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avec Allociné

Rencontre avec un cinéaste très prometteur qui signe le premier événement cinématographique français de l'année : Ressources Humaines

Entretien
avec
Laurent Cantet

>Gagnez le Scénar de Ressources humaines. 
(Jeu-concours ouvert jusqu'au 26.10.2000)

 

Fluctuat : Quelles sont vos origines sociales ?

Laurent Cantet - Mes parents étaient instit et prof, mais eux-mêmes étaient d’origine paysanne, ils avaient donc déjà ce rapport au travail qui peut ressembler à celui du père. Je me sens donc un petit peu dépositaire de ça.

Vous dîtes que vous deviez valider le discours du film ?

Il y avait des choses très intuitives que j’avais écrites en lisant, en observant, en sentant les choses mais qui restaient encore des éléments de scénario dont je n’étais pas tout à fait sûr. Je connais beaucoup de personnes qui sont ouvriers.

C’est pour cela qu’on ressent une telle sincérité dans le film ?

Il y a eu la rencontre avec les comédiens, qui ont un profil très proche des personnage qu’ils incarnent : j’ai pu voir leur réaction à ce que je leur proposais. Par ailleurs, nous avons visité des usines, six mois pratiquement avant celle qui a bien voulu de nous. A chaque fois, j’en profitais pour discuter avec le patron, avec tous les gens que l’on pouvait y croiser. Là aussi, il y a eu un travail d’observation qui s’est fait pendant tout ce temps là.

Le film est très empirique, on a jamais l’impression d’un catalogue de scènes caractéristiques…

Oui, mais c’était aussi la construction du film qui était voulue comme ça dès le départ. Une ossature qui était l’histoire du père et du fils alors que l’usine et les 35 heures étaient un contexte. Du coup je voulais que les deux soient présents et qu’il n'y ait aucune scène consacrées à un aspect en particulier ou un problème social donné. Je cherchais quelque chose d’assez diffus au milieu duquel mon intrigue puisse se développer.

Sur un sujet d’actualité, les 35 heures, vous touchez une certaine universalité. On pense à une tragédie grecque…

Cela me fait plaisir de penser que la trame ne soit pas trop diluée dans ce contexte que j’avais envie de traiter. Il y eut tout un travail d’équilibrage entre les deux volets du film : ce côté presque documentaire et la dramaturgie. Il suffisait de très peu de chose. On s’en est rendu compte au montage, pour épaissir une des composantes et que l’autre disparaisse trop longtemps pour que l’on raccroche après. Ca a été un gros travail d’écriture et de montage ; je suis content que ça fonctionne ainsi.

Les éléments de tension qui vont animer le film sont placés dès les premiers plans…

Je pense qu’un film n’est jamais assez long pour dire ce qu’on a à dire. Et du coup, on a plutôt intérêt, enfin j’ai plutôt tendance à partir sur une histoire simple - un père, un fils qui revient - pour pouvoir laisser le temps aux situations et surtout aux personnages, de se développer et de s’incarner.

Si on reste sur une comparaison avec une tragédie, c’est un peu comme si le chœur se rebellait et prenait possession du théâtre à la fin de la pièce…

Effectivement, c’est aussi cela que l’on avait en tête. C’est à dire l’idée que cette dernière scène de grève, cette kermesse qui a lieu devant l’usine, je voulais qu’on laisse le film sur un sentiment d’inachevé qu’on n’a pas l’impression que la grève devienne le centre du film, et que le nœud de cette scène ce soient le père et le fils.

Même si notre cœur tend plus vers les ouvriers, l’une des réussites du film, c’est de ne pas prendre de parti. On commence par un patron bloqué par les syndicats, et on finit sur une situation renversée.

Là, ça vient du fait que je ne suis pas vraiment militant, que j’ai une sensibilité qui est plutôt à gauche, mais je suis aussi agacé par le militantisme dans ce qu’il peut avoir de noir et blanc. A l’écriture, on a tenté de montrer que la réalité est un peu plus compliquée que cela. Le patron, malgré sa fourberie, est quelqu’un de très humain qui a du mal à vivre ce qu’il vit.

On le voit dans une des scène finale…

Oui, quand il explique à Jalil (Franck dans le film) qu’il va s’occuper personnellement de son père, il y a une sorte de cassure dans le ton qui lui redonne d’un seul coup une dimension humaine

Les personnages se fabriquent tout au long du film…

Le plus long au démarrage étant le père, il garde son côté monolithique jusqu’à la dernière séquence, et qui bascule sans que l’on soit persuadé qu’il bascule vraiment au moment où son fils le prend à parti devant la machine. Je tenais à ce que Franck soit l’étudiant en école de commerce modèle, qu’on croit vraiment à sa sincérité quand il veut changer les choses de l’intérieur, qu’il soit porté presque par l’idée d’une mission. Et puis il se casse la gueule, il se débat et il essaye autre chose. C’est la situation qui le pousse à changer de point de vue.

A la fin il démissionne, devant ce qu’il a lancé, il rentre à Paris.

L’enjeu pour lui dans cette histoire là, c’est quand-même que son père bouge, il l’a fait. Et puis je suis persuadé qu’il a le sentiment, quand il déclenche cette grève, qu’il joue à l’ouvrier. Il a conscience de ne pas vraiment être à sa place. Il ne démissionne pas dans le sens où il n’est pas dans son rôle. Quand il décide d’aller voler cette lettre, et même avant quand il appelle Arnoud, il donne plutôt un sentiment de panique, pas d’une prise de conscience, il se débat un petit peu. Il appelle Arnoud et quelque chose se déclenche. Les choses lui échappent.

Y a t il un sens dans le fait que Franck soit interprété par le seul comédien professionnel du film, et que tout les autres soient des amateurs ?

Au début du travail, j’ai commencé un casting systématiquement avec des amateurs, et donc, j’avais trouvé un étudiant en école de commerce. Il a commencé à travailler avec nous, il était très juste dans tout ce qui concernait les rapport professionnels, mais au moment des scène plus intimes, plus émouvantes, il perdait un peu d’intensité. Comme pour moi il était évident que le film se jouait beaucoup sur ces scènes là, J’ai préféré à ce moment me tourner vers Jalil. Mais pas en tant qu’acteur professionnel, plutôt comme quelqu’un avec qui j’avais déjà travaillé, avec qui j’ai des liens très étroits, parce que je savais que c’était un registre dans lequel il était vraiment très bon. C’est sûr que c’est le personnage qui endosse le plus la part de la dramaturgie. Il est présent dès la première et ce jusqu'à la dernière image. Il faut savoir aussi que c'est  un rôle complexe pour celui qui n’a pas l’expérience de la caméra et qui a déjà plein d’autre contraintes.

Nous étions plusieurs à imaginer que vous vous étiez glissés dans ce personnage…

Il y a évidemment un transfuge sur les bobines, qui marche très bien dans le sens du film. Un personnage en marge du groupe, joué par un acteur et qui a du mal à s’intégrer.

Faire jouer des non professionnels vous apporte dans le film une sincérité, mais leur faire jouer des rôles pour lesquels ils sont impliqués dans la vie leur demande pourtant un certain recul vis à vis d’eux même ?

Cela s’est fait au fur et à mesure, sans que ce soit conscient… On a énormément répété, de façon très suivie. Du coup les acteurs se sont identifiés à leurs personnages. Je ne peux pas dire maintenant ce qui vient d’eux et ce qui vient de leurs personnages.

L’exemple de Madame Arnoud, qui est une vraie syndicaliste, arrive presque à être parodique.

Elle en rajoute, mais de l’avis des gens qui ont passé du temps dans des réunions pour les 35 heures, on est en dessous de la réalité de certaines de ces réunions. Sur le côté parodique, c’est sur qu’il y a chez les personnages une truculence qui était aussi pour eux une manière de s’approprier leurs personnages. Cela dit, je crois que dans l’entreprise, chacun est en représentation de sa fonction, chaque fonction impose un niveau de langage. Des cadres de la CGT qui ont assisté à une projection ont d’abord râlé, puis au bout d’un certain nombre de réflexions, se sont reconnus dans cette "caricature". Une sorte de gêne !

Propos recueillis par TomaZ Nicodème