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entretien
avec
Robert Guédiguian
""Je fais en quelque sorte du cinéma politique mais je n'oublie jamais une chose :
faire du cinéma avant tout ! " |
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Après avoir fait pleurer de joie et mourir de rire tant de spectateurs avec Marius et
Jeannette, Robert Guédidian, le chantre de la tolérance, est de retour avec une
magnifique ode à la passion humaine. Entre conte et constat, Duvivier et l'Estaque, le
cinéaste pagnolesque revient sur son nouveau film et son travail de cinéaste politique,
fondé sur une irrésistible lutte de classes
. et un attachement inné aux
"caractères" de ses personnages.
" Je fais en quelque sorte du cinéma politique mais je n'oublie jamais une
chose : faire du cinéma avant tout ! Il est vrai que cela me fait énormément plaisir
lorsque je reçois des lettres de syndicats m'écrivant clairement avoir été en quelque
sorte influencé par Marius et Jeannette ! Que voulez-vous que je dise de plus ?
Le cinéma politique peut devenir gonflant lorsque le cinéaste oublie à qui son film
s'adresse en priorité. Il m'est arrivé de me poser la question des centaines de fois,
tout comme l'a sûrement fait Nanni Moretti. Regardez Aprile et vous comprendrez
ce que je veux dire !
L'idée à l'origine du dernier "conte de l'Estaque"
L'idée d'A l'attaque ! n'est pas
récente. Il y a dix ans de cela, j'avais proposé à Jean-Louis Milesi un sujet assez
subtil. On avait essayé de faire quelque chose avec une histoire d'enlèvement. Un patron
pour lequel ses ravisseurs auraient demandé une rançon. Et puis avec le temps, on a
laissé tomber. Avant de poursuivre, je voudrais dire une chose : lorsque j'étais enfant,
il y avait un film de Julien Duvivier qui m'avait ébloui tant par sa force narrative que
par son atmosphère : La Fête à Henriette. Et depuis ce choc visuel, j'ai
toujours rêvé de réaliser ma petite fête uniquement pour moi. A l'attaque ! est
une sorte d'hommage à ce film qui fut, plus qu'une grosse claque dans la figure, une
sorte de révélation !
L'écriture et les intentions du
scénario : à la croisée
de l'invention et d'une envie folle, contagieuse,
de capter le réel
De nombreux thèmes
s'entrecroisent effectivement dans A l'attaque !. On peut y déceler
une envie folle de modernisme, un désir de ne plus faire d'erreur, et cette envie de
vouloir à tout prix capter le réel. Cette histoire de scénaristes écrivant
progressivement leur film n'est pas sans rappeler le travail que Jean-Louis et moi-même
effectuons. Bien entendu, nous nous amusons aux différentes pistes narratives que nous
imaginions. Mais cela ne reste pas abstrait : cette folie nous sert à rédiger une chose
terriblement utile. Il y a une certaine critique vis-à-vis de la société, du
manichéisme, de la misère humaine et de la médiocrité.
Nous avons essayé de le traduire en étant le plus subtil qui soit. Le fait d'alourdir la
situation rend souvent les propos amers, voire redondants. Si vous observez bien le film,
vous pouvez voir que les deux scénaristes hésitent souvent. Il y a toujours une espèce
de tension, comme s'ils étaient constamment rattrapés par le temps. Cette urgence, ils
la vivent comme un besoin de création. Je parie ce que vous voulez qu'ils appartiennent
à cette catégorie de gens qui adorent être encouragés à longueur de journée. Tant
mieux ! Moi aussi !
Conte et constat : l'équilibre et la
clef de voûte du cinéma politique
Il y a deux tendances primordiales
dans mes films : le conte et le
constat. il y a toujours eu des
malentendus sur eux mais A l'attaque ! s'inscrit dans une démarche de
continuité. Mes films sont des propositions irréalistes, certes. Mais j'en suis
parfaitement conscient. On m'a si souvent reproché de faire des films d'une naïveté à
tomber par terre !
J'appelle conte tous
les films qui font des propositions excessivement optimistes sur la réalité telle
qu'elle existe. Chez moi, un conte présente le monde tel qu'il pourrait être.
L'Argent fait le
bonheur, Marius et Jeannette et A l'attaque sont trois contes, avec
cette particularité de suivre cette proposition de manière politique. Je propose
d'ailleurs non pas des solutions - je ne me permettrais jamais de conseiller à un ami
d'aller kidnapper ses créanciers puis d'en demander une rançon. Soyons logique ! - mais
des atmosphères idéologiques. Ce que je veux dire par atmosphère idéologique : c'est
tout ce qui forge un caractère. Dans Marius et Jeannette, le caractère
est d'une importance capitale. C'est ce qui permet de ne jamais baisser les bras. C'est
pour cela qu'on a souvent comparé mes films à ceux de Marcel Pagnol : l'atmosphère
de ces dialogues familiaux, de ces parties de pétanques, de ces mélodrames saisissants
de vérité, est la clé de tout film politique.
Forcément, de l'autre côté, le constat sera plus terrible. Je traiterais toute histoire sur ce mode du
constat avec plus d'éléments dramatiques. Ce n'est cependant ni du pessimisme, ni des
moments larmoyants. C'est comme cela que je vois la vie. J'observe et puis je filme avec
tristesse. Mes tout premiers films sont plus des constats qu'autre chose. Mais il ne faut
pas crier au désespoir. J'ai toujours été de nature très optimiste ; je n'ai pas
besoin de le prouver, cela se voit dans mes films. Sérieusement, l'auto-analyse ne
m'intéresse pas. Je me fiche de ces sempiternelles pensées philosophiques sur un état
de crise. Arrêtons de sombrer dans une réflexion primaire et filmons ! Prenez n'importe
quel sujet, vous pouvez en tirer ce que vous voulez. Evitez cependant de manipuler le
spectateur, car un jour ou l'autre, il ne marchera plus. C'est pourquoi, je préfère
donner d'emblée les règles du jeu. Je les préviens donc que le film qu'ils vont voir,
en l'occurrence A l'attaque !, est un conte.
Les acteurs ? une affaire de
famille !
C'est une énorme
chance de tous les avoir. Je les connais depuis vingt-cinq ans. Ils ont tous commencé au
Conservatoire. Je ne peux imaginer un seul instant faire un film sans l'un d'eux. C'est ma
petite troupe. En plus, lorsque je réalise un film-constat, ils sont tous
obligés de s'approcher de leur personnage. Dans un sens, ils composent avec délice des
personnes atypiques, iconoclastes et totalement différents de leurs caractères. Par
contre, lorsque nous sommes en plein conte, c'est une affaire de famille. Généralement,
il y a peu d'improvisation durant les tournages. Tous les rôles sont définis en fonction
de la personnalité de celui ou celle qui va l'interpréter. Je crois que ce genre de
troupe est unique dans le cinéma français actuel. Et c'est bien dommage ! "
Propos recueillis
par Samir Ardjoum
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