Flu : Quelle a été votre première expérience
cinématographique avec Jean-Luc Godard ?
A.
B. : Le premier film, c'était À bout de souffle
; Je l'ai découvert très tard, car j'habitais
en province et que le film ne passait nulle part. J'ai dû
faire 100 km en voiture pour le voir. J'étais très
jeune, je lisais les Cahiers même si je ne comprenais
pas tout. La rumeur était venue jusqu'à moi,
annonçant que le film était un événement.
J'attendais donc énormément du film, mais à
la première vision, j'ai eu du mal. Je trouvais que
ce n'était pas un film si révolutionnaire que
ça. À l'époque, on disait que le film
rompait avec tous les codes. J'ai été déçu.
Flu
: Vous connaissiez le Néoréalisme ?
A.
B. : Non, j'avais une cinéphilie provinciale. Je voyais
ce que je pouvais, dans le désordre de ce qui nous
arrivait. Curieusement, je m'attendais à un film beaucoup
plus en rupture, peut-être plus proche du cinéma
de Resnais. Du coup, les audaces de Godard ne m'ont pas ébloui.
Flu
: Lisiez-vous les critiques de Godard dans les Cahiers du
cinéma ?
A.
B. : Non, j'ai commencé à lire les Cahiers assez
tard, vers la fin des Cahiers jaunes.
Flu
: Et votre première rencontre ?
A.
B. : C'est une belle histoire pour moi, ou plutôt, deux
histoires. J'étais critique aux Cahiers depuis peu
de temps, et j'étais comme tout le monde, terrorisé
à l'idée de rencontrer Godard. À cette
époque, les Cahiers étaient très en rupture
avec lui. Il habitait Grenoble, et personne des Cahiers n'est
allé le voir pendant cette période. J'ai été
le premier à réécrire un peu sur lui
avec Comment ça va ?. Comme j'étais débutant,
j'avais écrit très modestement sur le film.
À cette époque, la pire, nous étions
très peu aux Cahiers, et nous n'avions rien. Il n'y
avait pas de photo pour mon article, et nous avions photocopié
le dossier de presse du film. Le résultat donnait une
image affreuse. Après cela, Godard avait écrit
aux Cahiers pour dire que l'article était bien, mais
que nous étions vraiment nuls de ne pas lui avoir demandé
une photo, qu'il nous aurait volontiers prêtée.
C'était donc un premier rapport mitigé.
Ma deuxième rencontre avec lui était aussi une
histoire de photo. C'était hors de la semaine des Cahiers,
une manifestation qui se déroulait à l'époque
à l'Action République, et où les Cahiers
programmaient les films qu'ils voulaient montrer. Godard venait
de faire France, tour détours, deux enfants.
C'était une série comme pour la télévision,
un épisode par soir, avec des présentateurs,
des sujets, etc. Il avait fait ça à Grenoble,
seul dans son coin, et il appelait ça de la télévision
de quartier. Nous allions donc projeter un épisode
par soir, pendant sept soirs. À l'époque, j'avais
un labo photo à disposition en banlieue parisienne,
et Godard n'avait aucune photo de ses films. Il venait tous
les soirs au République en taxi, nous tendait la copie
béta de l'épisode à passer le soir, et
récupérait celle de la veille. Il n'est jamais
entré dans la salle.
Je me suis dit que pendant la nuit, je pouvais faire des photos
de la série. Le premier soir, j'ai donc piqué
la cassette, et j'ai tiré dans la nuit une trentaine
de photos, que l'on a affiché devant le cinéma
le lendemain. Le soir, Godard arrive avec sa deuxième
cassette et est très surpris de découvrir ces
photos. Je m'attendais à ce qu'il m'engueule, mais
au contraire, quelques jours plus tard, il m'écrit
pour me dire qu'il aimerait bien récupérer les
négatifs pour tirer des photos.
Bien plus tard, dans une interview, il dira une phrase que
seul je pouvait comprendre. Alors qu'on lui demande l'état
de la critique cinématographique en France, il répond
qu'elle est nulle, et que plus personne n'est capable d'aller
tremper les mains dans l'hyposulfite. J'ai ainsi été
"consacré" par cette remarque sibylline.
Flu
: Comment se déroulent vos entretiens avec Godard ?
Il semble s'y révéler plus qu'ailleurs.
A.
B. : J'essaie toujours d'avoir beaucoup de temps devant moi
quand je l'interviewe. Si je vais en Suisse, j'y reste au
moins deux jours. On n'est pas pressés, on mange ensemble,
et un climat de confiance s'instaure. C'est un travail passionnant
de le faire parler.
Je prépare beaucoup nos entretiens, et je lui pose
des questions que je pose vraiment, pas des questions pour
faire plaisir au lecteur ou pour montrer que je suis intelligent.
Quand il sent qu'on lui pose de vraies questions, les bonnes
questions, il répond toujours. Il n'est pas vrai que
Godard ne répond pas, qu'il se cache. Ce n'est pas
sa nature.
Flu
: Que pensez-vous de l'amitié qui unissait Godard à
François Truffaut ?
A.
B. : Cette amitié est en elle-même curieuse.
On ne peut pas être plus opposé que ne l'étaient
Godard et Truffaut. On a un riche fils de banquiers suisses,
Godard, et un petit voyou parigot, Truffaut. Aux Cahiers,
les gens étaient globalement plus proches du milieu
de Godard, mais lui était plus complice avec Truffaut.
Ensemble, ils allaient voir des films un peu honteux, ce qu'ils
cachaient aux autres. C'était leur secret commun. Ils
étaient très liés, et cela se sentait
dans leurs écritures. Par rapport à l'écriture
dominante des Cahiers de l'époque, très littérature
française, insufflée par Rohmer, agrégé
de lettres, Truffaut était d'une simplicité
totale. C'était un autodidacte, et ce qui était
génial chez lui, c'est qu'il disait des choses fortes
et intelligentes très simplement. Godard, lui, les
disait poétiquement. Son style, c'était collecter
des images, et aller vite. C'était comme ses films.
L'un comme l'autre ont choisi de ne pas se mesurer avec Rohmer,
le surmoi du groupe, car ils ne possédaient pas les
mêmes armes. Ils se rapprochaient ainsi par la peur
du patron et de l'université.
Mais ce qui m'intéresse dans leur histoire, c'est ce
qui se passe après la mort de Truffaut. Pour Godard,
les morts ne sont pas morts. La relation aux morts continue
à être vivante. Il s'est réconcilié
puis fâché avec Truffaut après sa mort.
Par ce commerce qu'il entretient avec les mots, il permet
aux morts d'être encore vivants. Avec Truffaut, c'est
très clair. Il en a d'abord dit du mal, puis, il a
commencé à être mélancolique, puis
il a dit que c'est lui qui les protégeait. Godard vit
autant avec les morts qu'avec les vivants. Il réalise
un peu, mais pas dans sa forme maniaque, La Chambre verte
(le film de Truffaut). Sauf que chez lui, il n'y a jamais
de commémoration : il faut se bagarrer avec les morts.
Flu
: Avec King Lear
débute le style qui caractérise les films de
Godard après le milieu des années 80. Avec le
personnage de Cordélia, il commence à aborder
et interroger de personnages féminins à la fois
mystérieux et à la présence physique
bien plus crue qu'auparavant. Quel est le rapport de Godard
aux personnages féminins ?
A.
B. : J'ai trouvé cela très attachant dans King
Lear. C'est son dernier film sur l'inceste, un sujet qui
travaille Godard pendant toutes les années 80. Dans
Sauve qui peut la vie, ou Je vous salue marie,
il dit à peut près cela : "Comme ce serait
bien si j'avais une fille, je serais incestueux". C'est
son postulat. Donc, il a essayé de dire à des
actrices : "soyez ma fille pour que nous ayons des rapports
incestueux". Mais cela est difficile à entendre
pour une actrice, et ça n'a jamais marché. C'est
sur cette question qu'il a fait un de ses plus beaux films,
Je vous salue Marie. Après les années
80, ce thème disparaît.
King Lear est un film charnière. Il y a encore
l'idée d'inceste, entre King Lear et sa fille. Et comme
elle est assez muette, on voit un nouveau thème godardien
se mettre en place, celui du vieux peintre et de ses jeunes
modèles. Qu'est ce que c'est pour un vieil homme de
regarder une jeune fille ? Il le dit souvent dans les interviews
: "le jour où je j'arriverais à filmer
une jeune fille comme un bouquet de fleurs." C'est
quelque chose d'important pour lui, les jeunes filles comme
motifs, qui n'ont aucun rôle dans le film. Ca va arriver
après, dans ses films, avec des jeunes filles qui se
promènent et qui ne servent à rien, comme des
bouquets de fleurs, des motifs visuels qui le touchent, des
motifs touchants.
Flu
: le couple interprété par Léos Carax
et Julie Delpy (un vrai couple alors) fait aussi un peu figure
de motif touchant.
A.
B. : Oui, mais c'est surtout un petit jeu avec Carax. Godard
fait quelques plans caraxiens, comme pour lui dire que ce
qu'il a fait dans Mauvais Sang, lui peut le faire en
un seul plan. Mais en même temps, il a de la tendresse
pour Carax, qui est arrivé en état de faiblesse
sur le tournage, épuisé et déprimé
après Mauvais Sang. Godard devient un peu un
père bienveillant, il veut le protéger.
Flu
: Dans King Lear, Godard s'amuse, et nous amuse, en
montrant toutes les étapes et toutes les embûches
liées à la réalisation de son film.
A.
B. : C'est un truc qu'on retrouvera ensuite dans le Rapport
Darty. C'est l'idée qu'on lui commande un film
qui est ensuite refusé, et que le film qu'on va voir
est un plaidoyer pour le film qu'il aurait voulu faire. Il
a fait ça aussi dans la Lettre à Freddy
Buache, où il disait : "Ce que vous
voyez n'est pas le film, c'est une plaidoirie contre ceux
qui me l'ont commandé et qui ne l'ont pas voulu".
C'est un trait de la modernité. Barthes le disait très
bien : ce n'est pas l'oeuvre qui compte, mais le processus
de l'oeuvre. C'est dire : " Voici l'oeuvre que je ferais
si je pouvais la faire." C'est un grand sujet godardien.
Le film raconte l'empêchement de faire un film, de manière
burlesque. Soigne ta droite, c'est la même chose.
C'est le film qui ne se fait pas tout en se faisant. Dans
King Lear, ce qui m'a frappé, c'est qu'il s'agit
d'un film gai et enfantin. C'est le dernier film de ce genre.
Après, tous ses films seront empreints d'une grande
gravité. Dans King Lear, il y a encore un aspect
années 60, esthétiquement, avec la tenue des
actrices, qui le rapproche de Week-End ou de La
Chinoise, des films très gais.
J'ai noté un détail rigolo. Une danseuse qui
n'arrête pas de passer devant la caméra pour
montrer ses jambes, et qu'on va retrouver plus tard dans un
film d'Anne-Marie Miéville, où elle tente de
séduire Godard. C'est comme une transfusion d'un cinéaste
à l'autre.
Flu
: Cette gaieté n'est-elle pas liée à
l'aspect théâtral qu'affectionne Godard ?
A.
B. : Oui, mais ce n'est pas que ça. J'ai l'impression
que quelque chose s'est cassé chez lui ; Godard adorait
la gaieté, il adorait s'amuser et voir les autres autour
de lui s'amuser. Quelque chose de très sombre s'est
installé dans ses derniers films. C'est pour ça
que voir King Lear aujourd'hui est une expérience
étrange.
Flu
: L'écrivain Norman Mailer, qui a furtivement participé
au film, disait que l'anglais de Godard est poétique
mais pauvre.
A.
B. : Il fait subir à la langue anglaise le même
traitement qu'à la langue française. Il a très
bien vu comment jouer avec, comment couper les mots, No-Thing,
a cLEARing, etc. C'est plus ludique car ce n'est pas sa langue,
il y a moins d'engagement affectif.
Flu
: Avec King Lear, Godard développe son utilisation
de plans de coupes, des cartons avec des mots, et de plans
de nature, de ciel et de mer, ce qui reviendra systématiquement
dans ses films suivants.
A.
B. : Je me suis aperçu que j'avais écrit des
bêtises à ce propos. Je pensais que le premier
film où apparaissaient ces images de ciel, de chemin,
ou de bord de l'eau était Le Dernier mot, mais
c'est effectivement dans King Lear, tourné un
an auparavant. De plus, les dix premières minutes du
film, c'est les Histoires du cinéma. Il y a
tout : le rythme, les couleurs. C'est à cette période
qu'il a commencé à travailler sur ses Histoires.
Ce film est une matrice, il commence à expérimenter
ses Histoires, il revient au bord du lac, à
la lisière de l'eau et de la terre. C'est un film qui
contient beaucoup des choses qui vont arriver. Il trace les
grands lieux communs godardiens d'après les années
80, ses grandes figures visuelles : le chemin dans la forêt,
les vitres qui donnent sur le lac, le bord du lac, la salle
de restaurant de grand hôtel. C'est un véritable
inventaire de tous les décors godardiens qui vont suivrent.
Flu
: C'est un film qui a de nombreux niveaux de lecture, et qui
pourtant paraît très abordable.
A.
B. : À l'époque, je l'avais trouvé difficile.
Mais aujourd'hui, il nous apparaît comme simple. C'est
le recul. Chez Godard, il y a un temps pour que le film devienne
recevable.
Propos
recueillis le 22 février 2002 à Paris par Samir
Ardjoum
et Laurence Reymond
Lire aussi la chronique de King
Lear