La cinémathèque a pour vocation de satisfaire nos passions cinéphiliques : elle ne
cesse de revisiter lhistoire du cinéma pour y dénicher des noms injustement
laissés dans loubli. Il y a quelques années, elle nous offrait une intégrale de
Naruse, cinéaste japonais de laprès-guerre considéré aujourdhui
presquà légal des maîtres Ozu et Mizoguchi. La rétrospective du mois de
mars met au goût du jour les films de Kenji Misumi, jusqualors pratiquement
invisibles et jamais présentés dans leur intégralité.
Misumi a tourné de
1954 à 1975, date de sa mort ; cinéaste de studio, son nom est inséparable de
celui de la Daei, grande société de production japonaise, où il était
spécialisé dans les films en costume. De la superproduction mythologiques (Bouddha)
au film de samouraï en passant par linspiration manga (la série des Baby cart),
il met la main à toutes les facettes du genre, en reprenant des thèmes familiers à la
culture populaire japonaise. Komako de la maison Shirako et La lignée
dune femme sont deux films centrés sur la difficile condition de la femme dans
le Japon traditionnel.
Komako et la geisha de La
lignée dune femme sont en lutte contre une société qui ne leur permet pas de
vivre librement leurs amours : les moments dintimité amoureuse sont rendus par
des gros plans qui constituent des moments de pose dans le récit et de contemplation
esthétique, tel le visage abandonné de la jeune fille dans les bras de son amant. Au
contraire la tension psychologique donne lieu à des séquences de montage serré
surprenantes, comme si elles rendaient laccélération des battements du cur
sous lemprise de la peur. Une autre curiosité est lapparition dans les deux
films dune femme armée dun pistolet : on peut la voir comme un double
renversé de lhéroïne soumise, un personnage marginal qui fait sa propre loi, mais
finit par être condamnée.
Comme dans le cinéma
américain, ces audaces stylistiques et thématiques sont la preuve que le cinéma le plus
conformiste peut être vecteur dinventivité. Il ne sagit pas de crier au
génie ; mais la découverte de Misumi dautant plus intéressante que lon
assiste actuellement à un grande vogue du cinéma japonais (les phénomènes Kitano
et plus récemment Kiyoshi Kurosawa) : une bonne raison pour remonter vers leurs
prédécesseurs.
Judith Lindenberg