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avec Allociné

Hommage
 à 
Marcello
 Mastroianni

“Marcello (...), c’est un grand”.
Federico Fellini

Dans le bel article du Monde, Ciao Marcello, écrit à la mort de Marcello Mastroianni, Vittorio Gassman, qui avait débuté en même temps que lui, se souvient d’une "figure extraordinairement humaine" et Monica Vitti ne cesse de pleurer ce "compagnon inoubliable qui avait la curiosité de la vie". A son tour Walter Veltroni, ministre italien de la culture, vante "una bella personna d’une richissime humanité qui a su interpréter la vie et son travail avec discrétion et sens de l’humour". Chacun peut se souvenir de l’élégante prestation de Mastroianni dans la Dolce Vita, (Palme d’or au festival de Cannes en 1960) où Fellini a su capter au bond le talent de celui qu’il aimait surnommer "Marcellino".

Marcher dans son temps, au risque de se laisser piétiner, au risque de crouler sous la machine, c’est peut-être ce qui aura permis à Marcello Mastroianni d’être à la fois un homme de son temps et de tous les temps. Il a derrière lui une carrière faite de 160 films, dans laquelle on chercherait en vain une trace de médiocrité. De Nuits blanches de Luchino Visconti (1957) à la pièce de Furio Bordon, Les dernières Lunes (1996), Mastroianni a su faire preuve d’une audace tranquille et désinvolte, lui qui dira à Alain Elkann : "j’ai infiniment de reconnaissance envers la vie, qui a été généreuse avec moi. J’ai eu de la chance". 

Pour prendre la mesure d’une beauté physique livrée à l’état brut, en pâture à la vue de tous, il faut avoir en tête qu’il n’y a qu’un Mastroianni et non des Mastroianni, qu’il n’y a qu’un homme dévoilant sans cesse sa passion de vivre. Ni masque, ni apparence.

"Je crois qu’un acteur se laisse toujours séduire. 
C’est un enfant gâté qui a trop l’habitude qu’on s’occupe de lui pour abandonner une position aussi confortable".

Marcello Mastroianni,1991.

A défaut d’autres mérites, j’ai peut-être celui d’appartenir à une génération qui a découvert Mastroianni dans l’âge avancé et les rides, quand sa maturité faisait des pieds de nez au box-office. Je ne prétendrai pas brosser ici le portrait d’une idole, je risquerais d’être banal. Car Marcello Mastroianni est avant tout un homme charnel que l’on ne saurait réduire à quelques stéréotypes, notamment celui du bellâtre latino. En fait “l’idole Mastroianni”, par la renommée qu’elle dégage, estompe cette intelligence du coeur, “cette compréhension de la créature humaine” (Fellini) dont Marcello était l’apôtre.

Me pardonnera-t-il d’oser dire que sa carrière témoigne d’un amour de l’Homme et d’une profonde générosité, lui qui estimait n’être “généreux qu’avec ceux qu’[il] aimait”. Le perfectionniste Mastroianni - dont le trait distinctif fut de ne jamais se reposer sur ses lauriers, fût-ce au sommet de sa gloire - ne s’est pas interdit de choisir une étoile : l’homme dans toute sa contradiction, l’homme et ses tares. Par le recours à l’enlaidissement, par l’interprétation d’officier bravache, coléreux ou de chauffeurs de taxi bonasses, Mastroianni prouve qu’il peut s’adapter à toutes sortes de rôles. Ainsi qu’en témoignent des oeuvres comme le Bel Antonio (1960) de M. Bolognini, Les Camarades (1963) de Mario Monicelli, Drame de la jalousie (1969) d’Ettore Scola, Mastroianni cherche à renverser la vapeur, à briser cette définition du “latin lover” estampillée par le cinéma américain.

En effet, rien n’est plus injuste que cette étiquette “usurpée et embarrassante” confiera-t-il dans un entretien. Car Marcello Mastroianni n’est pas qu’une gueule. Réduire un parcours de cinquante ans à la seule image d’un séducteur ténébreux aux moeurs faciles, c’est oublier des interprétations d’une grande sensibilité. Dans Journal intime de Valério Zurlini en 1962, Mastroianni campe un jeune journaliste plein de pudeur, dont les sentiments s’échelonnent du non-dit à l’allusion, jamais dans l’effusion. De la Dolce Vita à Huit et Demi, en passant par La Cité des femmes et Ginger et Fred, Fellini s’est servi de Marcellino comme d’une sorte d’alter ego, toujours disponible pour s’affubler des habits avantageux  du metteur en scène ou de la défroque du cabot vieillissant. De même, le plébiscite du public de la fin des années 50 aux années 70 qui a propulsé Mastroianni sur les cimes, fait l’impasse sur des débuts plus modestes, quand il n’était qu’un comédien amateur. Le public sait-il que Mastroianni a appris son métier, de 1948 à 1956 dans une dizaine de pièces signées Shakespeare, Goldoni, Tchekhov, A.Miller, T. Williams ?

Mais le plaisir de Mastroianni est de jouer la comédie. “Au cinéma, c’est très facile d’emmerder le monde avec sérieux. Il faut vivre, il faut rire”, lance une voix chaude, charriant dans son accent toutes les saveurs de l’Italie. Mastroianni affectionne la comédie italienne, celles de Blasetti, Dommage que tu sois une canaille (1954) et La chance d’être une femme (1955), dans lesquelles il donne la réplique à Sophia Loren. Par le biais de la satire sociale, Mastroianni se pose comme un acteur engagé, notamment dans Divorce à l’italienne (1961) de Pietro Germi qui obtient le Prix de la meilleure comédie mais provoque une levée de boucliers des défenseurs du mariage.

"Je suis optimiste, je vous jure 
que je crois beaucoup à la générosité de la vie, 
bien sûr avec des moments de drame et de mélancolie, 
mais mon attitude, c’est la reconnaissance".

Marcello Mastroianni, 1990.

A quelque époque qu’on choisisse de parler de Mastroianni, il est toujours fidèle à lui-même, épris de son métier comme d’une ancienne maîtresse. Il avait sa manière à lui d’entendre son métier. D’ailleurs, il était décontenancé par un Vittorio Gassman pour qui être acteur était presque un sacerdoce. Lui parlait-on de notoriété qu’il ricanait, haussant les épaules. Il faisait ce métier “comme on va à l’usine ou au bureau”. “Moi, je ne sais rien faire d’autre”, ponctue-t-il.

A la manière d’un artisan qui polit ses créations, Marcello épousait les vies qu’il interprétait avec une véracité étonnante. Il a su exploité cette part de lui-même toute entière vouée à la pudeur, à la timidité et son mystère, me semble-t-il, tenait en ce dosage minutieux entre l’acteur qui, à notre époque, doit être exhibitionniste pour réussir, et l’homme complexé, rejeté dans l’ombre de ses faiblesses. Un jour, il murmure à Oriana Fallaci : “Je ne me suis jamais plu (...) je ne suis pas beau et ne l’ai jamais été”. Le génie de Mastroianni, s’il existe, se dérobe dans son humilité ou, pour mieux dire, dans son absence de vanité. “Il ne faut jouer ni un autre ni soi-même. Il ne faut jouer personne”. Cette phrase de Robert Bresson s’impose doublement pour Mastroianni. Ce dernier a vaincu les faux-semblants de l’interprétation et il a su donner à la fiction la vie qu’elle méritait, cette pulsation, cette épaisseur, cette chair qui manque à tant de films. Je crois que Mastroianni, c’est la passion de la justesse contre les ravages de l’artifice.

"Je suis heureux, mais Mastroianni est meilleur que moi".

Déclaration de Grégory Peck recevant l’Oscar à Hollywood.

Il est au moins une vertu que l’on peut dire propre à Mastroianni, c’est d’avoir cultivé l’humilité  d’un bout à l’autre de sa vie. “J’ai peur de voir ce que font les autres parce que j’ai peur de découvrir qu’ils sont meilleurs que moi”, confiera-t-il à Enzo Biagi.  Le cinéma, sa vie, toute cela n’était qu’une succession d’instants qu’il a savourés sans retenue. La postérité était un trop grand mot pour lui. Tout a toujours été comme avant, quand il jonglait avec des apparitions modestes, avant l’adulation, comme en 1947 dans L’Évadé du bagne.

Marcello Mastroianni a cet inoubliable regard de l’innocence, le regard de celui qui découvre le mal pour la première fois. Chez lui, il n’est pas de jeu qui ne soit spontanéité. Pourtant Dieu sait que Marcello avait “travaillé” son naturel. Avec Valerio Zurlini, il  aurait pu dire que “l’idéal serait de faire un film sur des sentiments à l’état pur”.

C’est à nous de décider qui se cache derrière le masque de Mastroianni, s’il est un homme ou une idole impassible, inaccessible. Quoiqu’il en soit son nom demeure à jamais accolé à ceux des plus grands, de Fellini à Antonioni, en passant par Louis Malle et Théo Angelopoulos. Et l’on se remémore cette réplique dans Les Dernières Lunes : “(...) le bonheur n’est pas prévu sur la planète des vieux”. Là-Haut, Marcellino, dans une  troupe de saints doit jouer la comédie au Bon Dieu. 

Anthony Dufraisse