témoins sont en majorité des femmes - avaient résolument besoin de raconter ce qui c'était passé, ils leur étaient difficiles de s'exprimer. Ce n'est pas tant le désir de dire, de parler qui pose problème que la manière de dire, avec les mots justes, ce qui est arrivé. Ces femmes ont toutes été volontaires. Parce qu'elles s'obstinent, parce qu'elles veulent qu'on sache la vérité. Pour organiser ces rencontres, j'ai loué une maison vide pour instaurer entre elles et moi une relation de confiance et aussi de solitude. Cette atmosphère qu'on pourrait qualifier d'intimité, leur a permis de se confier. Nous nous sommes installés un climat de confiance mutuelle.

Flu : Ce désir de parole, ce désir de faire revenir les souvenirs est une tentative de retrancher du silence et de l'oubli des paroles et des visages tenus dans l'ombre ?

P.G : Qu'on n'oublie pas les paroles de ces hommes et de ces femmes était en effet un des objectifs du documentaire. Je voulais que s'installe entre eux et moi une communication. Que nous communiquions, qu'ils me communiquent des choses sur ce passé. Mais, étrangement, la communication s'est transformée en confession. Une sorte de confession informative. Et les rencontres sont alors devenues plus que des rencontres ; c'était à chaque fois des images du passé qui faisaient irruption, par l'intermédiaire de la caméra, dans notre présent. La confession a ceci d'étrange qu'elle fait mieux passer, auprès de celui qui écoute, l'information.

Flu : A la fin du documentaire, une femme s'interroge sur certaines personnes qui voudraient, au Chili, " tourner la page ". Ne plus être obligé de se souvenir. Ne croyez-vous pas que l'amnésie volontaire, la table rase, plus encore que la négation des faits, est le pire adversaire de celui qui fait acte de résistance pour la mémoire ?

P.G : Disons que l'amnésie est une forme de négation. Aussi terrible sans doute. Mais il y a, au Chili, une véritable lutte de la mémoire. Pour résumer, on peut dire que le pays est divisé en deux parties à peu près égales. Deux territoires se sont dessinés. D'un côté, ceux qui veulent montrer et démontrer les réalités de la dictature pinochettiste ; de l'autre, ceux qui estiment que Pinochet est un héros, qu'il a sauvé le pays d'un abîme politique. Cette dernière forme de mémoire est complètement absurde. Et pourtant, elle est encore très vivace. C'est anachronique de penser une telle chose ! Ce qui est certain, c'est que le Chili est obsédé par sa mémoire.

Flu : Avec "Le Cas Pinochet", vous avez voulu, preuves à l'appui, montrer la dictature pinochettiste sous son vrai jour.

P.G : Le Cas Pinochet est un témoignage. Pour apporter des preuves de cette histoire. Beaucoup ne savent pas encore, pas précisément, ce qui s'est passé. Les choses sont encore troubles et confuses pour certains. Ce qui m'a paru fondamental, c'est de m'orienter vers une forme de pédagogie. Transmettre la mémoire. Que l'on saisisse bien l'information qui passait dans la voix de ces témoins, de ces personnes vivantes qui ont réchappé de cette sombre période. En un mot : faire entendre des voix vivantes. Poser la parole des témoins contre la dictature, montrer la dictature dans la parole de ces témoins.

Flu : Redonner la parole au témoin, c'est aussi lui rendre sa dignité, son humanité ?

P.G : Oui. En les tirant de leur silence, on leur redonne leur dignité.

Flu : Comment vous situez-vous par rapport à Claude Lanzmann qui estime qu' "on ne transmet véritablement [l'histoire et la mémoire] que par les œuvres" ?

P.G : Je suis d'accord. L'art est un moyen de combattre l'indifférence et l'oubli. A n'en pas douter, l'art est un lieu essentiel de transmission de la mémoire. Mais je considère que d'autres moyens, comme le journalisme ou la justice, sont aussi de bons véhicules de la mémoire. Ils mettent en évidence ce qui, parfois, est ignoré. Mais faire acte de mémoire devrait être une action normale. C'est à cela qu'il faut travailler.

Propos recueillis par Anthony Dufraisse

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