Vous avez commencé par suivre des études classiques je crois. Comment êtes-vous
venu au cinéma ?
Effectivement, jai suivi
des études de littérature et théâtre pendant huit ans à luniversité de
Nanterre. Ensuite je me suis spécialisé en esthétique, puis je suis allé suivre des
stages aux États-Unis avec Joana (Joana Hadjithomas co-réalisatrice du film ndlr.). On
était également photographes tout les deux et on écrivait. Mais nos photographies
nétaient jamais de simples photos, cétaient toujours des installations
photographiques. Le texte avait un rapport avec limage. Nos images étaient donc
animées par une scénographie ou tout autre chose. Et le cinéma petit à petit
commençait à nous intéresser de plus en plus. Cétait un bon moyen aussi de
propager une pensée. Et puis surtout, cest vite devenu un plaisir. Cest
devenu une constitution de lesprit, on voit des images des séquences
Cest assez difficile à expliquer comme sensation.
Mais vous navez
jamais suivi détudes de cinéma ?
Et bien disons que lon
était déjà photographe. On a fait ensuite un travail théorique et un travail pratique
aux États-Unis où on a réalisé des courts métrages.
Pouvez-vous nous parler un
peu de la vie du film ?
Cest un film qui est une
coproduction à trois pays : la France, le Canada et le Liban. Pourquoi une
coproduction internationale ? Parce quau Liban on ne peut pas faire de film. Il
y a très peu de moyens. Nous, on a fait un film qui appartient à la cinématographie
libanaise, mais qui nen a pas la nationalité. Nous avons donc essayé de trouver de
largent à létranger. Nous avons des contacts ici mais nous ne sommes pas
connus. Nous navons pas fait décole comme la FEMIS pour avoir des
producteurs. Nous navons pas non plus travaillé pendant vingt ans comme assistants.
Donc ce quon a fait, cest qu' on a tout démarré à partir du scénario. On a
écrit ce scénario et on la présenté dans de nombreux concours internationaux où
il a eu beaucoup de succès. Il faut savoir que dans les jurys des concours, il y a des
personnes importantes, dans le milieu de la télévision par exemple, qui ont aimé le
scénario et qui nous ont encouragé pour quon puisse le produire.
Vous avez réalisé le film
à deux. Comment cela sest il passé concrètement ?
Cest vrai que cest
rare, et ça intrigue beaucoup de monde (rires). Joana et moi nous nous connaissons très
bien. On a longtemps travaillé ensemble, plus de huit ans à vrai dire. Un travail comme
celui-ci nécessite beaucoup de préparation. Et il est hors de question que Joana ait une
idée et que je la refuse, ou que moi jai une idée et quelle la refuse. On
aurait tout les deux un sentiment de frustration et de dépossession du film. Ce qui est
très important quand on travail comme ça, cest davoir les mêmes envies,
davoir les mêmes motivations et les mêmes buts. Après, on a peut-être des
passions différentes, et cest par une communication, des brainstormings et des
discussions que les choix sont faits. Donc ça devient plus une émulation quune
frustration. Quand on a un conflit, on ne va pas choisir un compromis. Cest un vrai
travail commun où on prépare énormément. Bien sûr sur un tournage il y a tout le
temps des imprévus ou des accidents. Cest une aventure et il faut savoir exactement
ce que lon veut pour pouvoir décider de façon concertée sans ressentir cette
frustration. Beaucoup de gens ny croyaient pas. Il y a très peu dexemple de
couple de réalisateurs. Les frères Tavianni ou les frères Coen ont chacun une fonction
bien précise. Pas nous. En fait, cest un gros travail sur la générosité. Il faut
savoir souvrir.
Pour parler du film
maintenant, est-ce que lon peut considérer quil sagit dun état
des lieux sur le Liban ?
Je ne pense pas non.
Simplement parce que dans "état des lieux" il y a une idée de documentaire.
Évidemment on parle dun contexte précis qui suppose une situation. Mais nous, nous
revendiquons la fiction. Nous revendiquons même le fait que d'évoluer dans un monde qui
nest quun décor. La ville est devenue un décor. Si on fait un état des
lieux, cest sur ce côté "perte de lhumain".
A propos de décor, est-ce
que cette maison rose a existé ?
Non. Tout est un décor. Et
cest dailleurs ce que lon voit sur le site Internet du film. Comment le
décor a été construit etc... toute la rue avec le café, la maison, la boucherie, la
boulangerie
tout cela, cest un décor. Le dernier plan montre lendroit
où on a tout filmé. Et cest ce décor qui devient la ville, et la ville qui
devient elle même une abstraction. Cest une fiction. Toutes les personnes qui
viennent de lextérieur sont paumées. Ils demandent si cet endroit nest pas
sur la carte. Bien sûr que non quil nest pas sur la carte ! Ces
touristes parlent français, il y a même des allusions à dautres films. Les deux
femmes qui arrivent à bord dune voiture semblent tout droit sorties de Thelma et
Louise. Comme si elles venaient dun autre plateau. Ca nous a servi justement à
casser ce côté documentaire que lon voulait éviter. La maison elle même a une
architecture qui nest pas logique. Cest une métaphore de toutes les maisons.
Est-ce que votre vision
dauteur de fiction sur le Liban actuel est pessimiste ou optimiste ?
Elle est plutôt pessimiste.
Cest à dire que le rose de la maison est utilisé ironiquement. Tout est très
noir. Les conflits ne se résolvent pas, ils semblent latents. La guerre na pas
été un accident. Elle na pas commencé en 1975 et fini en 1990. Ce nest pas
une parenthèse que lon peut extraire. Même à partir du "western" qui se
met en place, on reprend de nombreux mécanismes de la guerre : la ligne de
démarcation, le boycott, la rumeur
Tout cela ce sont des mécanismes directement
issus de la guerre, comme si elle était encore présente mais sous dautres formes.
Pourtant vous avez évité
toute forme de tragédie. Il y a même des passages très drôles dans le film.
Oui, parce quon
cherchait une certaine distance par rapport à lémotion que cela pouvait créer.
Cest à dire quon ne voulait pas tomber, à cause du sujet, dans une sorte de
mélodrame, ni même dans une sorte de dramatisation qui aurait obligé le spectateur à
être passif. On voulait rechercher lexigence du spectateur. Cest à dire que
cette exigence suppose que le film est un lieu de travail, que le spectateur est obligé
de choisir des personnages, des perspectives de lectures. On voulait casser tout processus
didentification pour privilégier un processus de réflexion. On ne voulait pas que
les personnages soient des clichés ou même des stéréotypes. On cherchait même parfois
à casser des situations. Par exemple, je pense au passage de la souris. Cette souris qui
vient casser lémotion des adieux à la maison pour créer quelque chose justement
de lordre de la réflexion, où la souris devient aussi la métaphore de ce
quils sont. On en sourit, et ce sourire est amère
bon jeu de mot là, avec la
souris (rire).
Cest étonnant que
vous me parliez de lexigence du spectateur, car cest une des choses qui
ma le plus frappé dans votre film. Cette volonté dun spectateur actif.
Cest un paramètre très
important pour nous car cest un film que lon a voulu dense, riche, où
lon est obligé de faire des choix. Très souvent, je donne lidée du
collier : on a mis des pierres, mais ce qui fait le collier, cest le fil. Au
spectateur, après, de voir ce quil veut voir. Cest une forme dexigence
et ça permet aussi une richesse. Cest-à-dire que cela permet de sortir des
conceptions simplistes. Nous, ce quon essaie de faire, cest de travailler en
dehors de ces clichés, parce que lon a longtemps dû combattre un orientalisme qui
était de loccident vers lorient, mais aussi de lorient vers lui-même.
La question de la reconstruction nest pas simple. On ne peut pas
dire : "je veux préserver la mémoire" ou au contraire "je ne
veux pas préserver la mémoire". Cest très fluctuant, et cest beaucoup
plus ambigu que cela. Et cest cette ambiguïté, cette ramification, quil
fallait montrer. Sans oublier la profondeur, parce que parfois on pourrait penser que
cest par touches, mais ces touches sont profondes. Comme en peinture on peut parler
dune touche, mais au lieu den faire un point elle a une profondeur, comme dans
lart abstrait par exemple. Il y a une matière où le personnage tout dun
coup, en travaillant un personnage particulier, prend une certaine densité. Ce qui nous
permet aussi de sortir de ce cliché.
Parlez nous de la
photographie, qui occupe une place prépondérante dans votre film.
Cest très juste. Et ce
dès le générique où lon voit une photographie de Beyrouth qui se dégrade
peu à peu. En fait cest une carte postale, encore en vente aujourdhui, qui
représente un Liban qui nexiste plus. On commence par voir une carte postale du
passé et on termine par la carte postale daujourdhui. Et pourtant personne ne
pense au présent. On a tous notre nostalgie du passé ou notre angoisse du futur. Il
fallait donc faire une réflexion sur le temps, sur le temps présent. Mounir, qui est ce
personnage qui collectionne les photos de sa femmes qui la quitté, essaie de faire
vivre le présent. En la "rephotographiant", il la fait revivre. Il y a peu de
personnages qui ont ce rapport au présent. Il y a lui, la grand mère, le personnage de
Walid qui tente de fuir en fantasmant une jeune femme qui nexiste pas, et il y a
Leila, cet autre personnage qui essaie de vivre un présent mais avec la culpabilité du
départ de sa sur et qui attend la déclaration de son mec. Elle surtout veut vivre,
mais les autres sont tous pris dans cette angoisse du temps. La photographie est une
énorme question pour nous. Il y a une interrogation sur son importance aujourdhui
dans notre société, au niveau par exemple de la télévision. La télévision force les
gens à devenir spectaculaires. Nous formulons en fait une interrogation sur la société
du spectacle daujourdhui. Sans rentrer dans des références comme le
situationnisme, on peut remarquer que lon est pris depuis quelques temps dans une
société du spectacle où limage et les gens sont devenus une marchandise. On
épluche un peu tout cela et on se rend compte à la fin que limage de la
télévision devient plus importante que le réel. Quand les personnages du film regardent
la destruction de la maison en vrai, ils ne semblent pas plus affectés que cela. Ils n'en
prennent véritablement conscience quen regardant cet événement à la
télévision. Par contre, pour la photographie, il y a une véritable réflexion sur le
réel. Le cinéma et la photographie sont les deux seuls arts qui nécessitent un rapport
de contiguïté avec le réel. Un des personnages du film parle dune photographie en
disant quil sagit dune trace directe, de lemprunte du réel.
Cest une réflexion sur ce que peut limage et comment conserver la mémoire.
Il y a toute une mise en abîme aussi de notre propre voyeurisme. Est-ce quune image
peut conserver la mémoire ? Je ne sais pas. Cest une question. Cest
peut-être un ersatz, mais ce nest pas la mémoire.
Votre film offre une
galerie de personnages vraiment très importante. Pourquoi développer autant de
caractères différents ?
Plus plusieurs raisons.
Dabord pour ne pas avoir un héros ou un antihéros qui serait notre porte parole.
Ensuite pour avoir une galerie de personnages où chacun représenterait une vision
particulière, propre à lui, qui renverrait à une réflexion. En fait on crée un panel
dans lequel nous devons circuler. Et cela crée la densité, et les différents
partis-pris abordés. En même temps on a voulu faire une réflexion sur la communauté,
lidée de communauté. Au niveau du cadre par exemple, nous avons voulu laisser peu
despaces de solitude. Mais cette solitude est en même temps à lintérieur du
groupe. Tout les personnages ont un problème avec la communauté. Il semblent ne pas
réussir à trouver leur place. Je pense notamment à la milice, dans le film.
Aujourdhui, il ny a plus de milice, mais ces jeunes ont grandi avec, ils ont
toujours eu comme but dy appartenir. Maintenant quelle nexiste plus,
quest-ce quils peuvent faire ? Ils tentent de garder lesthétique
de la milice, ils restent entre copains et rejouent la guerre en conservant lhabit.
Malgré leurs côtés pseudo viriles, ils restent très "féminins". Cest
en fait une volonté de garder un famille. Leur attitude nest pas idéologique mais
bien affective. Et cest un problème fondamental.
Cet impressionnant panel de
personnages ma fait penser à la Règle du jeu de Renoir. Cela vous
choque-t-il ?
Oui et non. Cest très
bizarre parce que Joana et moi, nous navions pas fonctionné en référence. Ce sont
des thématiques qui se sont imposées, puis qui ont imposé des histoires, les histoires
des différents personnages. Ensuite on a trouvé et développé la structure. Après,
cela a surtout été un travail avec les acteurs, un long travail de réflexion sur les
personnages. Ce qui nous importait à Joana et à moi, cétait de ne pas oublier que
derrière tout ces thèmes nous parlions dêtres qui devaient régler leurs
tragédies personnelles à lintérieur de ce drame collectif. Alors, évidemment il
y a du Renoir, effectivement il y a aussi du Altman du Wilder, mais nous navons pas
fait un travail de référence. Il y a par contre beaucoup de clins dil fait
à dautres films, mais pas à des films libanais. Mais nous navons même pas
voulu en faire un jeu avec le spectateur.
Pour parler des comédiens,
comment les avez-vous recruté. Ils semblent tous venir de milieux différents et pourtant
vous avez réussit à créer une alchimie impressionnante.
En fait, nous les avons tous
recruté sur casting, ça a dailleurs été très long, parce que lon voulait
recréer lunité dune famille et une certaine homogénéité. Alors, il ne
fallait pas trouver seulement de bons acteurs mais aussi des gens avec qui on avait envie
de vivre. On avait peu de temps de tournage, 34 jours très précisément, mais on a fait
deux mois de répétition. En même temps, on ne pouvait pas passer dix minutes avec
chaque comédien pour lui expliquer ce que lon attendait précisément. Donc on a
beaucoup travaillé avec eux avant pour que sur le plateau ils puissent très vite
comprendre leur logique. Quand on travaille avec vingt trois acteurs principaux, il faut
savoir sadapter à leur méthode de travail qui à chaque fois est différente.
Certains veulent juste des faits, dautres préfèrent discourir sur des abstractions
totales. Pour le personnage de lépicier, par exemple, on a commencé par travailler
sur le costume avec le comédien. Ce nest quensuite que sest dessinée
la profondeur du personnage. Cétait très important pour nous quils soient
crédibles, qu'il nen fassent pas trop comme on le voit souvent dans le cinéma
arabe. Mais ce qui était génial, cétait que, aussi bien léquipe française
que canadienne et surtout libanaise, tous ces gens ont véritablement aimé ce film. Bien
sur on a eu plein de problèmes. Il ne faut jamais idéaliser un tournage. On sest
beaucoup amusé, même si on était très exigeant envers eux, mais il fallait un
enthousiasme de leur part. Et je crois que cela se voit à lécran, on voit cette
énergie.
Vous parlez souvent, à
propos de votre film, de mémoire et doubli. Quelles vertus attribuez-vous à ces
deux termes ?
Et bien, si lon
considère la mémoire comme un poids, loubli est nécessaire. Cest à dire
que loubli est une faculté de pouvoir vivre. Mais en même temps cela devient
quelque chose dassez amoral, dans le sens ou cela déresponsabilise. Pour moi, les
deux sont des maladies. Maintenant tout dépend de ce que lon peut en faire. Ce sont
des névroses, mais cest à nous de les assumer. Je ne sais pas ce que je vais dire
pour la mémoire
je pense que cest quelque chose qui structure, qui constitue.
Mais en même temps, cela peut-être quelque chose de complètement digéré ou au
contraire culpabilisant. Là aussi, cest à chacun dentre nous de gérer cela.
Cest très difficile davoir un point de vue collectif sur un problème de
mémoire. Cela devient très vite fascisant. Dans le film, chaque personnage doit régler
individuellement un problème collectif. Ils ont chacun une perspective propre pour cette
mémoire. Que faire de cette mémoire ? Il faut savoir gérer cela.
Donc vous, vous ne cherchez
pas à lutter contre loubli, contrairement à dautres cinéastes.
Je trouve quil y a un
devoir de mémoire à certains moments, mais il faut éviter lobsession de la
mémoire qui, par contre, empêche de vivre. Mais en même temps, il y a un double danger.
Et cest un peu ce qui est traité dans le film. Si on veut oublier la mémoire
(rires) Non, en gros, on peut prétendre quil ne sest rien passé, mais
cest tout aussi dangereux, daccord ? Maintenant, la véritable mémoire
serait de vouloir tout conserver. Ce qui est tout aussi impossible, parce quil faut
vivre. Daccord ? A partir de là, on a essayé de tisser une problématique où
la réflexion sur la mémoire devient beaucoup plus ambiguë. Cest à dire que le
devoir de mémoire est lui même remis en question par une réflexion individuelle du
spectateur. On ne peut pas tout conserver, ni faire table rase de tout le passé.
Cest un peu lidée de limage de la carte postale, qui peu à peu se
détruit et revient entièrement à la fin. On ne peut pas faire comme si la guerre
navait pas existé, mais doit-on vivre continuellement dans la guerre pour
autant ?
Et vous, personnellement,
comment avez-vous vécu la guerre ?
Je ne sais pas ce que cela
veut dire "avoir vécu la guerre". Cest comme si je te demandais :
"comment as-tu vécu la paix ? " Je ne peux pas répondre à cela. Beaucoup
de gens assument mal la paix parce quelle est très amère. Cest un peu cela
dans le film. Beaucoup de gens ont eu plein despoir pendant la guerre, parce
quils espéraient la paix. Une paix qui viendrait répondre à leurs besoins ou à
leurs souffrances. Et ils sont très déçus parce que cette paix na apporté aucune
solution. Au contraire, le système est resté le même. Donc aujourdhui il y a tout
un mouvement qui regrette la guerre. Cétait une recherche dintensité, une
recherche démotion, de solidarité
de plein de choses. Ici, on a le même
exemple avec les gens qui se jettent dun pont accrochés à un élastique.
Cest une recherche dadrénaline la guerre. Et en même temps cela ma
forcé à penser. Cest un éveil nécessaire sur la communauté, la politique, le
social. Maintenant, malheureusement ce nest pas le cas de tout le monde parce que
sinon les choses avanceraient. On ne peut pas donner une histoire de la guerre.
Cest très étonnant.
Ce nest pas ce que lon entend dhabitude à propos de la guerre.
Attention, la guerre
cest pas joli. Daccord ? Il ne faut pas se méprendre. Cest quelque
chose dhorrible. Mais je parle de la perception de la guerre.
Propos
recueillis par
Jonathan Lecarpentier
Autour de la maison rose, chronique
du film |