Quand on voit pour la première fois Barbet Schroeder, ce qui frappe dabord chez lui, cest son regard. Des yeux denfant baignés dun éclat
rieur, dont la forme en amande suggèrent lespièglerie et la curiosité. Cette impression est dautant plus forte et étrange que
lhomme est grand, sa massivité contrastant avec la légèreté de ces deux
points lumineux. Ce corps imposant, il sut lutiliser dès sa dix-neuvième année en faisant lacteur ; plus quen létant, à lattention
dun Eric Rhomer apprenti-cinéaste. Il joua en effet dans "La Boulangère
de Monceau", le premier film de lancien collaborateur des Cahiers du cinéma. Avec lui, il partagera plusieurs fois la fonction de producteur
puis fondera les célèbres Films du losange, une maison à laquelle il participe encore de nos jours.
Sa silhouette, il la également mise au service des jeunes réalisateurs
de la Nouvelle Vague, pour qui il monta le fameux "Paris vu par
", ou, plus récemment, de Chéreau et de Burton. Mais le rôle dacteur lui sied
peu. Il était et reste en priorité intéressé par la mise en scène, et
par lensemble des étapes quimplique la confection dun film. Il
sollicite le mouvement et lactivité. Car, avant toute chose, cest un
explorateur. Il est de ceux qui cherchent, non pas parce quils sont perdus, mais au contraire parce quils savent ce quils sont et ce
quils veulent. Il avance dans un film comme on bat le terrain. Il en fait lexpérience.
Pour John Huston, certains tournages étaient prétexte au voyage et à la
visite de contrées lointaines. LInde, lAfrique ou le Mexique sont
autant de lieux quil prit plaisir à traverser au point que le tournage
en devenait parfois secondaire. Barbet Schroeder pourrait tendre à cela
si pour lui, au contraire, tout pas effectué en territoire inconnu ne létait pour le bénéfice du film. A chaque nouvelle entreprise, il
effectue un énorme travail de documentation et de préparation. Il se décrit dailleurs lui-même comme un « fétichiste de la réalité », de
lici et maintenant, ne pouvant senfoncer dans les régions de limagination quen emportant toutes les informations offertes par le
réel. Un réel qui ne prend sens que dans la confrontation physique, dans
la rencontre, mais dont il nest cependant pas dupe.
Car tout un pan de son uvre se construit sur cette alternance, cette
valse entre la fiction et la réalité, entre le cinéma romanesque et le
documentaire. Même quand il semble se consacrer uniquement à ce dernier,
comme dans "Koko, le gorille qui parle" ou "Général Idi Amin
Dada", il ne peut sempêcher de souligner la présence de la mise en scène dans le
réel. Poussé par un humour tordu et grinçant dont il est coutumier, il ira jusquà sous-titrer le film sur le dictateur ougandais «autoportrait», le créditant au générique de la musique originale.
Dans
un mouvement inverse, lorsquil senfonce en Nouvelle Guinée avec sa
compagne Bulle Ogier et léquipe de "La Vallée", il va à la rencontre de
tribus indigènes. Et sur lécran, ce qui était un film hippie sur la
recherche dune utopie, dun Eden perdu, bifurque insensiblement vers le
témoignage, vers lenregistrement brut de pratiques ancestrales peut-être vouées à la disparition. Là encore, Schroeder accepte et revendique
cette prégnance de la réalité. Il garde au montage le moment où un
chef de tribu exprime le souhait, au milieu de ce qui est accepté comme
fiction, que le film apportera au reste du monde la beauté de son
peuple. Il y a en cet instant magique, troublant, irruption violente du réel dans la narration. En fait, le premier retrouve en toute logique
son statut de géniteur du second, rôle dont on lavait peut-être trop
souvent dessaisi.
Ces saillies, signes dune véritable mais passionnante schizophrénie du
style, se dessinent plus ou moins à la surface du film. Elles causent aspérités et autres fractures, jusquà fixer, dans
"La Vierge des tueurs",
cet air du temps et ce présent des rues si chers à la Nouvelle Vague. Cette insémination peut prendre des formes multiples. Elle se décline
jusquà létourdissement, de la présence de véritables sado-masochistes lors des séances drôles et glaçantes de
"Maîtresse" au rôle du directeur
de casino confié à un ami joueur professionnel dans "Tricheurs", ou dans
le soin méticuleux apporté aux détails de films daction a priori invraisemblables comme
"J.F partagerait appartement" ou "LEnjeu".
Lévasion de Michael Keaton dans ce dernier est ainsi un joyau dintelligence et de précision.
Une récurrence émerge néanmoins...
(suite de l'article)
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