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Julien Duvivier le pessimiste amoureux
En France, dans les années trente et donc, à l'avènement du
parlant, certains cinéastes avaient un point commun : ils
devaient se démarquer de l'envahisseur hollywoodien. Hollywood.
Ce pays où l'on trouve tant de désirs, tant de choses incongrues,
des producteurs fous amoureux de starlettes diaboliquement
ravissantes, des épopées vertigineuses, de beaux gosses se
baladant dans des rues semées d'embûches. Duvivier était une
exception dans cette règle française et peut-être une référence
dans le cinéma mondial. Il fut tellement original qu'il suscita
l'admiration d'un Suédois nommé Bergman et d'un être étrange
aux multiples nationalités et dont le regard trompait tout
le monde, Orson Welles.
On
trouvait tout et de tout en effet dans un film de Duvivier
! Une note de facture impayée, un jeune homme qui venait de
se faire larguer par sa copine, une histoire d'adultère filmée
à la puissance 10, le désarroi sexuel d'une femme frigide,
l'envie de réussir entre amis, les parties de pêches le dimanche
après-midi, les erreurs judiciaires, la honte de ne pas être
comme les autres. Les regards de tous ceux qui eurent envie
de dire une fois dans leur vie : je t'aime … et le pessimisme
amoureux. Duvivier avait le don de filmer les choses ordinaires
d'une façon extraordinaire. Aucun artifice, aucun mouvement
de caméra superflu, aucune direction d'acteur exagérée, Duvivier
filmait les êtres comme des plaisirs inassouvis.
S'il
n'y avait qu'un seul titre à retenir de cette rétrospective,
qu'un seul film de Duvivier, qu'une seule œuvre des années
quarante à conserver, ce serait Panique (1946). Chef d'œuvre
définitif, maintes fois revu et immensément riche en trouvailles
visuelles. Panique, c'est l'accomplissement d'un art, d'un
style, d'une thématique que seul Duvivier pouvait transcrire
à l'image. Bergman lui-même autopsia ce film et en resta pantois.
Plans serrés pour mieux cerner la médiocrité de l'être humain,
direction éblouissante et surtout une atmosphère fantomatique
qui plonge le spectateur dans une spirale où ses propres larmes
seront la preuve d'une émotion partagée. Plusieurs scènes
confirment le génie de l'espace cinématographique de Duvivier
mais une cependant apparaît comme la définition de l'émotion
au cinéma : la séquence finale où le plus grand acteur du
cinéma français, j'ai nommé Michel Simon, arrive sur la grande
place et s'aperçoit de l'absence - mystérieuse - de la foule.
Progressivement, il analyse la scène qui s'offre à lui et
finit par voir ses propres valises, posées délicatement à
même le sol, symbole de l'exclusion. Toute la thématique de
Duvivier est dans ce plan, dans le regard de Simon qui, médusé,
a compris deux choses : que la solitude, qu'il a toujours
vécue, l'exclu définitivement de la société et puis surtout
qu'il va être la victime innocente d'une assistance tortionnaire.
Ce
qui viendra ensuite sera à double tranchant pour ce cinéaste.
Il va sans cesse tourner, ne faire que cela, ce qui le plongera
dans une incompréhension assez troublante. Car l'objectif
de Duvivier est de montrer aux autres et surtout aux critiques
qu'il n'est et ne sera jamais un has-been. Une anecdote assez
onirique et amusante est à rappeler. A la sortie de Voici
le temps des assassins, le jeune critique François Truffaut
écrit dans Arts, le 18 avril 1956 : " Duvivier a tourné 57
films ; j'en ai vu 23 et j'en ai aimé 8. De tous, Voici le
temps des assassins me semble le meilleur " Duvivier le contacte
et lui propose de collaborer à l'écriture d'un scénario. Le
projet prend du temps et semble disparaître. Et puis, Truffaut
reçoit une lettre du cinéaste : "Cette nuit, j'ai fait un
curieux rêve. vous et moi étions au Havre. Nous étions sur
le point d'embarquer pour l'Amérique sur un énorme paquebot
dont je voyais très nettement le nom : L'Atlantique…C'était
moi qui vous offrais le voyage !!! Mais au moment de monter
à bord je m'apercevais que je n'avais pas pris votre billet
de passage…Vous entriez dans une colère folle, et me disiez
mes quatre vérités. Alors j'allais trouver le chef-purser
qui se rappelait que j'avais traversé en 1948 et qui me donnait
une cabine. Puis tout à coup nous étions en mer et on me demandait
au téléphone…Je ne saurai jamais qui m'appelait car à ce moment
je me suis réveillé." La preuve que Duvivier ne voulait pas
être mis au banc des indésirables et des tâcherons.
Cette
rétrospective, qui se tiendra durant les mois de décembre
et janvier au Reflet Médicis, présente une vingtaines de films.
Certains seront des surprises. Tous auront la griffe de celui
qui aimait à définir son travail par ces quelques phrases
: " Le cinéma c'est un métier, un rude métier que l'on acquiert.
Personnellement, plus je travaille, plus je m'aperçois que
j'apprends et que je ne sais rien proportionnellement aux
infinies possibilités cinématographiques "
Samir Ardjoum
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