Chroniques

Cinema

dossiers

avec Allociné

rencontre avec
Catherine Breillat

(suite)


La scène de viol, à la fin du film, c'est le contraire du "roman" d'Elana.


Je trouve que le violeur du film, quelque part, c'est l'homme qui ne ment pas. Il y a un côté conte cruel. Même si je me suis inspirée d'un fait-divers, il est évident qu'il y a aussi un côté métaphorique. Cela dit, je pense que, dans les vrais faits-divers, les gens ne courent pas comme dans Massacre à la tronçonneuse, en hurlant, je pense que le phénomène de la sidération est quelque chose qui est, justement, beaucoup plus étrange. Le fait qu'on se retrouve fasciné par l'inconcevable qui va se produire sur vous, qu'on ne peut à la fois ni admettre ni fuir. Il y a presque, à ce moment, un hypnotisme et une collaboration, ça je le pense, et que c'est d'ailleurs un sujet de culpabilité après, pour les gens qui ont subi des viols. Parce qu'il y a cette espèce de sidération qui est de l'ordre de l'abandon à la chose qui va se produire. Donc, j'avais envie de me dire, c'est un conte cruel, c'est une métaphore, mais c'est peut-être, dans le fond, un fait-divers parce qu'on est comme ça dans une situation comme celle-là. On ne le vit pas en fuyant et en criant, parce que, déjà, c'est une perte d'énergie de crier, ensuite on n'a pas de voix, quand on a peur, et d'ailleurs on est entièrement inhibé, on n'a pas de geste. Il n'y a que si on a une chance de s'en sortir qu'on se met à courir. Si on n'a aucune chance de s'en sortir, on ne court pas, au contraire, on regarde, avec une sorte d'acuité aussi, à la fois le consentement à la chose inéluctable qui va se produire, et la possibilité d'y échapper, les deux.

Je suis absolument sûre que c'est plus juste et que ça n'a jamais été filmé comme ça parce que les choses qui sont justes sont toujours niées. On a envie de faire du spectacle avec ce genre de scène. Je me suis dit que le spectacle, ce serait le contraire. Au lieu des cris et des gens qui se débattent, le silence et des gens qui consentent. La scène est en référence à "Mouchette". Ce qui est drôle c'est que je l'ai faite d'après un fait-divers. Je me demandais comment filmer les choses. Bon, on ne peut rien faire avec une petite fille de treize ans, il y a les parents et puis l'article 227/24, au cas où on l'aurait oublié, qui pèse sur ma tête. Ce n'est même pas le film interdit, c'est la prison, direct. J'avais été très frappée par "Mouchette" quand j'étais petite. Pas par le film que je n'avais pas vu, mais simplement par une photo avec le regard de cette petite fille. Bresson est un génie de l'image. Rien que de voir une photo d'un film de Bresson, malgré tout on est dans le film. Donc, ça m'avait beaucoup frappé et je me suis demandé si, pour mon film avec cette fin et le viol, ça ne valait pas le coup de voir Mouchette, pour la question du consentement et parce que cet assassin potentiel c'est quelqu'un qui est comme elle, donc c'est un ami. J'ai repris ce geste de la fillette qui serre l'homme dans ses bras parce qu'il évoquait en même temps le consentement dont je parlais et, pour Anaïs, l'étreinte de sa sœur et de son amant à laquelle elle a assisté.

Dans "Mouchette", les deux personnages se trouvent effectivement, dans "A ma sœur", cela est difficile à accepter parce que l'homme est l'assassin de sa mère et de sa sœur.

Oui mais ce sont des cadavres exquis ! Je n'ai pas voulu aller dans le sens de l'arrivée des policiers, de la prise en main du drame par l'institution. C'était la fin du film et j'ai voulu ce côté, cadavres exquis, très nécrophile. Je pensais aussi aux photos que j'aime beaucoup de Cindy Sherman. Comme ça je faisais pédophile, fétichiste et nécrophile dans la même séquence, et ça m'amusait beaucoup. Et puis c'est aussi une image de la mort qui n'en n'est pas une puisque ça devient un spectacle. La mort mise en scène, ça n'est plus la mort. Mais c'est évidemment une scène excessivement trouble qui produit, je pense, une vraie émotion. La chaire d'Anaïs qui rosit, ça, ça ne s'invente pas. On ne peut pas demander à une actrice de rougir, ça m'a fasciné de l'obtenir si vite et si bien, c'était absolument bouleversant. C'était à toute allure. J'avais brouillé les pistes, je ne savais pas comment faire la scène. Avec une petite fille de treize, je ne pouvais rien tenter qui soit démonstratif et en même temps, il fallait faire naître une émotion. J'avais donc brouillé les pistes. J'avais demandé des limaces, parce que j'adore les limaces, les fourmis. Je me suis demandé si j'allais faire passer des fourmis sur son corps. Dans le scénario, il y avait marqué que, tout à coup, une coccinelle se posait sur son dos, enfin des conneries. Bref, j'avais changé la coccinelle contre une limace, qui court moins vite et qui est beaucoup moins romantique. Anaïs avait très peur des limaces, des fourmis, et ça a détourné sa peur de tourner la scène. Après j'ai pensé que ça avait servi à ça parce qu'au moment de tourner j'ai finalement voulu que ce soit très simple et, par contre, qu'il la bâillonne avec cette culotte jaune. Albert Goldberg, le violeur, a un corps tranquille. Les gestes qu'il fait, il les fait avec la maîtrise de sa force, ce que je trouve magnifique. Cela donne une violence qui est entièrement hypnotique. Cet acteur était formidable.

Le regard final d'Anaïs rappelle un peu celui de "36 fillettes".

Il y a un défi. Dans "36 fillettes", elle rit à la tête du spectateur qui est tout déconfit parce que : "quoi ?", qu'est-ce qui lui est arrivé d'autre que de perdre sa virginité ? C'est quand même la moindre des choses ! L'avenir est à elle, en quelque sorte, donc ça n'est pas la peine que le spectateur fasse cette mine déconfite. Le film avait eu beaucoup de mal à se faire, sous prétexte que tout le monde s'inquiétait de ce qui allait arriver à la jeune fille dans la suite, ou la logique, de son aventure. Son avenir c'est de se foutre des gens, et de leur compassion, et de leur componction.

Dans A ma sœur, la compassion, elle la refuse viscéralement parce qu'elle ne veut pas qu'on s'occupe de sa virginité, de ceci, de cela, et elle ne veut pas être une victime. Anaïs ne peut pas être victime. Elle peut être malheureuse, mais tout ce qui lui fait du mal la construira, toujours. Elle n'assume pas le viol. Elle a décidé de ne pas fuir et que ça la ferait vivre. Son visage à la fin, est bouleversé, même s'il est sauvage, même s'il est un défi d'oser lui en parler. D'ailleurs, l'analyse d'Anaïs quand elle a vu le film c'est que son personnage, à la fin, commence à sortir de sa coquille. Pour un adolescent, c'est ça. Les adolescents c'est : "Que les autres crèvent et que je vive", c'est vrai, "je vais prendre la place des adultes." C'est normal. Je pense qu'il y a une sauvagerie par rapport au monde adulte qui se calme après mais qui, sur le moment, est très violente et qui n'a justement pas de pitié pour les adultes. D'ailleurs ça n'est pas rare à l'adolescence de dire : "Je vais me tuer à trente ans." Ce n'est pas qu'on veuille mourir jeune, c'est qu'on pense que trente ans c'est déjà vieux, c'est déjà mort. Après on change d'avis, mais je pense que trente ans c'est le moment de la vraie cassure, de la perte de la jeunesse, pas quarante, ni vingt. Donc, cette sauvagerie de dire : "A trente ans je serai mort" n'est pas entièrement fausse. On cesse d'être jeune, c'est fini. Alors après, évidemment, on refuse d'être vieux, c'est autre chose. Moi je ne pensais jamais que j'arriverai à l'âge que j'ai en ayant, en plus, l'impression que j'ai encore quatorze ans. C'est une idée abstraite, ça n'est pas cumulatif, les années, ça ne vous rend pas sage, ça ne vous rend pas… Ce sont les autres qui peuvent vous voir plus vieux et qui peuvent penser qu'on devrait être enfin raisonnable. En fait on ne l'est pas ! On peut être résigné mais pas raisonnable, et quand on est résigné c'est parce que la vie ne nous sourit pas.

Comme la mère dans le film ?

Oui, je ne pense pas vraiment qu'elle soit résignée, je crois qu'elle est, très exactement, à côté de ses pompes. Un peu décalée par rapport à elle même, mais n'étant pas capable de se le dire. Elle crie de fragilité, mais elle ne peut pas se soigner parce qu'elle n'a pas conscience qu'elle est malade. Elle pense qu'elle tient le coup, qu'elle affronte les choses en adulte alors qu'on voit bien qu'elle est entièrement mal dans sa peau. Elle a réussi à se convaincre qu'elle allait bien et, à partir de là elle vit dans le déni. Sa voix est haut perchée, tous ses gestes sont faux, ses regards sont à contre emploi. Ca c'est une œuvre d'art, c'est la création d'Arsinée. Il y a des gens comme ça, dans la vie. D'ailleurs le plus dur, dans la vie, c'est d'avoir des gestes qui sont vrais par rapport au corps. Tout le monde est empêtré dans son corps. C'est fou ce que le corps est encombrant. Elena met les pas dans ceux de sa mère. Elle va être aspirée dans les modèles parce qu'elle est ce à quoi la société aspire. C'est la jeune fille parfaite. C'est drôle parce que au début je n'aimais qu'Anaïs, évidemment. Et je me suis mise à aimer Roxane. Elle a dans le regard, la structure de visage, ce côté à la fois brûlant et glacial, un visage avec une structure un peu hors du temps. Elle est une actrice poétique.

Propos recueillis par Manuel Merlet et Hélène Raymond

<< retour

>> lire aussi les chroniques de A ma soeur et Romance