Chroniques

Cinema

dossiers

avec Allociné

Portraits Volés :
l’hommage dans l’œuvre de

François Truffaut

François Truffaut en 1956
" François est peut-être mort. Je suis peut-être vivant. Il n’y a pas de différence, n’est-ce pas ? " Jean-Luc Godard

Quinze ans après la mort du réalisateur des Quatre Cents Coups et du Dernier Métro, aucun hommage ni rétrospective semble pointer sur les écrans. Comment honorer ce réalisateur qui savait si bien se souvenir de ceux qu’il aimait ou admirait dans ses écrits et dans ses films ?


Ce fut un dimanche que François Truffaut est allé rejoindre, sans le vouloir réellement, son père spirituel, un certain Jean Renoir. Il avait 54 ans. L’enfant sauvage de la Nouvelle Vague laissa un héritage impressionnant. Résumons la chose , si vous le voulez bien : 3 courts métrages, 21 longs métrages, des centaines d’articles et quelques livres dont deux recueils de critiques et textes sur des personnalités qu’il affectionnait. Car la force de Truffaut se trouvait dans sa persévérance et sa soif de travail. On sait tous qu’il fut un grand polémiste, attaquant sans relâche toutes les fausses légendes du cinéma français (voir son texte Une certaine tendance du cinéma français). Mais on a la propension d’oublier – volontairement ? – qu’il rédigea les plus beaux textes sur Renoir, Becker, Hitchcock… des cinéastes qu’il aimait, tout simplement.
L’écrivain de cinéma du temps des Cahiers… (1953-1958) mais aussi le cinéaste en tant qu’essayiste fut un inconditionnel des hommages et des portraits. Utilisant un style léger, ironique, allant jusqu’aux jeux de mots, Truffaut pouvait en une phrase résumer toute une biographie conventionnelle sur un acteur ou une actrice. Quand Marie Dubois joue, toute ressemblance avec la vie réelle cesse d’être fortuite.
Apprenez le François (par Jean-Luc Godard)
A l’instar de ses confrères, on sentait chez Truffaut le devoir, mais aussi le désir, d’exprimer son amour et son respect vis-à-vis d’un cinéaste. Il fallait qu’il sache. Qu’il connaisse tous ses secrets ! Le cinéaste tant glorifié apprenait par la suite qu’il était admiré par un jeune homme fragile et timide dont la vie dépendait du cinéma.

Citons un exemple mémorable sur Renoir : " Ce n’est pas le résultat d’un sondage mais un sentiment personnel : Jean Renoir est le plus grand cinéaste au monde ". Puis il conclue cette affirmation : " Ce sentiment personnel, beaucoup d’autres cinéastes l’éprouvent également et d’ailleurs, Jean Renoir n’est-il pas le cinéaste des sentiments personnels ? " Toujours ce soucis d’être dans le vrai et de le prouver par une virtuosité stylistique incontournable.

Lorsque le critique décida de devenir cinéaste, il adopta un comportement qui surprit ses détracteurs. Il filma des instants de vies pour les consacrer entièrement au cinéma. (Re)voyez ces premiers films et vous en constaterez les subtilités truffaldiennes rendues dans tous ces hommages.

Les Quatre Cent Coups(1958), par exemple, est une œuvre dédiée à la mémoire d’André Bazin, mais aussi au cinéma d’Alfred Hitchcock. Observez méticuleusement la séquence de la fête foraine. Doinel participe à une des attractions. Si vous êtes attentifs, vous remarquerez parmi les gens qui accompagnent Doinel, un jeune homme de 26 ans qui n’est autre que Truffaut. On appelle cela une présence hitchockienne. Truffaut rend hommage au cinéma en pratiquant le cinéma de ses pairs. Le Hitchbook, François s'entretient avec Alfred Hitchcock...

Dans Domicile Conjugal (1970), il fit croiser, le temps d’une courte séquence, Antoine Doinel et M. Hulot (personnage inventé par Jacques Tati). Une saynète tendre dans laquelle l’imaginaire rejoignait le burlesque. Toujours dans ce film, un peu plus loin, Doinel annonce à son meilleur ami qu’il est papa. En voici les dialogues : " Pourrais-je parler avec Jean ? Ah ! Bonjour Mme Eustache, est-ce que Jean Eustache est là ? Ah ! Vous pourrez lui dire qu’Antoine Doinel a eu un petit garçon. " Les jeux de mots du critique ont laissé place aux jeux d’images du cinéaste. Car une chose est sûre : Truffaut filme des souvenirs de cinéphile. Ses rêves, il nous les offre tel un bouquet offert avec préciosité à la femme aimée. La force visuelle de la scène où apparaît un clone d’Hulot et l’improvisation de cette déclaration d’amitié au cinéaste Jean Eustache sont plus que des points de détails, ils forment un puzzle d’idées, une sorte de canevas nostalgique.

(suite)