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Comment
le situez-vous justement, par rapport à cette génération issue
de l'école de Roger Corman ?
Il a été protégé par deux choses : tout d'abord par le genre,
comme il le dit, et puis par le début d'un système de subventions
d'état au Canada, qui lui a permis de faire ses trois premiers
films, un système de crédits d'impôts. Tous les dentistes, les
médecins commençaient à investir dans le cinéma, et les producteurs
appelaient Cronenberg en lui disant : " Faut absolument qu'on
termine le film avant la fin décembre " car après, on entrait
dans une nouvelle année fiscale. C'est peut-être ça qui fait
qu'il n'a pas directement été tourner avec Corman, car il avait
ce système de production qui lui laissait beaucoup de liberté,
et ces producteurs, qui étaient des petits producteurs indépendants.
Il y avait alors une absence de tradition du film de fiction
au Canada anglophone, il était vraiment l'un des premiers, et
ça lui a permis de se lancer sans passer par les grosses compagnies
d'Hollywood ou de New York. Alors que Scorsese et tout ce monde
qui a fait du cinéma " en contrebande ", là c'est autre chose…
C'est la civilité canadienne : pas même besoin de faire de contrebande,
on fait ça simplement, en douce.
Vous faites souvent référence aux archives
de la cinémathèque de l'Ontario, dans lesquelles vous avez trouvé
toutes les ébauches, les premiers synopsis... Pourriez-vous
nous dire comment naît un film de Cronenberg, puisque apparemment,
ça ne part pas du tout sur une histoire…
En effet. En plus, on a eu une chance incroyable parce que Cronenberg
a déposé absolument toutes ses genèses d'archives, et on a été
avec Claudine Paquot les premiers à les consulter - elles ne
sont pas encore classées, elle ne sont pas encore tout à fait
ouvertes au public, ni aux chercheurs, mais on a trouvé un fonds
absolument incroyable. Et c'est vrai que la genèse d'un film
de Cronenberg, c'est … La plupart de ses films ont été écrits
au début des années 70, par bribes, par intuitions, par idées.
Tout ça est noté : de temps en temps, ce sont des synopsis,
de temps en temps, des listes de personnages, de temps en temps,
des romans, des débuts de nouvelles, ou simplement une suite
d'idées, presque d'association libre, et on retrouve tout ça
dans tous les films jusqu'à aujourd'hui. Et c'est ça qui me
fait penser, d'autant qu'il le dit assez volontiers, qu'il fait
partie de cette génération, qui a certainement commencé avec
Truffaut et Godard, - et peut-être encore plus que Truffaut
et Godard qui étaient très cinéphiles, lui avait une cinéphilie
tout à fait normale - d'individus qui avaient des ambitions
littéraires et qui se sont dit, certainement à juste titre,
qu'on était à une époque où on pouvait écrire en faisant des
films, que le cinéma était un moyen d'expression tout à fait
moderne, qui n'en était qu'à ses débuts, qui avait encore beaucoup
de choses à révéler, et que ce n'était peut-être plus la peine
de s'enfermer dans la forme traditionnelle du roman du 19ème
siècle, mais j'ai pu constater que la plupart de ses idées ne
sont pas des idées visuelles, de casting ou même des synopsis,
mais vraiment des idées littéraires, comme quelqu'un qui écrirait
comme ça des projets d'écriture en trois mois. Et c'est peut-être
pour ça que dans la deuxième partie de sa carrière, il a fait
beaucoup d'adaptations littéraires (Le Festin Nu, Crash,
M. Butterfly qui est l'adaptation d'une pièce ce théâtre)
parce que c'est quelque chose qui est très proche de lui. Et
ça ne l'empêche pas, et je crois que cela est dû à son audace
naturelle, à son manque de timidité vis à vis des média, ça
ne l'empêche pas d'être aussi quelqu'un qui crée des images
très fortes. Mais comme il le dit souvent, pour lui, un film
n'est pas une suite d'images ou un film déjà écrit dont il aurait
l'idée et qu'il réaliserait comme ça. Ca peut même partir d'idées
qui ne sont pas des idées dramatiques, qui peuvent être des
idées philosophiques, sociologiques, et tout ça se mélange.
Je suis sûr qu'il y a beaucoup de metteurs en scène qui procèdent
comme ça, pour peu qu'ils soient vraiment des auteurs, et finalement,
des auteurs, il n'y en a pas autant que ça.
A l'origine des ses films, il parle d'un
concept autour duquel se cristallisent plusieurs matériaux qui
viennent d'horizons tout à fait différents, comme des faits
divers…
Oui oui. Par exemple, la genèse de Faux Semblants, que
je n'ai pas décrite précisément… mais au tout début des années
70, il a l'idée d'un personnage, qu'on retrouve comme ça sous
divers masques avec toujours le même nom : Roger Pagan. Il écrit
ce qu'il appelle un roman - une grande nouvelle qui s'appelle
Roger Pagan, Gynécologue, et là, c'est un adolescent
qui essaye de rentrer en contact avec les femmes en se faisant
passer pour gynéco. Lorsqu'il part en France en 70, il rencontre
un sculpteur, à qui il a consacré un court métrage [Jim Ritchie,
sculptor], et un jour je vois une note où il met : " Jim
Ritchie = Roger Pagan ". Et quand il est avec Jim Ritchie, qui
lui donne les rudiment de la sculpture, il fait des plans, je
crois même qu'il sculpte les instrument à opérer les mutantes.
Et tout ça se greffe, alors que c'est parti dans des directions
très opposées. Après, il y avait plusieurs synopsis, plusieurs
carnets de notes où il développe des tas de scénarios. Dans
l'un d'eux, Roger Pagan est un serial killer qui est libéré
et qui se marie avec une directrice de galerie… tout cela est
très compliqué. Et puis en suite il lit ,dans les journaux puis
dans les livres qui sont consacrés à ce fait divers, l'histoire
des frères Marcus et ça le marque beaucoup. Il va faire une
fusion - c'est ce qui se passe chez la plupart des romanciers…
lorsqu'on voit toutes les notes de la correspondance de Proust,
on voit bien qu'il est parti d'un tas d'anecdotes, de choses
qu'on lui a racontées, d'éléments autobiographiques, de livres
qu'il a lus... et tout ça vient se greffer dans le récit de
la Recherche et c'est même certainement le plus important.
S'il y avait un synopsis de la Recherche, qu'est ce que
ce serait ? Quelqu'un qui lit, qui regarde le monde autour de
lui et puis voilà, il y a la guerre de 14. Et à la fin de la
Recherche, tout le monde est devenu très vieux et ça part de
son enfance. La grande différence, c'est qu'un film dure une
heure et demie, deux heures, avec une histoire qui est relativement
abordable ; mais le processus est le même. Et justement c'est
intéressant quand on a ces archives à sa disposition de voir
que les créateurs procèdent toujours de la même façon. Quant
à Burroughs, n'en parlons pas, c'est quelqu'un qui allait chercher
des éléments absolument partout et qui les recomposait presque
dans le désordre parce qu'il avait déjà compris que donner un
ordre à tout ça c'était tellement arbitraire que ce n'était
pas forcément nécessaire, et ça a irrigué toute son œuvre jusqu'à
la fin de sa vie, même si la plupart de ses derniers romans
sont de nouveau d'un style assez narratif. Les peintres ont
toujours procédé comme ça. Quand on a découvert les cahiers
de Picasso… on retrouve dans tel tableau un élément de 1910,
un de 1925. Je trouve ça tout à fait passionnant d'autant que
Cronenberg aurait pu éprouver un peu d'appréhension à donner
tout ça, à rendre tout ça public, mais je crois que justement
c'est aussi parce que il est tellement à contre courant de ce
qui se fait à Hollywood… Là-bas, quand quelqu'un a une idée,
on va chercher un scénariste, on va chercher une dizaine de
scénaristes, puis finalement on trouve un metteur en scène après
avoir trouvé les acteurs principaux… Tout ça s'organise autour
d'une idée, qui a tendance à être un peu toujours la même, avec
des déclinaisons… On le ressent quand on va voir les films,
on voit bien très souvent comment ces films ont été créés. On
voit que c'est des films … avant on aurait pu dire des films
de producteurs, en fait ce sont des films d'agents… ce qui est
encore pire.
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