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En
février 1999, au théâtre Sistina de Rome, Vittorio Gassman faisait
ses adieux à la scène. Comme d'habitude la salle était comble. Après
avoir lu ses auteurs favoris, Pirandello, Dumas, Shakespeare, il récite
le fameux poème de Boris Vian, "Je ne veux pas crever" :
"[La mort] ne m'obsède pas, elle m'écoeure". Vittorio
Gassman, "l'Artiste", s'en est allé, au petit matin, un
jeudi de ce mois de juin. A la suite de Marcello Mastroianni, un autre
monstre sacré du cinéma italien s'est éteint. L'Italie, Gènes en
particulier, porte son deuil.
"Mon
cinéma, mon théâtre ne sont pas voués à la postérité",
confiait humblement Vittorio Gassman. Quelle carrière tout de même !
Poussé par sa mère qui décelle précocément en son fils le don de
la comédie, Vittorio Gassman quitte la Faculté de droit et intègre,
en 1943, l'Académie d'Art dramatique de Rome. Il débute sur les
planches dans la pièce intitulée "La Nemica" de Dario
Niccornédie. Rapidement il enchaine performance sur performance :
Cocteau, Steinbeck, Miller, Dumas, autant de noms célèbres qui
enrichissent son répertoire. Sous la direction de Luchino Visconti,
il s'impose dans As you like it de Shakespeare comme un comédien
mature, avant de fonder sa propre troupe en 1952, Il Teatro d'Arte
Italino.
Son
premier rôle au cinéma remonte à 1946 dans Daniele Cortis
orchestré par Mario Soldati. Les propositions affluent. Films de cape
et d'épée, d'aventures au nombre desquels on retiendra surtout La
Fille du capitaine (1947), Le Prince Pirate (1952) ou des
interprétations plus marquantes comme Le Chevalier mystérieux
de R. Freda ou La Traite des Blanches de Luigi Comencini. Les
années 50 signalent son arrivée à Hollywood. Il apparait dans Guerre
et Paix de King Vidor en 1956. A quelques rares exceptions,
Vittorio Gassman parlait à propos de ses trente premiers films, de
"facéties", de "mauvais mélodrames", pire
encore, de "navets en costumes". D'ailleurs l'année 1957
est marquée par un retour au théâtre où il se consacre à Othello
puis Ornifle d'Anouilh. Le retour sur les planches est une manière de
se ressourcer car "le métier n'est pas aussi facile qu'on le
pense. Il est dangereux pour la santé mentale". La coupure sera
bénéfique puisqu'un an plus tard, en 1958, Mario Monicelli lui offre
les clés du paradis avec une comédie "de qualité", le
Pigeon, dans laquelle Vittorio Gassman joue un cambrioleur minable
et maladroit. Le succès est immédiat dans ce rôle à contre-emploi.
Toujours sous la baguette de Monicelli, Gassman tourne L'Armata
Brancaleone (1965) où il revêt le costume d'un matamore naïf.
Sous la direction de Dino Risi, il incarne un personnage veule et désinvolte
qui sillonne l'Italie dans Le Fanfaron (1962) d'où il tira son
surnom. Il est vrai que ce genre de rôle était " aux antipodes
de ce que je suis vraiment", avouera-t-il. Encore une fois en
1973, il met le cinéma entre parenthèses et promène sa pièce,
"Ou César ou personne", dans les provinces italiennes, En vérité,
Gassman crève l'écran avec Parfum de femmes (1974). Sa
performance est saisissante; son rôle d'officier aveugle lui vaut le
prix de la meilleure interprétation à Cannes en 1975. Trois ans plus
tard, il tourne Ames Perdues avec comme partenaire Catherine
Deneuve. La même année, en cardinal intégriste dans Les Nouveaux
Monstres, il jubile. Avec Ettore Scola, dont il fut l'inséparable
complice, il interprète, notamment dans Nous nous sommes tant aimés,
un quinquagénaire dépressif. Dans La Terrasse, film
amer et irrévérencieux, qui s'inscrit dans une démarche
autocritique et d'analyse des dysfonctionnements de la société
italienne, Gassman, aux côtés de M. Mastroianni et J.L Trintignant,
campe un député communiste qui souffre de son sentiment d'inutilité.
"
Ecrivez ce que vous voulez de moi. Il suffit que vous commenciez en
disant : c'était le meilleur".
Vittorio Gassman à des
journalistes.
Même
s'il a eu l'impression de gaspiller son énergie dans des entreprises
illusoires - des "comédies honteuses" du début de carrière-
Gassman offre l'exemple de ces artistes qui vivaient perpétuellement
sur la brèche, avec la menace de l'échec et de la vieillesse. A l'écran,
il a su s'imposer dans tous les registres, travaillant avec les plus
grands, de Rosselini à Risi en passant par Monicelli, Scola,
R.Altman, A.Resnais, B. Levinson.
Il a su jongler avec sa passion de jeunesse, le théâtre,
multipliant les adaptations, les mises en scène et bien sûr, les
interprétations. Il n'est en réalité pas de genre dans lequel il ne
se soit illustré. Le poids des ans n'a pu altérer son image, ni sa
popularité. Saltimbanque excessif parfois, il était perfectionniste,
patient, disponible, aiguisant un sens de l'autocritique dont il ne départit
jamais.
Le
miracle de sa voix. Une voix si chaleureuse : "La vie humaine est
décidément trop courte. Il en faudrait deux. Une pour répéter, et
une pour jouer.
Anthony
Dufraisse |