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avec Allociné

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Fritz Lang
Les traces fantômes
A l'occasion de la sortie du western crépusculaire, Rancho Notorious (L'Ange des maudits), Fluctuat s'est intéressé à l'un des thèmes les plus couramment utilisé par le maître allemand, la trace.

Une ombre glissant sur un mur, une lettre de craie blanche au dos d'un manteau, un bout de tissu accroché à un barbelé, un nom écrit sur une vitre d'un doigt ensanglanté... Autant d'indices laissés par le passage d'un être en un lieu donné, autant d'interactions entre ce corps et le monde. Toutes ces traces signalent un contact. Elles indiquent une rencontre qui se conjugue au passé. Dans les films de Fritz Lang, ce temps n'est pas celui qui a été et pourrait encore être, mais celui qui n'est plus. Les traces y sont des résidus, des vestiges. Elles sont l'ultime preuve de ce qui s'est produit auparavant. Par ces signes funèbres est donc souligné le caractère fatal du mouvement, c'est-à-dire des jeux conjugués du corps et du temps. Ils expriment l'impossibilité, pour un geste, de faire retour sur lui-même, comme on ne peut voir, dans un sablier, un grain de sable monter au lieu de descendre. Grâce à ces traces, une existence se laisse deviner. Elles avèrent sa présence en cet univers matériel, un instant précis, en un moment fragile ; par exemple, les particules de lumière s'affrontent sur la masse du corps et laissent l'ombre se déposer sur le sol. La rencontre, que l'oubli pourrait aussitôt engloutir, se réalise, marquée du sceau de la fin. Mais la trace reste pour témoigner. A la différence des oeuvres d'Alfred Hitchcock, où chaque individu se trouve réduit à un objet, un signe immédiatement identifiable, - une broche, un briquet, des chaussures - et qui, par une logique du symbole, tend vers l'abstraction, les traces chez Fritz Lang sont très concrètes. Elles ne parlent que d'elles-mêmes et de ce qui les a produits. Il suffit de savoir les interpréter. L'homme les a déposées ou jetées dans un environnement qui fige leur poids et leur permet de conserver leur statut de chose. Rendues pesantes, elles peuvent agir sur le monde et même devenir meurtrières, soit directement - une balle de revolver, une flèche - soit indirectement - un indice qui condamne le suspect à la chaise électrique. Si rien ne garantit leur pérennité, elles luttent néanmoins contre l'amnésie. Au-delà de la brièveté de l'évènement, elles l'investissent de conséquences. Ces marques peuvent alors accuser. Indélébiles, ce sont alors des preuves manifestes de la corruption du monde. Et arrive la tragédie. Il se produit une confrontation entre ce qui disent les traces et ce qu'aimeraient laisser entendre les personnages, la contradiction impliquant le mensonge. Ces êtres qui défilent sur l'écran semblent en ces moments de vérité en décalage avec eux-mêmes. Ou plutôt en rupture avec l'image qu'ils ont voulu transmettre d'eux-mêmes. Leur bestialité, leur part d'ombre émergent, les laissant à la fois vivants et différents de ce qu'ils ont été. Déchirant le voile social qui les maintenait debout, ils se découvrent maintenant à côté de cette société qu'ils ont autrefois servie. Tels des ombres, ils sont étrangers au monde et à leur propre corps.

Dès lors, ils n'ont plus qu'à attendre la mort, une fin qui les sauvera de cette humanité dont ils n'ont plus que l'apparence, la régression animale et meurtrière les ayant totalement envahis. Seul un verni de convention leur conserve encore figure humaine. Ces morts en sursis sont devenus des sujets fantomatiques. Ils trouvent dans les marques qu'ils laissent derrière eux un moyen de dire leur volonté d'être encore au monde. En laissant leurs traces, ils expriment par des chemins détournés le désir de ne pas en sortir, de toujours y participer. Ils essaient d'y rester relié, généralement en vain. Néanmoins ces spectres continueront à peupler les films de Lang. Ils le feront en sachant que cette enveloppe charnelle, simple apparence, n'est là que pour dissimuler l'essence de leur être coupable. Et désormais ils vivront avec cette culpabilité inhérente à toute humanité.
Fritz Lang a remis à sa place le héros de cinéma. Il l'a montré dans toute sa crudité, banale apparition due aux actions conjointes d'une pellicule et d'un faisceau lumineux. Les pseudo-êtres qui s'agitent sur la toile ne sont que des traces, des effets de lumière issus de ce qui n'était déjà qu'une reproduction, un ersatz de la réalité, en l'occurrence une association de photographies. Et cette révélation, pour le spectateur, sonne comme un réveil. Elle le met en garde contre l'effacement qui le guette à chaque instant de sa vie. Ces personnes, elles pourraient être lui. La dissolution dans l'inhumanité, le risque de n'être plus que l'ombre de soi-même, tels sont les dangers qui le menacent. Et suivre l'œil de Fritz Lang, de Mabuse à L'Invraisemblable Vérité en passant par M le Maudit, est peut-être la première étape sur la voie du salut.

M. Merlet

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