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Catherine Breillat


"J'ai conçu le film comme un conte cruel..."

Flu : Vous avez, à plusieurs reprises, mis en scène le morcellement du corps et de sa perception interne par les individus. Dans "A ma sœur", le corps scindé c'est le couple des sœurs...

Catherine Breillat : J'aime bien qu'il y ait deux corps parce que celui qui existe le plus est celui qui est laissé pour compte. Celui qui existe le moins, qui est entièrement inhibé, est celui qui exerce la séduction. C'est le corps de la sœur aînée qui est un modèle parfait de beauté. Mais, étant un modèle et étant si parfaitement belle, finalement elle n'existe pas parce qu'elle est un objet de désir. Ce qu'elle ne sait pas c'est que la séduction qu'elle exerce n'est pas une séduction qui est à son avantage. Elle est séduite, elle est absorbée par le monde, qui la vide. Le regard et la convoitise des autres ne lui apportent rien, ça l'inhibe et ça la vide, ça la rend absente d'elle-même. Alors que l'autre se remplit du fait de sa solitude. Elle mange beaucoup, mais elle est aussi pleine de vie. Cette vie lui est apportée par sa solitude et par le fait qu'il n'y a aucune sollicitude et aucune convoitise des autres à son égard. Elle est en réalité seule avec elle-même donc c'est elle qui vit le plus. C'est elle qui agit le moins mais c'est elle qui ressent et qui vit le plus. Je trouvais intéressant de montrer cela, dans un monde où on croit toujours qu'il faut immerger les enfants dans la société, que c'est ça qui va leur faire du bien, qu'il ne faut pas qu'ils soient seuls. Eh bien pas forcément. On peut être bien plus vivant d'être seul, je pense. L'amour des autres est dévorant, il ne vous apporte pas forcément quelque chose de bien.

Cependant, si elle est seule et laissée pour compte, elle se glorifie elle même d'être la plus intelligente et la plus intéressante. Celle qu'on ne voit pas mais, comme dans la fable de Riquet à la houppe, celle qui va devenir le "prince charmant", aussi. C'est le regard sur elle qui va changer. On le sait toujours, on sait bien que dans la métamorphose de l'adolescence, il y a le moment où… La grande sœur est devenue le beau papillon, la petite est encore une grosse chenille. Mais elle est dans la pleine métamorphose, c'est-à-dire qu'à un moment elle va devenir elle aussi la plus belle. Elle a cette chance d'être au moment le plus intéressant, où il n'y a qu'elle qui sait qu'elle va être la plus belle, et la plus intelligente et la mieux, mais aussi où tout le monde la laisse tranquille. C'est une sorte de privilège de la pré-adolescence et c'est en même temps une douleur parce qu'on ne rêve que d'être séduite.

Cette solitude est aussi vécue comme un état d'abandon et de manque.

Le manque, c'est le manque d'identité personnelle de deux sœurs. L'identité des deux sœurs est une identité globale qui est une force en soi, parce que c'est un monde en soi, et le monde extérieur s'arrête à cette porte-là. Quand elles sont toutes les deux dans la chambre, elles sont dans un monde auto suffisant, où les deux existent. Le personnage qui est joué par la plus belle et qui est si vide dans l'existence, quand il est regardé et désiré par le monde, quand elle est avec sa petite sœur, tout d'un coup, toute la chaleur humaine lui revient. Elle redevient une personne complètement fruitée, chaleureuse, toute cette froideur disparaît, elle est drôle. Tout ce qu'elle n'avait pas apparaît quand elle est seule avec sa petite sœur. Par les confidences et parce que finalement, elles s'aiment, et je pense que le regard amoureux constitue la personne. Quand elle est dans son aventure amoureuse, elle n'est pas aimée, elle est désirée. Même si elle ne le sait pas et qu'elle invoque le discours amoureux pour céder à son séducteur, même si elle ne le sait pas, elle le sait profondément, comme toujours. Il y a toujours une conscience psychanalytique où l'inconscient sait parfaitement ce que le conscient se tue à nier. Et ça se voit, ça s'exprime dans le corps. Le corps exprime tout dans les gestes et dans les non-gestes. Le corps exprime tout. Quand on est metteur en scène, particulièrement chez les acteurs. On voit, les acteurs bougent mal la plupart du temps. Anaïs, curieusement, bouge toujours bien alors que Roxane bougeait beaucoup plus mal. Elle était guindée comme un bâton alors qu'elle est absolument belle à crever.

Cependant, là où je trouve cette jeune actrice formidable, c'est que, dans la grande scène de séduction, elle arrive à faire de cette froideur et de cette maladresse le sujet même. C'est le sujet même du film par rapport à elle. Toute la frigidité dans laquelle elle est enfermée comme un obscur objet de désir, c'est sa douleur. Elle en fait donc quelque chose de chaleureux. Elle arrive à montrer ça, je trouve, et c'est formidable. Après, avec sa sœur, quand elle a le fou rire, c'est une autre facette : c'est la frigidité qui est partie, une autre personne apparaît, qui est telle qu'elle serait si on n'était pas aux prises avec la cruauté de la société.

A travers Anaïs et Elena, vous mettez en scène une séparation du regard et du corps, comme si l'une agissait aveuglément, et l'autre, voyante, était de ce fait coupée du monde.

On fait des choses qu'on ne voudrait pas faire et on se demande pourquoi. Alors-là, effectivement, celle qui voit, c'est l'autre, mais comme l'autre c'est l'alter ego, ce que ressent la petite sœur…

Je fais des choses parce que ça m'amuse de mettre des informations complexes et contradictoires dans un même mouvement, une même situation. En même temps, je trouve que l'amoureux, le garçon italien, est formidable même si c'est vrai qu'il est complètement manœuvrier. On peut dire qu'il ne l'aime pas, mais si on lui disait, là, sur le moment, il ne le croirait pas lui-même. Il pense qu'il l'aime, c'est nous qui voyons qu'il ne va pas l'aimer longtemps, c'est autre chose. De notre point de vue c'est de la consommation mais, quand on consomme, on ne sait pas qu'on consomme, on pense qu'on a envie et qu'on aime.

J'ai conçu le film comme un conte cruel, comme un sitcom où, contrairement au sitcom, les émotions seraient réellement vécues et donc déchirantes. Mais il y a ce côté un peu guimauve des situations. Des situations un peu limites aussi, par exemple, quand ils s'embrassent en se disant la profession de leurs parents. Mais je crois que c'est juste. Pas, par rapport à des adolescents qui seraient beaucoup plus bêtes que nous mais, par rapport à nous quand on était adolescents. Je vois les adolescents, il y a quelque chose de très naïf. Ils n'ont pas le vocabulaire de l'émotion, ils n'ont pas beaucoup de rouerie. Ils en ont quand même une, c'est qu'ils se parlent de choses et qu'en fait, ils veulent s'embrasser. Je trouve drôle cette espèce d'hypocrisie qui fait que de toute façon, au premier instant on sait qu'on est venu pour ça et on met quand même dix minutes avec des discours pour se faire croire que c'est autre chose. Il y a là une convention sociale que je trouve hilarante. Même les adolescents sont dans cette convention du masque.

Est-ce que le masque n'est pas nécessaire à la relation ?

Elena exige un discours amoureux parce qu'autrement elle n'a pas une image d'elle même qui lui permet de dire oui, ou alors elle ne serait que dans le désir, et le désir n'est pas valorisant. Il faut qu'il y ait une valorisation du désir par le passage du mythe amoureux, ce qui est évidemment excessif par rapport à la situation. Tout à coup, c'est précisément le discours amoureux qui va créer le côté presque effroyable de cette première fois, le malaise, la douleur de ça, qui est comme une sorte de viol mental parce que les mensonges qu'elle exige sont trop grands. C'est une histoire de vacances. Si elle garde la simplicité du flirt quand ils sont au café, somme toute, c'est quand même une jolie première fois. Ce qui va la rendre cruelle, c'est d'exiger que ça soit Tristan et Iseult, et de l'exiger pour les références qu'on a, qui sont des références romanesques, qui font que pour elle, si elle n'exige pas ça, elle ne va pas compter. Puisque la virginité est une perte, en langage comptable il faut que pour lui elle compte. La sœur cadette, elle se dit que pour que la virginité ne soit pas une perte, il faut que ça n'ait pas d'importance, et pour que ça n'ait pas d'importance, il faut qu'il n'y ait pas de sentiment, ni de sa part, ni de celle de l'autre.

Je trouve que les filles c'est bien plus compliqué que les garçons, parce qu'elles sont très jeunes face à quelque chose de lourd à affronter, finalement, de se dire qu'il faut que ça soit sentimentalement valorisé, ou de se dire que, au contraire, il ne faut pas de sentiment. Les deux choses sont compliquées.

D'où la présence des deux sœurs ?

Il n'y a pas de vraie solution. Si on prend la solution d'Anaïs, elle est quand même brutale et violente. Si on prend la solution d'Elena, elle est également très douloureuse sur le plan sentimental, et sur le plan de l'amour propre. Les filles disent qu'elles ont peur de se "faire avoir". C'est curieux qu'elles gardent toujours cette expression, on aurait pu croire qu'elle était tombée en désuétude. Pourquoi les garçons ne l'ont-ils pas ?

Dans "36 fillettes", le personnage masculin dit que s'il fait "trois fois" l'amour avec une même femme, alors il se "fait avoir" par elle.

Oui, c'est pour ça qu'ils ont tellement peur ! Les garçons ne sont victorieux que dans la fuite. Mais les femmes annexent les hommes, aussi, dans le discours sentimental, c'est évident. C'est aussi une guerre. A la fois les hommes le manient alors qu'ils peuvent se tirer le lendemain, à vrai dire, mais justement pour ne pas se faire prendre. On prend la femme au piège de son langage amoureux, mais si on continue à le tenir, et si la femme arrive à vous le faire tenir plus longtemps elle vous annexe, il y a un côté comme ça. Les mots ont beaucoup d'importance.

Elena dit "oui", elle dit "non", et on ne peut pas dire que les deux ne soient pas sincères. Donc ça peut très bien exister qu'on dise à la fois oui et non. Elle est nue dans son lit et elle continue de refuser. Ce qui montre une espèce de morcellement du corps, l'idée que ça n'est pas important, jusqu'au moment où c'est important. En deçà d'une certaine limite on ne se sent pas engagé à continuer, ce que je trouve assez drôle. Je crois que c'est une idée de fille très jeune, mais il y a même des gens plus âgés qui croient que : "Ils n'ont fait que flirter". Moi je crois que quand on commence à flirter, tout est dit, qu'on aille jusqu'au bout ou pas, tout est dit quand même. Mais il y a beaucoup de gens qui ne le pensent pas, beaucoup de filles qui pensent qu'elles n'ont rien "donné". C'est courrant, on est élevé, il y a une constitution de la société comme ça.

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