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avec Allociné

Autopsie
d'une Sainte


C'est un fait : le film français le plus attendu de la rentrée est sans aucun doute Jeanne d'Arc de Luc Besson. Il nous est donc permis de faire le point sur les autres adaptations de cette Pucelle au grand cœur mais à l'illumination facile. Argumentation de taille, cliché lamentable… Peut-être ! Mais ce dossier nous permettra de faire la lumière sur un personnage historique fait pour le cinéma. De DeMille à Besson, en passant par Delannoy et Preminger, 10 façons de croire en soi… C'est parti !

Jeanne d'Arc
(Cecil B. DeMille, 1916)

Joan the Woman
Une rareté et pour cause pratiquement inédite. Sauf pour certains dénicheurs de perles rares. Outre le côté western (séquence de l'embuscade selon J. Tulard), la version de Monsieur 2000 est très sommaire. Certes, on y retrouve les quelques thèmes qui feront sa gloire (sadisme époustouflant, démesure dans la construction de ses plans, séquences faussement réelles, etc.), mais l'outrecuidance de sa mise en scène (la personnification du Destin est excessive) et l'intemporalité de la situation historique (Jeanne est livrée au bûcher car elle a repoussé les avances d'un soldat) en font une adaptation à la limite de l'auto-dérision. Pas du bon DeMille mais du DeMille quand même !

La Passion
de Jeanne d'Arc
(Carl T. Dreyer, 1928)

La meilleure version jamais réalisée et peut-être le plus grand film de l'Histoire du cinéma. L'originalité principale est fournie avec la rupture historique dans la vie de Jeanne d'Arc. Dreyer choisit la troisième partie (le procès), plus concrète par son approche mystique (Jeanne fut-elle une naïve ou réellement une envoyée divine ?) et plus ambigu par sa mise en scène. Dreyer, peintre hors pair et véritable visagiste, filme son actrice Falconetti (illumination parfaite d'une Jeanne spirituelle) telle une colombe dont la blancheur serait souillée par la cupidité et l'ignorance de l'ordre religieux de l'époque. Ce souci d'authenticité que pratique Dreyer se traduit pleinement par un décor stylisé à l'extrême (une salle de procès - un pont-levis - une roue), par une volonté de capter le réel dans lequel évoluent ces personnages (nombreux gros plans ou le moindre défaut corporel est passé au crible fin) et surtout par l'interprétation bouleversante et exceptionnelle de Falconetti. Une composition d'actrice dépouillée et charnelle (l'aura que Falconetti dégage laisse croire à une incarnation). Si vous ne versez aucune larme pour la dernière séquence, c'est que vous êtes une sombre brute.
 

La Merveilleuse vie de Jeanne d'Arc
(Marco de Gastyne, 1929)

Un film injustement oublié car éclipsé par le chef d'œuvre de Dreyer. Il est vrai que la stylisation n'est pas rigoureuse mais qu'importe ! Dans cette épopée, nous avons le choix entre le genre féodal (sadisme et envolées lyriques) et la réflexion moderne sur une époque ultra spirituelle, savamment distillée en séquences poétiques intenses. De plus, Simone Genevois, qui incarne le rôle titre, est sans conteste une des meilleures de toutes les Jeanne d'Arc vues au cinéma. Sa justesse de ton, sa fragilité corporelle et son regard perçant séduisent le spectateur. On ne se demande pas si elle est jolie ou laide, on subit son charme. A (re)découvrir d'urgence !

Jeanne d'Arc
(Victor Fleming, 1948)

joan of arc
Un film dans la grande tradition Hollywoodienne. Comparable aux célèbres épopées de Richard Thorpe (Ivanhoé ou Les Chevaliers de Table Ronde), la version de Fleming (modeste réalisateur) est spectaculaire dans le sens où elle offre aux spectateurs une reconstitution soignée, des scènes d'une grande force plastique (la séquence du bûcher). Mais le manque de talent personnel et surtout l'interprétation d'une Ingrid Bergman trop âgée desservent le film.
 

Destinées
(Jean Delannoy, 1953)

Au départ, un film a sketches qui avait pour dessein de glorifier le rôle des femmes face à la guerre. Au final, un film quelconque et poussiéreux. Le sketch de Delannoy, qui met en scène Michèle Morgan (dans le rôle de Jeanne !), est trop appuyé et perd tout intérêt. Nous voyons la Pucelle connaître le doute dans sa foi. Mais elle sera vite rattrapée par un miracle qui la poussera à agir, et de ce fait, entrera dans l'Histoire de France. Quant au film de Delannoy, il a laissé un souvenir périssable (comme son auteur !). A voir les jours de pluies (ou d'orages violents).

Jeanne au bûcher
(Roberto Rossellini, 1954)

L'auteur de La Peur ne triche pas, il ne fait pas de réalisme pour tirer de grosses larmes aux spectateurs. Ecoutons le : " Quand nous regardons un être humain, qu'est-ce que nous avons ? Son intelligence, son désir d'agir et puis ses immenses faiblesses, sa pauvreté. C'est cette double mesure qui me touche dans l'homme. Cette gamme extrêmement étendue. Il est petit, perdu, idiot, naïf. Et il fait de grandes choses. " Cette fois-ci Ingrid Bergman réussit à camoufler son âge et apparaît dans la fragilité la plus complète. Elle doute et cela nous fait du mal. L'intérêt de Rossellini pour Jeanne est aussi grandiose que la vie de ce personnage. Ce film " n'est pas du tout du théâtre filmé, c'est du cinéma, et je dirai même que c'est du néoréalisme dans le sens où je l'ai toujours tenté ".
Du pur Cinéma révélé !

Sainte Jeanne
(Otto Preminger, 1957)

Une déception ! De la part de Preminger, ce fut une surprise. Moins inspiré qu'a l'accoutumé, son adaptation d'une pièce de George Bernard Shaw est trop froide. Mais là où un Bresson aurait utilisé ce statisme pour apprivoiser le destin de cette femme, Preminger condense son personnage (interprété par une frêle Jean Seberg) sur son combat moral face aux religieux. Ce qui donne (excusez du terme) du théâtre filmé ! L'effet de surprise est remplacé par de sombres histoires de machination. A oublier très vite !
 

Procès de Jeanne d'Arc
(Robert Bresson, 1962)

Une œuvre complexe et diaboliquement réussie ! Bresson, comme à son habitude, choisit l'être au paraître. Cette version privilégie non pas l'esprit du compte rendu (procès-verbal du jugement de Jeanne d'Arc) mais la Lettre. Les paroles sont transcendées en une suite de plans où l'image est mise en valeur par l'écrit. L'émotion, contrairement au film de Dreyer, ne provient pas de la sensibilité de l'interprétation mais de la sécheresse et de la froideur des images du procès. Un regard neutre… non ! Une vision catégorique sur le rythme au cinéma doublée d'une réflexion pertinente sur la spiritualité. Jeanne d'Arc est un symbole. Une icône définissant un nouvel état d'esprit. Par ce film, Bresson poursuit ses interrogations sur la place dominante du faux-semblant et de l'académisme dans l'art. Certainement, une des plus importantes versions sur Jeanne!

 

Jeanne La Pucelle
(Jacques Rivette, 1993)

Une affirmation que je soutiens dans sa totalité : c'est la seule version qui ose tenir tête à celle de Dreyer. Jamais on ne vit au cinéma une telle exigence dans la mise en scène, dans la lecture d'un mythe, dans l'interprétation (Sandrine Bonnaire est la plus belle des beautés), dans les recherches formelles et temporelles. Un exemple, la séquence de l'emprisonnement chez Jean de Luxembourg est plus concrète que le procès de Rouen. Rivette choisit les périodes anodines de Jeanne pour mieux comprendre l'idéal de ce personnage hors du commun. L'idée essentielle de cette relecture est l'extraordinaire dans l'ordinaire (merci Godard !). Selon Rivette, il faut dégager l'aspect légendaire (donc onirique) de cette Sainte. Diviser le temps pour satisfaire la curiosité, telle est la devise de ce film. Deux parties qu'il faut avoir vue dans leur continuité. Deux événements longs (mais jamais lent), jouant sur la durée, utilisant la technique du témoignage cinématographique (étirement des séquences sur un rapport durée/solution). Jeanne est une femme avant tout ! Elle sourie, s'énerve, se recherche sans cesse, telles sont les qualités et les défauts d'une femme obstinée et vivant uniquement pour sa mission. Pas une déesse, ni un esprit, mais plutôt un être humain dont l'originalité est son courage et son réalisme. Le mystère est plus grand. Le chef-d'œuvre absolu de Rivette!

Jeanne d'Arc
(Luc Besson, 1999)

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Mon ami et collègue Jonathan Lecarpentier me faisait remarquer, très justement, que le principal défaut de Besson réside dans son problème d'identité. Luc Besson est un cinéaste qui ne croit pas en lui ! Besson le cinéaste veut prouver à Besson le spectateur qu'il est un habile artisan. L'utilisation excessive de plans tarabiscotés, de symboles enfantins et pesants (les séquences où Jeanne entend des voix est un modèle de divination grand-guignolesque), d'un humour de collégien (le chevalier qui ne fait que de jurer à tout vent) et d'un fantastique primaire (il faut voir la Jovovich composer une Jeanne inspirée !) et salement impersonnel (Hoffmann se prenant pour le Brando d'Apocalypse Now) aboutissent au chant du cygne du cinéaste qui ne dévoile rien. Pour tous ceux qui voient - toujours - en Besson, un talentueux cinéaste, je laisserais un certain Youssef Chahine leur dire que si un auteur de cinéma n'a pas en soi un souci de révéler, il n'est rien.

Samir Ardjoum

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Les dix plus belles Pucelles de l'histoire du cinéma