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Vous
aviez vingt ans dans les années 70. Comment les avez-vous
vécus, en autre par rapport à vos racines?
Avec
difficulté. Nous étions très culpabilisés
par nos parents. Ils nous rappelaient sans cesse que nous
étions venus ici pour faire des études. J'avais
un CAP. Et il fallait trouver un travail. Il y avait toujours
l'issue de secours, l'Algérie. Je n'aimais pas cette
idée, car je n'ai jamais cru dans le retour. Nos parents
n'ont pas raté leur intégration. Ils avaient
trois buts: que l'on ait des diplômes, que l'on soit
avec une algérienne, et qu'on aille vivre dans la maison
qu'ils avaient achetée là-bas, pour y travailler.
Ils ont perdu sur les trois tableaux. C'est pourquoi le père
immigré marche le dos courbé. Je prends l'exemple
de mon père. Il s'est endetté pour venir en
France. Il n'était pas heureux de quitter le pays,
mais il pensait y gagner de l'argent. Pourquoi? Parce que
les gars qui revenaient de France portaient des costumes.
Mais en fait, ceux-là habitaient dans les bidonvilles.
De plus, on ne s'est pas marié avec des algériennes
et nous ne sommes pas retournés en Algérie.
Et ses enfants ne le suivaient pas à la mosquée,
comme le prescrit pourtant le Coran. Tout cela, je le raconte
dans Le Thé au harem d'Archimed. Avec ce film,
j'ai voulu montrer qu'on avait les mêmes problèmes
que les autres, les français.
Miss
Mona.
Miss
Mona, c'était la liberté de faire autre
chose. J'habitais alors Montmartre, qui n'était pas
encore envahi par les touristes. Je connaissais des travestis.
Je sortais de l'usine et eux, ils allaient bosser au Bois.
Je me suis aperçus que ceux de 45-50 ans, on ne les
voyait plus. Ils ne plaisaient plus. Seuls les jeunes continuaient
à travailler au Bois et à Pigalle. Les vieux
disparaissaient. J'ai donc imaginé ce que pouvait devenir
un travesti quand il ne faisait plus recette sur le trottoir,
comme Jean Carmet dans le film. A l'époque, j'avais
un pote allemand, un clandestin, qui me faisait très
peur et qui travaillait sur des chantiers. Et j'ai inventé
la rencontre de ce travesti avec un type aussi fort que cet
allemand, en faisant de ce dernier un maghrébin.
Comment
s'est déroulée la rencontre avec Jean Carmet?
Il
ne voulait pas faire le film. J'avais pensé à
lui, à Michel Bouquet et à Philippe Noiret.
Pour porter ce rôle, il fallait un monstre. J'en ai
parlé à Bouquet et à Jean. Il en avait
peur. Il ne voulait pas le faire. Il se demandait ce que les
gens allaient penser de lui. Après le film, il s'est
sauvé en Suisse. Il m'a laissé seul pour la
promotion. Je lui en ai voulu, car le film aurait certainement
mieux marché s'il avait été là.
Il craignait peut-être que son côté féminin
resurgisse. Il était déboussolé. On s'est
engueulé gentiment deux ou trois fois sur le tournage.
On s'aimait beaucoup. Ce film m'a énormément
aidé. A la projection au Festival de Berlin, je voyais
les personnes sortir dix minutes avant la fin. Et les gens
m'ont dit qu'ils avaient trouvé le film dur. Moi, en
toute sincérité, je ne m'en rendais pas compte.
Il y a une anecdote terrible autour de ce film. On tournait
avec les travestis la nuit. On leur donnait 500 ou 1000 francs
pour une nuit. L'un d'entre eux est venu nous voir. Il m'a
dit: "je ne suis pas venu pour l'argent, mais parce que
j'aime le cinéma et que je vous apprécie".
Alors je lui ai demandé s'il avait vu Le Thé
au harem. Il m'a répondu: "oui, mais je suis
venu parce que je vous aimais bien quand on était petits.
On a joué ensemble dans les bidonvilles". Et là,
il m'a donné son nom.
Il
y a un mot qu'on trouve dans la plupart des articles qui ont
été consacrés à vous ou à
vos film: "Marginal".
A
ce mot je préfère celui de "singulier".
Un marginal refuse la société. Mes personnages,
eux, sont plutôt singuliers. Ils ont été
virés de la société. Ils veulent y revenir
et il y a toujours quelque chose qui les repousse. Ils sont
à la rue. J'aime cette expression.
Camomille.
J'avais
envie de travailler sur un personnage affreux, comme cet adolescent
qui vit avec sa mère, et sur ce qui ressort de leur
relation. Elle n'a plus que son fils et elle veut le garder
pour elle. Elle a peur de se retrouver seule dans cette maison
au fond du jardin. Cet adolescent accepte car il aime sa mère.
Il veut voir jusqu'où il peut aimer. C'est mon premier
film sur Paris. J'avais découvert la solitude de certains
au milieu de la capitale. Des millions de personnes les entouraient
et ils étaient plus seuls que s'ils avaient vécu
dans un coin perdu des Cévennes. J'avais envie de faire
un film sur cela. Comment ils se raccrochent à la vie?
Quelles sont leurs habitudes? On y retrouve aussi la même
idée que dans Miss Mona, l'absence du père.
Dans Camomille, celui-ci est dans un asile ou un hôpital.
Dans Miss Mona, le père de Jean Carmet est hébété,
il met des miettes partout sur son lit et se prend toujours
pour un jeune travesti. Dans Le Thé au harem d'Archimed,
on va le chercher au bistrot. Dans les bidonvilles, beaucoup
d'hommes n'avaient pas leurs épouses. Aussi, quand
ils avaient le mal du pays, ils se rendaient au café
où ils buvaient.
Au
pays des Juliets.
Ce
sont les femmes. J'écris pour les femmes. Mon dernier
film parle des femmes et le prochain sera encore sur les femmes.
Elles nous ont élevés. Ma mère, ma grand-mère,
ma tante... Je n'arrive pas à avoir de héros
masculins. Quand le premier rôle est tenu par un homme,
c'est un anti-héros. C'est certainement dû à
l'absence de mon père. Dans mes derniers films, on
voit les choses à travers les femmes. J'aimerais faire
un film où le personnage principal serait un homme,
comme dans Le Thé au harem.
Marie-Line.
Je
voulais faire se rencontrer des femmes venant de différents
horizons, et parler de cette nouvelle immigration issue de
l'est. Par des silences, des regards, des approches, je voulais
voir comment des femmes du Maghreb et de l'est peuvent vivre
ensemble. Marie-line, c'est une rencontre. L'important
est que ces femmes ont réussi à se connaître.
On ne sait pas quel souvenir elles conserveront l'une de l'autre.
Mais elles garderont en mémoire leur rencontre. Elles
se souviendront qu'elles ont vécu quelque chose ensemble.
Quand je repense à ce film, je m'aperçois que
c'est ça que je voulais faire. Elles sont cinq ou six,
toutes ensemble dans ce bistrot, au bord de la mer. Je voulais
en arriver à cela, finalement. Après, il y a
ces histoires d'immigration, de passages clandestins qui se
paient très cher.
Plusieurs
années séparent Au pays des Juliets de
Marie-Line.
Je
me suis arrêté pour écrire deux livres,
Le Harki de Meriem et La
Maison d'Alexina. Et parce que je ne pouvais alors
plus continuer. Ce que j'avais vécu avec ces films
avaient été trop rapide, trop intense. Je souhaitais
prendre du recul.
La
Fille de Keltoum.
C'est
le retour au source. C'est la question: qu'est-ce qu'il me
reste là-bas? Ai-je encore besoin de savoir des choses
de là-bas pour pouvoir continuer ici? Ou dois-je retourner
là-bas? Afin de me rééquilibrer, je voulais
savoir ce qui, en Algérie, restait et m'était
cher. Quand on est en France et qu'on veut aller de l'avant,
si l'on repense à l'Algérie, c'est qu'il y a
encore des choses à aller chercher et qui manquent.
On retourne aux sources pour peut-être reprendre des
forces. Aussi l'expression "il ne faut jamais oublier
d'où l'on vient" doit être bonne. Moi, je
l'ai toujours reniée. En fait, ça doit être
vrai. Il n'est pas nécessaire que ce soit physique.
Pour un enfant né en France, c'est ne jamais oublier
d'où viennent ses parents et ce qu'ils ont été.
Quand j'y suis retourné, je me suis senti mieux. Il
y eut une petite lueur. Quand la Rallia du film revient en
France, elle n'a rien connu, elle a juste compris que sa mère
l'avait vendue. Mais elle sait maintenant d'où elle
vient. Elle a vu des gens. Elle connaît le visage de
ses ancêtres, elle sait qu'ils marchaient pieds nus
et a vu cette montagne. Ce sont des petites choses sans importance
qui deviennent considérables. On ne revient pas avec
un discours. "Il ne faut jamais oublier d'où l'on
vient", cela signifie aussi qu'il ne faut jamais oublier
son enfance.
Votre
enfance a surtout été urbaine. La Fille de
Keltoum, au contraire, se déroule dans un paysage
de montagnes désertiques.
J'ai
des cousins qui vivent encore comme dans le film. Ils n'ont
pas d'eau, pas de toilettes. Ils vont à la rivière.
C'est extraordinaire. Cela n'a pas changé depuis mon
enfance. Quand j'y suis retourné, mon oncle se promenait
encore avec son âne et un poignard.
"Le
désert".
C'est
la méditation. Je suis fasciné par ces gens
qui continuent à vivre dans le désert. C'est
rude, invivable. La vie fait des cadeaux, pas le désert.
Mais il y a une beauté extraordinaire. Le désert
se flatte de cela. Il est d'une prétention incroyable.
On s'extasie devant lui. Il l'entend, à chaque pas.
De plus, l'expiation est une idée très musulmane.
Plus c'est dur, plus on a envie d'y vivre. On voit ainsi que
les arabes ne sont pas fatalistes.
"Littérature".
Dans
La Fille de Keltoum, certaines scènes sont littéraires,
parce qu'il y a beaucoup de silences, de regards et de portraits.
Ces femmes, ces hommes, je les trouve beaux. Et le désert
m'a hanté. Sans trop bouger la caméra, il s'agissait
de surprendre quelque chose.
Comment
associez-vous votre travail d'écrivain à celui
de cinéaste?
Il
y a des sujets que je sens plus dans un livre, que le public
doit recevoir assis dans un fauteuil, seul, dans le silence.
Pour d'autres, au contraire, il faut qu'ils soient ensemble
dans une grande salle. On m'a demandé d'adapter le
Harki, mais j'ai refusé. Je préfère
qu'il reste comme il est.
"Montage".
Quand
j'écris, je vois les scènes montées.
J'imprime un rythme au scénario, en arrêtant
la scène sur un mot précis, car je vois la scène
qui vient de se faire. J'écris aussi en faisant du
montage. Quand je rédige le scénario, je monte
déjà. A partir du moment où une scène
est écrite, on se balade avec des gestes, avec la façon
dont le comédien devra dire son texte.
"Le
cinéma beur".
Il
n'y en a pas assez. Le cinéma algérien, marocain...
Comme celui des femmes. Les femmes maghrébines ne font
pas assez de cinéma et ça me manque. Un ami
tunisien, un cinéaste, m'a dit que cette année,
il y a avait eu de nombreux films en Tunisie. J'étais
content. En Algérie, on attend encore. Quand un pays
est en crise, la culture est rejetée. On repousse le
cinéma à plus tard.
"Projet".
Un
scénario sur un affrontement entre mère et fille,
plutôt copié sur les rapports de ma mère
avec mes soeurs. Ce lien est assez étrange. On a l'impression
qu'à côté, le garçon est roi.
Entretien
réalisé par Samir
Ardjoum en mars 2002
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directeur de la cinémathèque d'Alger
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