Une récurrence émerge néanmoins : tous les principaux protagonistes de
ces histoires dont Schroeder participe toujours à lécriture, sinspirent de personnes, comme on dit, réelles. Cest pour lui un
besoin, une nécessité sans laquelle rien ne respire et ne vit. "Le Mystère von
Bülow", que Coursodon et Tavernier qualifient de manière
sibylline de faux documentaire et de fausse fiction, est à ce titre exemplaire. Il reprend un fait-divers célèbre des années 80, et sinsère
dans le genre des « true crime stories » dont raffolent les anglo-saxons . Sil y a ainsi une chose qui napparaîtra jamais dans un film
de Barbet Schroeder, cest ce carton davertissement si incongru mais
très fréquent qui déclare que « tout rapport avec des personnes existantes ou ayant existé ne
serait que pure coïncidence ». Mais qui
sait ? Dans une uvre si protéiforme, à la liberté gagnée dans la lutte
et la persévérance, tout peut arriver. "LEnjeu" amorçait déjà un glissement sur la pente parfois sans retour du cinéma hollywoodien. Mais
notre explorateur de la vérité est depuis revenu à son obsession première, le roman dont est tiré
"La Vierge des tueurs" ayant un aspect
autobiographique.
Cette recherche du vrai, qui a déjà une valeur en soi, sert ici un dessein plus vaste. Elle
est le cadre dune analyse des comportements déviants et de la confrontation de laltérité. Lhonnêteté qui préside à
la peinture de personnes réelles permet de faire accepter
plus facilement lhorreur ou la bizarrerie de leurs attitudes.
"Barfly",
daprès Bukowski, ou son dernier film nous touchent par cette capacité à
approcher la dimension de lhumain, trop humain. Obsédé par le désir de
ne jamais se répéter, Schroeder est fasciné par ces individus qui se laissent dévorer par la réitération jusquà la chute de la folie, une
folie qui se vit dans la banalité du quotidien. Il approche de cette zone frontière entre la normalité et la démence. Il en questionne
lexistence, la réalité et induit le trouble. La perturbation est là qui
guette. Elle attend de sortir de loubli dans lequel la jetée notre
désir de croire que la vie et la fiction cohabitaient dans une étanchéité rassurante.
Barbet Schroeder est un cinéaste de la fissure, du dilemme. Ces choix
cornéliens auxquels sont sommés de répondre ces personnages, entre la
sincérité et le mensonge, entre lintérêt collectif et limprécation
sociale, il les amène devant les spectateurs. Il sollicite une participation morale qui nourrit la progression du récit. La
manipulation non du regard mais du point de vue est assumée totalement,
et est peut-être même lobjectif premier de son uvre. Le général Idi
Amin Dada, le joueur incarné par un Jacques Dutronc obsessionnel dans
"Tricheurs", von Bülow ou le psychopathe de "LEnjeu" sont tous des
substituts de metteurs en scène. Ils tentent dintroduire leur fiction
dans la réalité du collectif.
Ces dispositifs manipulateurs supposent en amont une retenue dordre
stratégique. Cette froideur, ce temps de réflexion que simpose Schroeder avant chaque nouveau film, transparaissent dans sa manière de
saisir lenvironnement. Ses décors, véritables projections mentales investies comme des sujets centraux de lhistoire, sont découpés au
scalpel par une caméra qui en souligne le caractère souvent métallique,
froid et lisse. La particularité de lhumain, sa tendance à la déviation
et aux ruptures, explose alors au milieu du hiératisme de ces murs. La folie vient sy frotter, telle une onde sismique parcourant un champ de
neige immaculée. Elle sourde, elle glisse sur la surface.
Cette uvre dexplorateur curieux dessine depuis maintenant plus de
trente ans une chose rare et précieuse. Ses divers opus sont un peu comme les lignes de la main, des traits qui dans leurs circonvolutions
et leurs détours proposent à voir le visage dun homme. Arpenter les
genres et les lieux, aller au devant de lautre ne se réduit pas alors à
une recherche inconditionnelle de linédit. Au contraire, cela aboutit
à la révélation dun paysage en expansion, de plus en plus riche et
complexe ; un univers où le cinéma se confond avec la vie, et où lêtre
humain évolue dans toute sa plénitude, libre de succomber à la crise ou
à lincohérence. En fait ces traits rappellent les biographies imaginaires de Borges. Dans ces fictions, lhomme ne se réduit jamais à
son uvre ou à un geste qui pourtant se frottent à lexhaustif et à
linfini. Mais à la différence de ces nécrologies rêvées, les choses
sont ici en devenir. Et elles suivront certainement dautres chemins insoupçonnés et réjouissants.
M.Merlet
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