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avec Allociné

Kevin Spacey
n'aura pas l'oscar


A contrario de ses collègues, l’excellent acteur Kevin Spacey choisit, une fois de plus, de faire primer la qualité sur la quantité en jouant dans l’excellent et cynique premier film de Sam Mendes : American Beauty.

Il n’a pas un physique de jeune premier. Sa corpulence moyenne et ses cheveux proches de la calvitie, son visage ordinaire,… Tout, dans la personne de l’acteur Kevin Spacey, le pousserait à n’interpréter que des types moyens, des common people, ronds de cuirs aigris relégués aux seconds rôles (il a d’ailleurs obtenu cet oscar pour Usual Suspect). Et pourtant, l’acteur ne s’est jamais cantonné dans l’interprétation de l’américain moyen (jusqu’à aujourd’hui). Au lieu de cela, les réalisateurs le percevaient plutôt comme un tueur en série (Seven, 95) un génie du crime (Usual Suspect, 95) ou bien tout type de personnages à forte personnalité (L.A. Confidential, 97) et même tyrannique (Swimming with Sharks, 94).

Toute une galerie d’individus qui en imposent auxquels cet ancien de l’illustre Juilliard School a imprimé son charisme pour en faire des êtres troubles et doubles. Procurant beaucoup plus de frissons aux spectateurs de Seven par sa nonchalance et sa glaciale sobriété que par une quelconque furie meurtrière.

C’est que l’animal a un regard, et qu’il sait en jouer à l’envi. Tendre et angélique, dur et pervers. Il a le truc pour que nous ne sachions plus sur quel pied danser avec lui et il semble en être bien plus conscient que nous.

Ils ont donc été nombreux à percevoir le potentiel énergétique sous le physique ordinaire. Jusqu’à Sam Mendes et son American Beauty, petit chef d’œuvre de perversion ordinaire où les habitants d’un quartier bien sous tous rapports (ciel bleu, maisons colorées et identiques, voisins souriants… un cauchemar à la Tim Burton en somme) cachent des perversions qui sont sur le point de faire déborder le vieux vase ébréché de la moralité. Dans ce petit monde qui ne veut rien savoir du grand, Kevin "Lester Burnham" Spacey est un cadre minable et frustré qui se "révèle" (si l’on peut dire !) le jour où il rencontre une teenager doté de tous les standards de l’American Beauty. Le type ordinaire se transforme alors en monstre ordinaire. Pédophile occasionnel d’une normalité des plus flippantes, les tentatives du bonhomme pour devenir un vrai mâle digne de la juvénile beauté sont pour le moins touchantes. Une fois de plus, Spacey fait dans la finesse. Le monstre qu’il interprète est désespérément ordinaire, fondu dans la masse tel le criminel de Seven. Et c’est en cela qu’il dérange.

Selon les rumeurs récentes, Spacey serait, comme sa partenaire dans le film Annette Bening, en bonne voie pour remporter une statuette à la prochaine cérémonie des oscars. Au vu des précédents rôles ayant permis d’accéder au titre - des malades (Hanks pour Philadelphia, Cage pour Leaving Las Vegas) ou des autistes (Hanks encore pour Forrest Gump, Hoffman pour Rain Man) - il y a fort à parier qu’un pauvre pédophile dégénéré ne soit pas un statut suffisamment touchant et pitoyable pour susciter la pitié des votants. Ne pas lui décerner la statuette est d’ailleurs peut-être le meilleur moyen de rendre hommage à la qualité de jeu de cet interprète dont l’importance du talent se trouve avant tout dans la discrétion.

Yves Le Corre