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avec Allociné

À l’occasion de la sortie de Qui plume la lune ?…, sur les écrans le 22 décembre 1999, et de la publication de son scénario aux Éditions 00h00.com et Arte Éditions, nous avons rencontré la réalisatrice Christine Carrière. Elle nous a parlé de sa manière d’écrire et de tourner, de musique et des liens familiaux, thème récurrent dans ses films…

Entretien avec
Christine Carrière

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À quelle phase d’écriture correspond le scénario que nous publions ?

C’est le texte qui a servi pour le tournage. Lorsque j’écris, c’est assez " bordélique ", il y a des papiers un peu partout, après il faut composer l’ensemble…

Quel a été le moteur de cette histoire ?

Une musique !… La première image qui m’est venue, c’est la première scène du film : la danse des fantômes. Des gens joyeux qui semblent aller parfaitement bien et qui, en fait, nous cachent quelque chose. Tout est parti de là et d’un tube des années 60, dont j’ai acheté le 45 tours par hasard : Let-kiss. Cette musique de cirque, à la fois guillerette et mélancolique, m’a inspirée (c’est celle du générique de début et de fin). Et puis j’ai trouvé, dans un livre de poésies pour enfants (j’ai deux enfants) le texte qui donne son titre au film.

Les acteurs ont-ils influencé le scénario et l’histoire ?

Ils m’ont bien sûr apporté beaucoup de choses, mais ils ont été très respectueux du texte. Mes castings durent longtemps. J’étais heureuse de voir que les comédiens que j’avais choisis étaient bien ensemble et intégraient la poésie du texte.

La musique est importante dans vos films, elle fait partie de l’univers de vos personnages.

C’est aussi mon cas, j’écoute beaucoup de musique. Mais j’écoute rarement un disque entier, j’aime me faire des compositions : passer des Négresses Vertes à Yann Tiersen, par exemple — cela m’aide à trouver des idées aussi. C’est ainsi que j’ai voulu intégrer des musiques de Yann Tiersen dans le film. Peu importait que ce ne soient pas des morceaux inédits puisque je cherchais des morceaux qui pouvaient sortir de la radio des personnages, émerger du supermarché, etc.

La famille représente quelque chose d’un peu étouffant dans vos films. Dès que l’on en sort cependant, les choses ne vont pas mieux pour autant…

Je ne sais pas si c’est un univers familial si dur… Je pose une situation dramatique : ce bonhomme vient de perdre sa femme et n’arrive pas à supporter sa nouvelle situation. Ce qui m’intéressait c’était d’aborder les différentes étapes de nos vies pour voir comment on se débrouille avec les liens familiaux.

Les parents n’arrivent pas à être adultes…

C’est de plus en plus le cas de nos jours parce que les parents sont moins disponibles… Avant d’intégrer la FEMIS, j'ai étudié la sociologie et je pense que c’est un phénomène de plus en plus fréquent de voir des parents dépassés par leur situation.

À une autre époque on aurait trouvé la grand-mère indigne par exemple…

Mais ce qui est intéressant, c’est qu’il y a vingt ans, une grand-mère pouvait tout autant avoir une aventureuse amoureuse !

On n’en aurait pas parlé !

Oui, c‘est un tabou. Que sait-on de la vie intime et sexuelle de nos parents ? De la même manière que, dans Rosine, on a beaucoup parlé d’inceste alors que je n’avais fait qu’évoquer le sujet sous l’angle d’une relation mère-fille très forte. De quel droit Lucien empêche Mamé de voir son amoureux, mais en même temps pourquoi lui joue-t-elle la comédie ? C’est tout ce mélange un peu " bordélique " qui m’intéresse.

Le jour de son mariage, Suzanne se plaint déjà de son mari ; par la suite elle ne semble pas aimer tellement son enfant…

Elle ne sait pas. De toute façon, ma théorie c’est que son mari est peut-être quelqu’un de bien, c’est elle qui n’est pas prête à se séparer de son père qui est extraordinaire — c’est un homme plein d’amour… En écrivant sur ce personnage, je voulais que tout le monde ait envie de le prendre dans ses bras.

Le passage à l’âge adulte est dur. Les enfants ont l’air beaucoup plus responsables que leurs aînés ! Ils sont beaucoup plus prêts à jouer dans ce monde d’illusion que vous décrivez.

En tout cas, eux cherchent à nous donner la force de jouer cette comédie. Est-ce que nos mômes ne prétendent pas être quelquefois plus forts que nous aussi ? Suzanne dit à Antoine que les poissons dorment, elle ne veut pas que son enfant sache qu’ils meurent à cause de la pollution. Mais c’est bien le quotidien de tous les parents de ne pas réussir à avouer à leurs enfants la cruauté de la vie.

C’est une façon maladroite de lui montrer son amour…

C’est une sur-protection, mais je ne pense pas que Suzanne soit une si mauvaise mère.

Lors d’une scène très rapide au supermarché au cours de laquelle une femme est accusée de vol par des vigiles devant son enfant, on a l’impression d’une brutale incursion dans le réel…

C’est justement ce qui m’intéresse dans le cinéma : ces contrastes… de même lorsqu’on voit le type qui vient d’essayer de se suicider en voiture. Je voulais que mes personnages croisent ces réalités-là.

Avez-vous été surprise par vos acteurs pendant le tournage ? Par exemple, pendant la scène du pré avec le taureau ?

Jean-Pierre Darroussin était parfait pendant son " pétage de plomb ". Lorsqu’il chante une chanson de Cocciante, seul dans la salle de bains, il était également très émouvant.

Il y avait un joli film, Tandem, au cours duquel Gérard Jugnot passait son temps à jouer la comédie à Jean Rochefort ; on entendait déjà une chanson de Richard Cocciante !

Mais dans le cas présent, c’est jouer la comédie pour essayer de donner de la force, c’est un geste d’amour que je trouve remarquable.

Dans le scénario, vous faites à un moment un rapprochement avec la scène des ronflements de La Grande Vadrouille.

C’est parti au montage. Je voulais que la petite soit là en train de l’enregistrer pendant son sommeil, de regarder chaque partie de son corps…

Vos indications scéniques sont très " naturelles ", comme cette allusion au film de Gérard Oury…

Oui, ce sont des références pour tous. De même que la musique qui a lancé mon idée de faire ce film, " Let kiss ", je la décris comme " quelque chose comme "À la queue leu leu" ou "La danse des canards" " : les gens comprennent de quoi je veux parler. C’est un peu comme si la gamine avait pu voir La Grande Vadrouille et qu’elle refaisait le film !

On abandonne pendant un long moment le personnage de Marie…

Effectivement, à l’origine je voulais montrer les deux sœurs plus longuement : Marie se plantant, Suzanne s’engueulant avec son mari… Mais ces scènes n’ont pas été tournées finalement. Il fallait vraiment recentrer l’histoire autour de la maison et du noyau familial. C’est ce qui m’a bluffée au montage, et cela m’a plu. L’essentiel est resté ; il fallait justement sentir le manque, l’absence.

Cette musique, Let-kiss a été le moteur du film : c’était vraiment un succès dans les années 60 ?

Oui, c‘était un tube ! Les gens dansaient là-dessus dans les caves, comme ils dansaient le kazatchok…

Vous avez reçu plusieurs prix au Festival du film francophone à Namur, cela doit être encourageant !

Bien sûr ! C’était merveilleux de rencontrer les membres du jury, ils avaient vraiment beaucoup aimé le film.

Avez-vous des projets ?

Pas tout de suite ! J’ai vécu avec ce film pendant trois ans : c’est long ! La notion de carrière au cinéma n’a jamais été importante pour moi. Si l’on commence à se sentir attaqué personnellement par les critiques, il faut arrêter de faire ce boulot. Petit à petit je vois comment je fonctionne : mon film sort cette semaine, il faut que je le suive, que je l’accompagne…

Propos recueillis par Bertrand Morizur