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La scène de viol, à la fin du film, c'est le contraire du "roman"
d'Elana.
Je trouve que le violeur du film, quelque part, c'est l'homme
qui ne ment pas. Il y a un côté conte cruel. Même si je me suis
inspirée d'un fait-divers, il est évident qu'il y a aussi un
côté métaphorique. Cela dit, je pense que, dans les vrais faits-divers,
les gens ne courent pas comme dans Massacre à la tronçonneuse,
en hurlant, je pense que le phénomène de la sidération est quelque
chose qui est, justement, beaucoup plus étrange. Le fait qu'on
se retrouve fasciné par l'inconcevable qui va se produire sur
vous, qu'on ne peut à la fois ni admettre ni fuir. Il y a presque,
à ce moment, un hypnotisme et une collaboration, ça je le pense,
et que c'est d'ailleurs un sujet de culpabilité après, pour
les gens qui ont subi des viols. Parce qu'il y a cette espèce
de sidération qui est de l'ordre de l'abandon à la chose qui
va se produire. Donc, j'avais envie de me dire, c'est un conte
cruel, c'est une métaphore, mais c'est peut-être, dans le fond,
un fait-divers parce qu'on est comme ça dans une situation comme
celle-là. On ne le vit pas en fuyant et en criant, parce que,
déjà, c'est une perte d'énergie de crier, ensuite on n'a pas
de voix, quand on a peur, et d'ailleurs on est entièrement inhibé,
on n'a pas de geste. Il n'y a que si on a une chance de s'en
sortir qu'on se met à courir. Si on n'a aucune chance de s'en
sortir, on ne court pas, au contraire, on regarde, avec une
sorte d'acuité aussi, à la fois le consentement à la chose inéluctable
qui va se produire, et la possibilité d'y échapper, les deux.
Je suis absolument sûre que c'est plus juste et que ça n'a jamais
été filmé comme ça parce que les choses qui sont justes sont
toujours niées. On a envie de faire du spectacle avec ce genre
de scène. Je me suis dit que le spectacle, ce serait le contraire.
Au lieu des cris et des gens qui se débattent, le silence et
des gens qui consentent. La scène est en référence à "Mouchette".
Ce qui est drôle c'est que je l'ai faite d'après un fait-divers.
Je me demandais comment filmer les choses. Bon, on ne peut rien
faire avec une petite fille de treize ans, il y a les parents
et puis l'article 227/24, au cas où on l'aurait oublié, qui
pèse sur ma tête. Ce n'est même pas le film interdit, c'est
la prison, direct. J'avais été très frappée par "Mouchette"
quand j'étais petite. Pas par le film que je n'avais pas vu,
mais simplement par une photo avec le regard de cette petite
fille. Bresson est un génie de l'image. Rien que de voir une
photo d'un film de Bresson, malgré tout on est dans le film.
Donc, ça m'avait beaucoup frappé et je me suis demandé si, pour
mon film avec cette fin et le viol, ça ne valait pas le coup
de voir Mouchette, pour la question du consentement et parce
que cet assassin potentiel c'est quelqu'un qui est comme elle,
donc c'est un ami. J'ai repris ce geste de la fillette qui serre
l'homme dans ses bras parce qu'il évoquait en même temps le
consentement dont je parlais et, pour Anaïs, l'étreinte de sa
sœur et de son amant à laquelle elle a assisté.
Dans "Mouchette", les deux
personnages se trouvent effectivement, dans "A ma sœur",
cela est difficile à accepter parce que l'homme est l'assassin
de sa mère et de sa sœur.
Oui mais ce sont des cadavres exquis ! Je n'ai pas voulu aller
dans le sens de l'arrivée des policiers, de la prise en main
du drame par l'institution. C'était la fin du film et j'ai voulu
ce côté, cadavres exquis, très nécrophile. Je pensais aussi
aux photos que j'aime beaucoup de Cindy Sherman. Comme ça je
faisais pédophile, fétichiste et nécrophile dans la même séquence,
et ça m'amusait beaucoup. Et puis c'est aussi une image de la
mort qui n'en n'est pas une puisque ça devient un spectacle.
La mort mise en scène, ça n'est plus la mort. Mais c'est évidemment
une scène excessivement trouble qui produit, je pense, une vraie
émotion. La chaire d'Anaïs qui rosit, ça, ça ne s'invente pas.
On ne peut pas demander à une actrice de rougir, ça m'a fasciné
de l'obtenir si vite et si bien, c'était absolument bouleversant.
C'était à toute allure. J'avais brouillé les pistes, je ne savais
pas comment faire la scène. Avec une petite fille de treize,
je ne pouvais rien tenter qui soit démonstratif et en même temps,
il fallait faire naître une émotion. J'avais donc brouillé les
pistes. J'avais demandé des limaces, parce que j'adore les limaces,
les fourmis. Je me suis demandé si j'allais faire passer des
fourmis sur son corps. Dans le scénario, il y avait marqué que,
tout à coup, une coccinelle se posait sur son dos, enfin des
conneries. Bref, j'avais changé la coccinelle contre une limace,
qui court moins vite et qui est beaucoup moins romantique. Anaïs
avait très peur des limaces, des fourmis, et ça a détourné sa
peur de tourner la scène. Après j'ai pensé que ça avait servi
à ça parce qu'au moment de tourner j'ai finalement voulu que
ce soit très simple et, par contre, qu'il la bâillonne avec
cette culotte jaune. Albert Goldberg, le violeur, a un corps
tranquille. Les gestes qu'il fait, il les fait avec la maîtrise
de sa force, ce que je trouve magnifique. Cela donne une violence
qui est entièrement hypnotique. Cet acteur était formidable.
Le regard final d'Anaïs rappelle un
peu celui de "36 fillettes".
Il y a un défi. Dans "36 fillettes", elle rit à la
tête du spectateur qui est tout déconfit parce que : "quoi ?",
qu'est-ce qui lui est arrivé d'autre que de perdre sa virginité
? C'est quand même la moindre des choses ! L'avenir est à elle,
en quelque sorte, donc ça n'est pas la peine que le spectateur
fasse cette mine déconfite. Le film avait eu beaucoup de mal
à se faire, sous prétexte que tout le monde s'inquiétait de
ce qui allait arriver à la jeune fille dans la suite, ou la
logique, de son aventure. Son avenir c'est de se foutre des
gens, et de leur compassion, et de leur componction.
Dans A ma sœur, la compassion, elle la refuse viscéralement
parce qu'elle ne veut pas qu'on s'occupe de sa virginité, de
ceci, de cela, et elle ne veut pas être une victime. Anaïs ne
peut pas être victime. Elle peut être malheureuse, mais tout
ce qui lui fait du mal la construira, toujours. Elle n'assume
pas le viol. Elle a décidé de ne pas fuir et que ça la ferait
vivre. Son visage à la fin, est bouleversé, même s'il est sauvage,
même s'il est un défi d'oser lui en parler. D'ailleurs, l'analyse
d'Anaïs quand elle a vu le film c'est que son personnage, à
la fin, commence à sortir de sa coquille. Pour un adolescent,
c'est ça. Les adolescents c'est : "Que les autres crèvent et
que je vive", c'est vrai, "je vais prendre la place des adultes."
C'est normal. Je pense qu'il y a une sauvagerie par rapport
au monde adulte qui se calme après mais qui, sur le moment,
est très violente et qui n'a justement pas de pitié pour les
adultes. D'ailleurs ça n'est pas rare à l'adolescence de dire
: "Je vais me tuer à trente ans." Ce n'est pas qu'on veuille
mourir jeune, c'est qu'on pense que trente ans c'est déjà vieux,
c'est déjà mort. Après on change d'avis, mais je pense que trente
ans c'est le moment de la vraie cassure, de la perte de la jeunesse,
pas quarante, ni vingt. Donc, cette sauvagerie de dire : "A
trente ans je serai mort" n'est pas entièrement fausse. On cesse
d'être jeune, c'est fini. Alors après, évidemment, on refuse
d'être vieux, c'est autre chose. Moi je ne pensais jamais que
j'arriverai à l'âge que j'ai en ayant, en plus, l'impression
que j'ai encore quatorze ans. C'est une idée abstraite, ça n'est
pas cumulatif, les années, ça ne vous rend pas sage, ça ne vous
rend pas… Ce sont les autres qui peuvent vous voir plus vieux
et qui peuvent penser qu'on devrait être enfin raisonnable.
En fait on ne l'est pas ! On peut être résigné mais pas raisonnable,
et quand on est résigné c'est parce que la vie ne nous sourit
pas.
Comme la mère dans le film ?
Oui, je ne pense pas vraiment qu'elle soit résignée, je crois
qu'elle est, très exactement, à côté de ses pompes. Un peu décalée
par rapport à elle même, mais n'étant pas capable de se le dire.
Elle crie de fragilité, mais elle ne peut pas se soigner parce
qu'elle n'a pas conscience qu'elle est malade. Elle pense qu'elle
tient le coup, qu'elle affronte les choses en adulte alors qu'on
voit bien qu'elle est entièrement mal dans sa peau. Elle a réussi
à se convaincre qu'elle allait bien et, à partir de là elle
vit dans le déni. Sa voix est haut perchée, tous ses gestes
sont faux, ses regards sont à contre emploi. Ca c'est une œuvre
d'art, c'est la création d'Arsinée. Il y a des gens comme ça,
dans la vie. D'ailleurs le plus dur, dans la vie, c'est d'avoir
des gestes qui sont vrais par rapport au corps. Tout le monde
est empêtré dans son corps. C'est fou ce que le corps est encombrant.
Elena met les pas dans ceux de sa mère. Elle va être aspirée
dans les modèles parce qu'elle est ce à quoi la société aspire.
C'est la jeune fille parfaite. C'est drôle parce que au début
je n'aimais qu'Anaïs, évidemment. Et je me suis mise à aimer
Roxane. Elle a dans le regard, la structure de visage, ce côté
à la fois brûlant et glacial, un visage avec une structure un
peu hors du temps. Elle est une actrice poétique.
Propos
recueillis par Manuel Merlet
et Hélène Raymond
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