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Rencontre avec
Serge Grünberg
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Comment le situez-vous justement, par rapport à cette génération issue de l'école de Roger Corman ?
Il a été protégé par deux choses : tout d'abord par le genre, comme il le dit, et puis par le début d'un système de subventions d'état au Canada, qui lui a permis de faire ses trois premiers films, un système de crédits d'impôts. Tous les dentistes, les médecins commençaient à investir dans le cinéma, et les producteurs appelaient Cronenberg en lui disant : " Faut absolument qu'on termine le film avant la fin décembre " car après, on entrait dans une nouvelle année fiscale. C'est peut-être ça qui fait qu'il n'a pas directement été tourner avec Corman, car il avait ce système de production qui lui laissait beaucoup de liberté, et ces producteurs, qui étaient des petits producteurs indépendants. Il y avait alors une absence de tradition du film de fiction au Canada anglophone, il était vraiment l'un des premiers, et ça lui a permis de se lancer sans passer par les grosses compagnies d'Hollywood ou de New York. Alors que Scorsese et tout ce monde qui a fait du cinéma " en contrebande ", là c'est autre chose… C'est la civilité canadienne : pas même besoin de faire de contrebande, on fait ça simplement, en douce.

Vous faites souvent référence aux archives de la cinémathèque de l'Ontario, dans lesquelles vous avez trouvé toutes les ébauches, les premiers synopsis... Pourriez-vous nous dire comment naît un film de Cronenberg, puisque apparemment, ça ne part pas du tout sur une histoire…
En effet. En plus, on a eu une chance incroyable parce que Cronenberg a déposé absolument toutes ses genèses d'archives, et on a été avec Claudine Paquot les premiers à les consulter - elles ne sont pas encore classées, elle ne sont pas encore tout à fait ouvertes au public, ni aux chercheurs, mais on a trouvé un fonds absolument incroyable. Et c'est vrai que la genèse d'un film de Cronenberg, c'est … La plupart de ses films ont été écrits au début des années 70, par bribes, par intuitions, par idées. Tout ça est noté : de temps en temps, ce sont des synopsis, de temps en temps, des listes de personnages, de temps en temps, des romans, des débuts de nouvelles, ou simplement une suite d'idées, presque d'association libre, et on retrouve tout ça dans tous les films jusqu'à aujourd'hui. Et c'est ça qui me fait penser, d'autant qu'il le dit assez volontiers, qu'il fait partie de cette génération, qui a certainement commencé avec Truffaut et Godard, - et peut-être encore plus que Truffaut et Godard qui étaient très cinéphiles, lui avait une cinéphilie tout à fait normale - d'individus qui avaient des ambitions littéraires et qui se sont dit, certainement à juste titre, qu'on était à une époque où on pouvait écrire en faisant des films, que le cinéma était un moyen d'expression tout à fait moderne, qui n'en était qu'à ses débuts, qui avait encore beaucoup de choses à révéler, et que ce n'était peut-être plus la peine de s'enfermer dans la forme traditionnelle du roman du 19ème siècle, mais j'ai pu constater que la plupart de ses idées ne sont pas des idées visuelles, de casting ou même des synopsis, mais vraiment des idées littéraires, comme quelqu'un qui écrirait comme ça des projets d'écriture en trois mois. Et c'est peut-être pour ça que dans la deuxième partie de sa carrière, il a fait beaucoup d'adaptations littéraires (Le Festin Nu, Crash, M. Butterfly qui est l'adaptation d'une pièce ce théâtre) parce que c'est quelque chose qui est très proche de lui. Et ça ne l'empêche pas, et je crois que cela est dû à son audace naturelle, à son manque de timidité vis à vis des média, ça ne l'empêche pas d'être aussi quelqu'un qui crée des images très fortes. Mais comme il le dit souvent, pour lui, un film n'est pas une suite d'images ou un film déjà écrit dont il aurait l'idée et qu'il réaliserait comme ça. Ca peut même partir d'idées qui ne sont pas des idées dramatiques, qui peuvent être des idées philosophiques, sociologiques, et tout ça se mélange. Je suis sûr qu'il y a beaucoup de metteurs en scène qui procèdent comme ça, pour peu qu'ils soient vraiment des auteurs, et finalement, des auteurs, il n'y en a pas autant que ça.

A l'origine des ses films, il parle d'un concept autour duquel se cristallisent plusieurs matériaux qui viennent d'horizons tout à fait différents, comme des faits divers…
Oui oui. Par exemple, la genèse de Faux Semblants, que je n'ai pas décrite précisément… mais au tout début des années 70, il a l'idée d'un personnage, qu'on retrouve comme ça sous divers masques avec toujours le même nom : Roger Pagan. Il écrit ce qu'il appelle un roman - une grande nouvelle qui s'appelle Roger Pagan, Gynécologue, et là, c'est un adolescent qui essaye de rentrer en contact avec les femmes en se faisant passer pour gynéco. Lorsqu'il part en France en 70, il rencontre un sculpteur, à qui il a consacré un court métrage [Jim Ritchie, sculptor], et un jour je vois une note où il met : " Jim Ritchie = Roger Pagan ". Et quand il est avec Jim Ritchie, qui lui donne les rudiment de la sculpture, il fait des plans, je crois même qu'il sculpte les instrument à opérer les mutantes. Et tout ça se greffe, alors que c'est parti dans des directions très opposées. Après, il y avait plusieurs synopsis, plusieurs carnets de notes où il développe des tas de scénarios. Dans l'un d'eux, Roger Pagan est un serial killer qui est libéré et qui se marie avec une directrice de galerie… tout cela est très compliqué. Et puis en suite il lit ,dans les journaux puis dans les livres qui sont consacrés à ce fait divers, l'histoire des frères Marcus et ça le marque beaucoup. Il va faire une fusion - c'est ce qui se passe chez la plupart des romanciers… lorsqu'on voit toutes les notes de la correspondance de Proust, on voit bien qu'il est parti d'un tas d'anecdotes, de choses qu'on lui a racontées, d'éléments autobiographiques, de livres qu'il a lus... et tout ça vient se greffer dans le récit de la Recherche et c'est même certainement le plus important. S'il y avait un synopsis de la Recherche, qu'est ce que ce serait ? Quelqu'un qui lit, qui regarde le monde autour de lui et puis voilà, il y a la guerre de 14. Et à la fin de la Recherche, tout le monde est devenu très vieux et ça part de son enfance. La grande différence, c'est qu'un film dure une heure et demie, deux heures, avec une histoire qui est relativement abordable ; mais le processus est le même. Et justement c'est intéressant quand on a ces archives à sa disposition de voir que les créateurs procèdent toujours de la même façon. Quant à Burroughs, n'en parlons pas, c'est quelqu'un qui allait chercher des éléments absolument partout et qui les recomposait presque dans le désordre parce qu'il avait déjà compris que donner un ordre à tout ça c'était tellement arbitraire que ce n'était pas forcément nécessaire, et ça a irrigué toute son œuvre jusqu'à la fin de sa vie, même si la plupart de ses derniers romans sont de nouveau d'un style assez narratif. Les peintres ont toujours procédé comme ça. Quand on a découvert les cahiers de Picasso… on retrouve dans tel tableau un élément de 1910, un de 1925. Je trouve ça tout à fait passionnant d'autant que Cronenberg aurait pu éprouver un peu d'appréhension à donner tout ça, à rendre tout ça public, mais je crois que justement c'est aussi parce que il est tellement à contre courant de ce qui se fait à Hollywood… Là-bas, quand quelqu'un a une idée, on va chercher un scénariste, on va chercher une dizaine de scénaristes, puis finalement on trouve un metteur en scène après avoir trouvé les acteurs principaux… Tout ça s'organise autour d'une idée, qui a tendance à être un peu toujours la même, avec des déclinaisons… On le ressent quand on va voir les films, on voit bien très souvent comment ces films ont été créés. On voit que c'est des films … avant on aurait pu dire des films de producteurs, en fait ce sont des films d'agents… ce qui est encore pire.

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