Comment êtes-vous devenu acteur ?
Sami Bouajila : Au début, il
ne sagissait dune vocation. Je suis de Grenoble et le soir je m'ennuyais
énormément. J'avais envie de faire quelque chose qui sorte de l'ordinaire. C'est à ce
moment-là que je suis entré dans un atelier théâtre. Progressivement, le jeu est
devenu plus qu'une motivation, il devenait quelque chose de primordial à mesure que
j'exerçais. J'ai d'abord fait le Conservatoire puis une école nationale d'Art
dramatique. Et ce qui m'a plu dès le début c'est ce sentiment de prendre la parole,
d'être écouté.
Quels genres de films alliez-vous voir à
lépoque ? Le cinéma avait-t-il une importance ?
En quelque sorte. J'avais un rapport boulimique à la production
cinématographique de l'époque. Très de peu de Classiques, surtout des films récents.
Sur ce côté-là, j'étais un peu inculte. Par contre, ça ne m'empêchait pas d'aller
voir tout ce qui sortait. C'est bien plus tard, lorsque je suis arrivé sur Paris, que je
me suis mis à aller voir les films que l'on projetait dans les salles d'Art et Essai.
Outre le cinéma, la musique m'aide énormément à me concentrer dans mon travail. Le
jazz, notamment, est le facteur primordial de toute création. Il y a une abondance
incroyable d'inspiration. Une sorte de fusion que je ne peux contrôler. Une grosse
émotion
ça me parle et j'en suis conscient.
Les débuts : la rencontre avec Karim Dridi
Suite aux journées " portes ouvertes " de
mon école, un agent me contacte et me demande de monter sur Paris pour faire des bouts
d'essai. Il sagissait tout simplement dun casting. J'ai décroché le rôle (La
Thune, 1990) et c'est comme cela que j'ai rencontré Karim Dridi. Bye Bye est
le premier film révélateur de mon travail. J'en garde comme souvenir un repère
essentiel. Je crois quil faut du temps pour pouvoir tirer profit du travail que l'on
fait. Je travaille à long terme. Après Bye Bye, on ne me proposait pas grand
chose d'intéressant.
Les Silences du palais (1994, Moufida Tlatli)
Un scénario intelligent écrit avec une élégance stylistique
incroyable. Moufida Tlatli m'avait repéré lors d'un casting. Elle me proposa un
rôle ; le personnage n'était dailleurs pas très conséquent. Ça ne m'a rien
apporté dans le sens de la dramaturgie. J'ai découvert une nouvelle atmosphère de
tournage. Mais ce qu'il faut savoir, c'est, avant Bye Bye, tous les efforts
quil ma fallu fournir pour m'orienter dans cette voie. Ce que j'ai pu faire
dans La Thune, dans Les Histoires d'amour finissent mal en général et dans
Les Silences du Palais, ainsi que dans toutes les pièces de théâtre,
cétait une sorte de passage obligatoire. Je ne le regrette pas. Bien au contraire,
cela était nécessaire pour passer à la maturité avec Bye Bye.
Le Déménagement (1996, Olivier Doran)
Dans la carrière d'un acteur, c'est passionnant de tourner dans
une vraie comédie. Après Bye Bye, le taux de risque m'intéressait énormément.
Je ne voulais pas être cantonné dans des rôles uniquement dramatiques. Pour Le
Déménagement, je me suis fortement inspiré des films de Capra où l'on peut souvent
voir un personnage très physique, immature qui ne fait que de tourner en rond. Et puis il
fallait voir les pointures qui rôdaient sur le plateau de tournage. Avec Dieudonné,
Jaoui, Cluzet, Devos et Danyboon, on s'est bien amusé.
Couvre-feu (1998, Edward Zwick)
Une méthode de travail totalement différente. Une production
monumentale. Une grande expérience, passionnante mais solitaire. En fait, je ne voulais
pas avoir l'air de l'acteur français venu passer des vacances aux Etats-Unis. De plus, je
travaillais en amont sur mon personnage. Un rôle complexe. C'est pour cela que je me
retrouvais souvent seul sur le plateau de tournage. Un endroit très rigoureux d'ailleurs.
D'une part le travail fut une réussite. Mais une fois que j'ai terminé ce film, je n'ai
pas perdu mon temps
je suis rentré sur Paris. Je n'avais aucune velléité avec eux.
Nos vies heureuses (Jacques Maillot, 1999)
C'est dans la lignée de Bye Bye. C'est un aboutissement,
une nouvelle étape de travail. Maillot avait écrit en pensant à moi. Et ce scénario me
parlait énormément. Le réalisateur s'inspirait de ce qu'on pouvait lui apporter. Avec
les autres comédiens du film, on improvisait énormément. La caméra nous suivait
progressivement. Avec Marie (Marie Payen), on partageait le même univers, les mêmes
codes de jeu, le même langage
C'était extraordinaire !
Drôle de Félix (Jacques
Martineau & Olivier Ducastel, 1999)
C'est un film de notre génération qui fait tomber pas mal de
tabous. Les deux cinéastes traitent de nombreux sujets tels que les conflits de
génération, le racisme, l'homosexualité, la maladie et sans jamais enfoncer le clou.
C'est un film optimiste où le personnage est engagé, vivant et bien écrit. Félix
m'intéressait dans le sens où je voulais juste assimiler et avoir une vigilance sur ce
qui constituait le personnage. Construire toute la charpente de sorte qu'on ait une vraie
liberté de travail. De ce film, j'ai surtout retenu l'univers : une forme de légèreté,
de rigueur dans la mise en scène et dans le texte. Ce furent d'autres outils pour donner
vie à un personnage.
Les personnages du film
Je me mettais des consignes assez différentes. Quand je
rencontre le jeune homme (le petit frère), il est fougueux. Donc, il a fallu que je
maîtrise. Nous étions plus dans l'instinct. Le personnage de Patachou relevait de
l'ordre du défi. C'est une personnalité forte, elle est posée, je suis chez elle, elle
prend la parole, j'ai envie moi-même de la prendre. Ce fut assez jouissif. Ensuite,
lorsque je rencontre le personnage interprété par Ariane Ascaride, c'est le relâchement
total. Une forme de libération. A ce moment-là, je pouvais me livrer, parler et agir.
Enfin, la rencontre avec le père fut un moment inévitable mais aussi primordial.
C'était de l'ordre de l'écoute. Il a fallu que je sois plus pointu, plus fin pour
pouvoir rendre plausible la situation dans laquelle évoluait Félix.
La nouvelle génération d'acteurs maghrébins
Il faut que le temps de l'intégration se fasse ! Je trouve
le cinéma français encore frileux. Ils (la société et la production française) n'ont
pas conscience de cette intégration, ce qui est d'autant plus regrettable qu'ils risquent
de s'en mordre les doigts. Certes, la première génération eut plus de difficulté à
s'imposer, je pense à Kader Boukhanef par exemple (acteur dans Le Thé au harem
d'Archimède de Mehdi Charef, 1985), par contre celle qui arrive et dont je fais
partie, est beaucoup plus active, mieux reconnue : et le mouvement va se renforcer à
une allure impressionnante. C'est une bonne chose, même si cela met encore trop de temps.
Citez-moi par exemple un acteur
noir !
Propos recueillis par Samir Ardjoum