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avec Allociné

 

 

Entretien avec
Alain Gomis
[L'Afrance]


Fluctuat : Quelle a été la genèse de L'Afrance?

Alain Gomis : La première version du scénario, c'est mon mémoire de maîtrise de cinéma, à Paris I. Pour ces mêmes études, je faisais un stage aux Films de la plaine qui étaient à l'époque la maison de production d'Idrissa Ouedraogo. J'ai fait lire le scénario à la gérante pour avoir son avis et elle a décidé de le produire. Tout a commencé ainsi. Assez rapidement, on a obtenu l'avance sur recette. Et puis ensuite, ce fut plus long et plus compliqué. J'ai changé deux fois de maisons de production. Ensuite le tournage s'est fait en juillet-août 2000.

Fluctuat: Existe-t-il un lien entre ce film et votre précédent court-métrage Tourbillons?

Bien sûr, d'autant que ce court-métrage a été écrit après le long. Jusqu'alors, je tournais en vidéo, seul. Recevoir l'avance sur recette m'a permis de réaliser Tourbillons sur pellicule. D'habitude, ce sont les courts qui permettent de faire le premier long, et pour moi, à l'inverse, c'est le projet du long qui m'a permis de faire ce court. J'avais déjà réalisé deux courts en vidéo, celui-ci étant le troisième. Le sujet, était le même que L'Afrance. Ce n'était pas un "pilote", Mais les thèmes, le retour, les contradictions, étaient déjà là. C'était aussi une façon d'essayer pleins de choses dans la dramaturgie. La mise en scène était très bizarre. On espérait que ce film nous aiderait à trouver de l'argent. Ça n'a pas été le cas, même s'il a été plutôt bien reçu.

Quels sont les titres des deux premiers courts?

Il y eut d'abord Tout le monde peut se tromper, que je n'aime pas trop. Puis Caramel et chocolat, à la forme un peu bizarre, mi-documentaire, mi-fiction, sur une rue de Paris.

Certaines sources du scénario de L'Afrance, que l'on imagine multiples, vous sont peut-être personnelles.

Au tout début, des personnes réelles ont inspiré El Hadj, le personnage principal du film. Les différentes réécritures et versions du scénario l'ont néanmoins affranchi de la réalité, pour qu'il ait sa propre autonomie et devienne un personnage à part entière, qu'il ne soit plus la reconstitution d'un tel ou un tel. Finalement, il ne reste pas grand chose des inspirations initiales. Quant au milieu, c'est celui dans lequel j'ai vécu et que je connaissais bien. Au cours des années, j'avais accumulé des centaines de pages de notes, des cassettes enregistrées, des bouts de discussions entendues dans la journée et retranscrites le soir. J'étais dans ce milieu, je voulais travailler dessus et, en même temps, j'apprenais à écrire des histoires. Tout cela a formé quelque chose au départ de très documentaire. Dans les premières versions, le centre de rétention occupait un temps incroyable. Et puis ça a trouvé sa juste place dans la trajectoire du personnage. Je me suis détaché du poids documentaire pour arriver à quelque chose de plus humain. Je voulais éviter de faire un film de dénonciation ou de témoignage. Je voulais faire du cinéma.

Avez-vous trouvé dérangeante l'attitude de la plupart des critiques qui ont regardé avec condescendance le sujet apparent de votre film, l'itinéraire d'un sans-papier, pour ensuite mieux se raviser et déclarer que "heureusement, le film parle d'autre chose"?

Non, car ça me sert. Si je voyais annoncer un film sur les sans-papiers, cela m'ennuierait en tant que spectateur. Je sais suffisamment ce que c'est, je connais assez de monde dans cette situation pour fuir ceux qui en parle. Car je ne veux pas entendre ce qu'il faut ou ne faut pas faire et être soûlé de la culpabilité. Ce n'est pas la place du cinéma. C'est un autre espace, politique. Des personnes doivent s'en occuper mais ailleurs. Je ne voulais pas dénoncer. Je voulais sortir des mots, entrer là-dedans, dans un autre point de vue et non dans celui de la victime. Je voulais montrer comment on pouvait utiliser ce genre de situation, à quel point on peut se complaire et se servir du rôle de martyre. Il m'intéressait de présenter El Hadj comme un peu responsable de la perte de ses papiers. Ce n'est pas un film à thèse. Je souhaitais parler d'un personnage et de ses contradictions. La situation est complexe et il est agaçant de la voir traiter avec simplicité. Bien sûr, au départ, il est inadmissible, inimaginable de se dire que l'on peut être enfermé ou expulsé à cause de ce que l'on est et non de ce que l'on fait. On ne peut se battre contre cela, on ne peut que se marier pour changer de nationalité. Que sa propre nationalité puisse se révéler un point de faiblesse est une donnée étrange et inadmissible. Les centres de rétention et les traitements qu'on y inflige sont dégueulasses. Mais même s'ils étaient très beaux et confortables, et les policiers très avenants, resterait le problème de fond : à cause de ce que vous êtes, on peut vous prendre, vous enfermer et vous jeter.

C'est justement ce que découvre El Hadj.

Il est sur une sorte de piédestal, il est dans un monde où tout est possible. Etudiant, il refait le monde toutes les cinq minutes avec ses amis. Tout à coup, il descend du monde des héros vers une réalité quotidienne beaucoup plus dure. Il ne peut plus dire ce qu'il veut sur la vie. Il ne maîtrise plus rien. Une minute redevient une minute. Il n'est plus dans cet espace où le temps n'existait pas trop. Il y a un retour violent à la réalité.

Peut-on dire que le personnage est au début du récit dans l'illusion?

Il est dans une illusion sur lui-même. Ce qu'il dit est très simple et très juste. Il pense qu'en tant qu'étudiant et personne formée, il va rentrer au Sénégal et pouvoir contribuer à ce grand travail dont a besoin son pays. Le constat est simple. C'est un pays qui souffre d'hémorragie humaine. La vie y est difficile. Il s'est instauré un cycle très dangereux. Les gens s'en vont pour aider les suivants. Ils travaillent à l'extérieur et envoient de l'argent. Du coup, les gens ont aussi envie de partir pour aider les autres. Résultat, les gens vivent grâce à l'extérieur et rien ne se produit sur place. Même s'il y a des entreprises... El Hadj se dit que sa responsabilité de citoyen est de rentrer chez lui pour contribuer à casser ce cycle infernal. Il ne se trompe pas. C'est juste, noble et beau. Mais il se trompe sur lui-même. Il s'est construit une image de lui-même qui est fausse, presque une image de super-héros, de type droit.

S'il s'imagine porté par une mission, tel un messie, il n'en demeure pas moins sympathique.

Mais c'est un petit messie. Il a un objectif très simple, enseigner chez lui. Il cite des références, Lumumba et Sékou Touré, mais s'il venait d'ailleurs, il citerait Gândhi. Ce sont des gens capables de s'investir, de s'oublier au profit d'un destin collectif. Le problème pour lui, c'est qu'il se découvre individuellement à l'étranger. D'un côté, il a une individualité qui naît en lui, il se sent en tant qu'homme, en tant qu'émotions, sensations, et d'un autre, son projet l'amène à nier cet individualisme. Il est donc pris dans une contradiction, une impossibilité. Par le passage en centre de rétention, tout à coup, tout vole en éclat. Le temps devient précis, immédiat. lire la suite


Voir aussi le site www.lafrance-lefilm.com
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