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Il est maintenant devenu
un lieu commun que dassocier le thème de la rédemption à luvre
de Martin Scorsese. On le sait désormais, litalo-américain aura
passé sa vie à tourner et retourner (dans les deux sens du terme)
autour de la croix du Christ. De lhomme de la rue (taximan,
ambulancier, voyou, comique raté
) à licône (Boxeur, Parain,
Dalaï-Lama, Jésus Christ), les doutes, les culpabilitées, les
questions sont les mêmes : Ai-je une mission sur terre ?
Suis-je abandonné ou habité de dieu ? Peut-on être lavé de
ses pêchers ?
A
la sortie dun nouveau film de Martin Scorsese, on ne se pose donc
pas de question quant au contenu du fond. On sait davance à quoi
sattendre. Quant à lesthétique, elle ne semble plus beaucoup
varier depuis "Cape Fear" ("Les Nerfs à Vif"). Il
semble que Scorsese ait définitivement choisi la voie hyper esthétisante
des images léchées et des mouvements de caméra à la fois souples
et percutants et donc abandonné la voie plus réaliste de films comme
"The King of Comedy" ("La valse des Pantins"),
"Taxi Driver" ou même "Good Fellas" ("Les
Affranchis").
Pas
grand chose de nouveau à attendre donc, dun nouveau film de
Scorsese, se dirait-on ? Surtout quà la lecture du synopsis,
on pourrait vite croire quil sagit des nouvelles aventures de
Travis Bickle (De Niro dans "Taxi Driver") en ambulancier.
Et
pourtant, diantre, quel film ! Cest fou tout ce quon peut
exprimer en racontant toujours la même histoire !
La
petite histoire est on ne peut plus simple : Franck (Nicolas
Cage) est ambulancier. Depuis quelques temps, Franck ne sauve plus de
vies. Il se sent abandonné de Dieu, fautif de ne pas avoir sauvé la
vie dune jeune junkie (Rose) morte dans ses bras quelques semaine
auparavant. Durant trois nuits, Franck sombre, à bout de souffle,
incapable de se raccrocher au monde des vivants (dès le deuxième
jour, Jack est un mort-vivant). Dans son cauchemar, circulent
des personnages qui sentrecroisent tout au long du film. Au premier
plan, il y a Mary (Patricia Arquette) et son père mourant, au second
il y a ses coéquipiers, dont aucun ne saura apaiser sa souffrance (ni
par lespoir dune vie meilleure, ni par la dévotion, ni par la
violence) et au troisième plan, il y a la faune des âmes perdues,
des fantômes, dans lesquels Rose ne cesse de sincarner. Et donc
toujours la même question : Franck pourra-t-il se laver de ses pêchers
et ainsi rejoindre le monde des vivants ?

Dun
bout à lautre du film, Franck visite les anti-chambres de
lenfer. Il nest pas question de jour, ni même de ciel. En ce
sens, il y a beaucoup de similitudes entre "Bringing out the Dead"
("A tombeau ouvert") et "After Hours", même si
ici, Franck est plus une victime Faustienne que Kafkaïenne car
premier responsable de sa mise à lécart du monde.
Franck
est victime davoir cru pouvoir sauver des âmes, davoir cru
pouvoir être le bras de dieu. « Quand on sauve une vie, dieu
passe forcément en nous », se dit-il. Mais cela veut-il dire
que dans lechec, dieu nous abandonne ? Et dans ce cas, à quoi
bon vivre et pourquoi ne pas rejoindre les fantômes, morts ou vivants ?
Parallélement
au père de Mary qui oscille entre la vie et la mort, le film est
rythmé par une succession darrêts du cur, délectrochocs et
de retours à la vie. On passe de la léthargie (le désir de Franck
de cesser de vivre socialement ou physiquement), aux accélérations
vertigineuses, hors souffle, psychotropes (Franck bois, se dope,
sinjecte de ladrénaline, respire de loxygène pur
), à
quelques moments de paix, de vie, que constituent ses rencontres
successives avec Mary.
Notons
que le prénom de Mary renvoie ici moins à la vierge quà celui de
Marie-Madeleine. Ainsi elle fait écho à la tentation dans "La
dernière tentation du Christ", la tentation de ne pas être lélu
et de vivre à nouveau parmi les Hommes. Le salut de Franck passera
par elle.
Ce
fond donc, quasiment invariable dun film à lautre, est servi
par une forme toujours plus imaginative et inventive. Car cest là,
à mon sens, la marque de génie de Scorsese : il invente et réinvente
le langage cinématographique, enrichie son vocabulaire à chaque film
de nouvelles expressions.
Hormis
dans "Les nerfs à vif", où il y avait une nette redondance entre le
fond et la forme (sur-dramatisation de la peur, du suspens
), chaque
film de Scorsese invente de nouvelles façons de dire la même chose.
Ainsi,
on retrouve ici les mouvements fluides, lents, souvent décadrés déjà
très présents dans "Casino" et "Kundun" (cf. :
Larrivée dans "loasis" du dealer après la
fusillade), les travellings "coup de poing" inaugurés dans
Casino (cf. : Arrivée de lambulance sur les lieux du meurtre
dun autre dealer), les puits de lumière blanche électrique qui
inondent les personnages par le haut, déjà présents dans "Taxi
Driver", mais devenus quasi systématiques depuis "After
Hours" et repris depuis par un grand nombre de réalisateurs tels
que Oliver Stone (poussé à lextrême chez lui), Abel Ferrara ou
Greg Araki.
Voilà pour le
"déjà vu", mais au rayon des nouveautés, on pourra noter la succession de plans en
surimpression de Mary précédent un moment dintimité entre elle et Franck dans lhôpital. Le sens classique
dune telle surimpression renvoie au passage du temps. On lemploie souvent pour exprimer lattente dun
personnage seul. Or, ici, le sens de ce code cinématographique est détourné. En effet, il ny a strictement
aucune ellipse entre ces surimpressions et la séquence de dialogue qui suit. Lemploi de cet effet tend plutôt à
marquer une parenthèse dans le cauchemar de Franck. Sans être véritablement choquant, ce détournement
bouscule nos codes près-établis et réveil du coup notre attention à la séquence. Cest une des grandes forces de
Scorsese que de ne jamais céder aux facilités des codes cinématographiques pré-digérés.
Même si
"Bringing out the Dead" ne fait pas partie des plus grands chef-duvres de Martin Scorsese, il nen
demeure pas moins un très bon film, très ludique, voire jubilatoire, tant par son esthétique que par sa mise en
scène et ses acteurs. Un plaisir attendu certes, mais un plaisir quand même.
Bret |