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Michael Mann


Michael Mann, la peur du vide
Si, aujourd'hui, de nombreux réalisateurs issus de la publicité sont des techniciens irréprochables, la télévision américaine constitue elle aussi un vivier à ne pas négliger. De Arthur Penn à William Friedkin, abondants sont ceux qui ont usé leur fond de culotte sur les bancs inconfortables du petit écran, qui allie budget étriqué, prise de risque minimale et scénario rabâché. Ils en conservent le plus souvent la bonne habitude de savoir raconter une histoire. Et c'est ce qui caractérise notamment Michael Mann, revenant de temps en temps vers sa mère nourricière pour des raisons alimentaires, laissant une empreinte indélébile sur Deux flics à Miami ou Starsky et Hutch en tant que scénariste. Pour le réalisateur, c'est avant tout un terrain propice à l'apprentissage et à l'expérimentation. On n'était pourtant pas si loin du jeune documentariste qui rendait compte des révoltes estudiantines de Mai-68 tant le monde qu'il décrivait semblait aller à la dérive, même si la mise en forme de ses scripts ne leur rendait pas justice. Le rebelle individualiste qu'est Michael Mann, voguant de studio en studio au gré de projets risqués et ambitieux, est l'incarnation vivante de cette contradiction mêlant argent et création, prêt à monter des "produits" clé en main afin de mettre en route ce qui le passionne, voire ce qui l'obsède tant il se pose en bourreau de travail, travaillant au corps les sujets qu'il aborde. Pragmatique, tel qu'on décrit souvent l'Américain moyen, il n'en est pas moins hanté par le manque d'alternative, ce qui surprend quand on connaît ce pays qui, comme au jeu, offrir la possibilité de se refaire.

It's a Mann's Mann's World
Nœud central de son œuvre, Michael Mann base la plupart de ses scénarios sur une idée maîtresse : son personnage principal doit faire un choix décisif qui déterminera la suite de son existence. Point de salut dans ses films. Il ne s'agit pas de reculer pour mieux sauter, d'être de nature optimiste ou pessimiste, mais bien d'accepter de détruire la vie qu'on a patiemment construite, sans fatalisme puisqu'on combat sans relâche. Cette issue prend tout son sens dans le contexte professionnel : la carrière ou le couple, avancer seul ou à deux, voilà le leitmotiv de Mann. De James Caan dans Le solitaire à Russell Crow dans Révélations, tous se trouvent devant l'évidence, selon eux, qu'il faut quitter sa compagne afin de poursuivre sa destinée et de s'accomplir pleinement. Ce sont des fonceurs, des destructeurs et des kamikazes. Il faut avouer que Mann trahit une légère préférence pour les durs à cuire, les mâles jusqu'au-boutistes, sobres et taciturnes, à l'image paroxystique de Robert De Niro dans Heat. Les héros du réalisateur ne sont pas des adeptes des longs discours ou du féminisme. En effet, les femmes ont rarement droit à la parole : James Caan abandonne celle qu'il a choisie pour épouse, la renvoyant dans ses pénates afin de la préserver de la mort qui l'attend et De Niro oblige Amy Brenneman à le suivre en Nouvelle-Zélande sans autre forme de procès. Celles qui restent doivent se contenter d'accepter : Kim Greist dans Le sixième sens regarde son mari, l'agent du F.B.I. Will Graham (William Petersen), côtoyer les frontières de la folie avant de le regagner marqué à jamais par son expérience avec un tueur en série. C'est l'étendue qui permet de trancher et non la discussion ou le partage avec l'autre.

Le traitement de l'espace : la mer
Intériorisée, la parole du héros "mannien" se fait rare ou rêche. L'espace que représente la mer détient un immense pouvoir puisqu'elle lui fournit l'occasion de contempler l'avenir, de réfléchir, de prendre du recul et d'avancer sans mot dire. Loin de la dureté de la ville bien que la jouxtant, elle apporte un contrepoint vital à la survie du casse-cou. Mann ne se prive pas de greffer systématiquement une scène face à l'horizon empli d'eau, l'océan ou le lac Michigan dessinant une ligne parfaite sous un soleil naissant. Qu'elle soit purement gratuite (James Caan retrouve par exemple un pêcheur qui s'extasie devant la beauté du flot) ou fonctionnelle (Al Pacino part se ressourcer dans sa maison en bordure de plage dans Révélations), elle procure des instants de calme empreints de fascination. Ces moments contemplatifs apparaissent comme des pauses, des intervalles de satisfaction, d'apaisement ou, au contraire, de douleur contenue. Ce sont régulièrement les vitres qui donnent à la mer toute sa splendeur distante et inaccessible, voilée par le reflet bien mince de l'homme face à la nature, qu'il ait les traits durs de William Petersen ou de la stature imposante de Robert De Niro, et qui dissout dans l'immensité bleutée.

L'heure bleue : le style de Michael Mann
Composantes essentielles de l'architecture que Michael Mann exploite dans ses films, les panneaux de verre abondent, sous forme de vérandas, verrières et autres bow-windows gigantesques, établissant un équilibre avec le béton. Il existe d'ailleurs un épisode terrifiant de Deux flics à Miami où un assassin fait corps avec les carreaux transparents, les soulevant très facilement avant de pénétrer dans les demeures Hi-Tech des familles de Floride. Anguleuses et rectangulaires ou carrées, les maisons sont dépouillées à l'extrême, colorées d'un bleu marquant - qualifié par le directeur de la photographie Dante Spinotti, fidèle collaborateur de Mann, de "romantique" - qui confère une certaine mélancolie à ses images. Baignés de lumières surréelles, accentués, et rappelant dans une moindre mesure le Coup de Cœur de Francis Ford Coppola, des plans simples et ordonnés, calqués sur l'architecture qu'il favorise dans ses films, se dressent le long de lignes. Horizontales, celles-ci rappellent immanquablement les steppes désertiques du western. Verticales, elles nous font descendre dans l'univers souterrain d'un film de gangsters. Il n'en faut pas plus pour voir dans l'œuvre phare de Mann, Heat, la rencontre de ces deux genres lorsque après une plongée le long d'un building nous passons sous l'autoroute et voyons un fourgon blindé (la diligence moderne) subir une violente attaque armée. Outre les fusils, Mann entretient une fascination pour les détails de la mécanique, filmant à la loupe des machines diverses et variées : gros plans sur des perceuses en mouvement, des roues, des hélices, des chantiers et autres produits de l'industrie moderne. Ce discours sur l'automatisme fait effet de métaphore métafilmique : derrière ces rouages bien huilés, c'est à la dynamique des bobines qu'il rend hommage.

Gérald Duchaussoy

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