Fluctuat : "Le Cas Pinochet" se construit comme
une quête, inlassable et déterminée, de la trace. Retrouver
les corps disparus, trouver des preuves. Et à ce titre, les
archives sont une manière de confirmer les faits, d'apporter
confirmation de ce qui a été. Est-ce là une manière de faire
œuvre d'historien ?
Patricio Guzmàn : Il
s'agissait avant tout de relater des faits. De montrer le
déroulement de la procédure entamée contre Pinochet. Suivre,
pas à pas, les étapes de cette action judiciaire. Je ne crois
pas avoir, ni même devoir faire œuvre d'historien. Car il
y a sans doute quelques approximations. Je me devais de "recopier",
c'est-à-dire de redonner la réalité des faits.
Flu : Ces faits s'appuient
sur des témoignages. Vu que ces témoignages occupent une place
importante dans votre documentaire, pourriez-vous nous dire
comment vous les avez abordés ?
P.G : Nous avons organisé une
réunion pour donner la parole à chacun. Il y avait au départ
une soixantaine de personnes. J'ai ensuite conservé quelques
uns des témoignages. Cela n'a pas été évident. Si ces femmes
- car les témoins sont en majorité des femmes - avaient résolument
besoin de raconter ce qui c'était passé, ils leur étaient
difficiles de s'exprimer. Ce n'est pas tant le désir de dire,
de parler qui pose problème que la manière de dire, avec les
mots justes, ce qui est arrivé. Ces femmes ont toutes été
volontaires. Parce qu'elles s'obstinent, parce qu'elles veulent
qu'on sache la vérité. Pour organiser ces rencontres, j'ai
loué une maison vide pour instaurer entre elles et moi une
relation de confiance et aussi de solitude. Cette atmosphère
qu'on pourrait qualifier d'intimité, leur a permis de se confier.
Nous nous sommes installés un climat de confiance mutuelle.
Flu : Ce désir de parole,
ce désir de faire revenir les souvenirs est une tentative
de retrancher du silence et de l'oubli des paroles et des
visages tenus dans l'ombre ?
P.G : Qu'on n'oublie pas les
paroles de ces hommes et de ces femmes était en effet un des
objectifs du documentaire. Je voulais que s'installe entre
eux et moi une communication. Que nous communiquions, qu'ils
me communiquent des choses sur ce passé. Mais, étrangement,
la communication s'est transformée en confession. Une sorte
de confession informative. Et les rencontres sont alors devenues
plus que des rencontres ; c'était à chaque fois des images
du passé qui faisaient irruption, par l'intermédiaire de la
caméra, dans notre présent. La confession a ceci d'étrange
qu'elle fait mieux passer, auprès de celui qui écoute, l'information.
Flu : A la fin du documentaire,
une femme s'interroge sur certaines personnes qui voudraient,
au Chili, " tourner la page ". Ne plus être obligé de se souvenir.
Ne croyez-vous pas que l'amnésie volontaire, la table rase,
plus encore que la négation des faits, est le pire adversaire
de celui qui fait acte de résistance pour la mémoire ?
P.G : Disons que l'amnésie
est une forme de négation. Aussi terrible sans doute. Mais
il y a, au Chili, une véritable lutte de la mémoire. Pour
résumer, on peut dire que le pays est divisé en deux parties
à peu près égales. Deux territoires se sont dessinés. D'un
côté, ceux qui veulent montrer et démontrer les réalités de
la dictature pinochettiste ; de l'autre, ceux qui estiment
que Pinochet est un héros, qu'il a sauvé le pays d'un abîme
politique. Cette dernière forme de mémoire est complètement
absurde. Et pourtant, elle est encore très vivace. C'est anachronique
de penser une telle chose ! Ce qui est certain, c'est que
le Chili est obsédé par sa mémoire.
Flu : Avec "Le Cas
Pinochet", vous avez voulu, preuves à l'appui, montrer
la dictature pinochettiste sous son vrai jour.
P.G : Le Cas Pinochet est un
témoignage. Pour apporter des preuves de cette histoire. Beaucoup
ne savent pas encore, pas précisément, ce qui s'est passé.
Les choses sont encore troubles et confuses pour certains.
Ce qui m'a paru fondamental, c'est de m'orienter vers une
forme de pédagogie. Transmettre la mémoire. Que l'on saisisse
bien l'information qui passait dans la voix de ces témoins,
de ces personnes vivantes qui ont réchappé de cette sombre
période. En un mot : faire entendre des voix vivantes. Poser
la parole des témoins contre la dictature, montrer la dictature
dans la parole de ces témoins.
Flu : Redonner la parole
au témoin, c'est aussi lui rendre sa dignité, son humanité
?
P.G : Oui. En les tirant de
leur silence, on leur redonne leur dignité.
Flu : Comment vous situez-vous
par rapport à Claude Lanzmann qui estime qu' "on ne transmet
véritablement [l'histoire et la mémoire] que par les œuvres"
?
P.G : Je suis d'accord. L'art
est un moyen de combattre l'indifférence et l'oubli. A n'en
pas douter, l'art est un lieu essentiel de transmission de
la mémoire. Mais je considère que d'autres moyens, comme le
journalisme ou la justice, sont aussi de bons véhicules de
la mémoire. Ils mettent en évidence ce qui, parfois, est ignoré.
Mais faire acte de mémoire devrait être une action normale.
C'est à cela qu'il faut travailler.
Propos recueillis
par Anthony Dufraisse
Lire la chronique du film "Le
cas Pinochet"
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