Chroniques

Cinema



avec Allociné

 

 

La folie chez
Woody Allen


"On me croit égotiste et narcissique, mais ce n'est pas vrai. Si je devais m'identifier à un héros de la mythologie grecque, ce ne serait pas à Narcisse, ce serait avec Zeus".
Woody Allen, Stardust Memories, 1980.

Fiascos affectifs, agitations intempestives de l'âme, contusions sentimentales, hystérie passagère, caprices, psychose, frénésie des corps qui s'emballent, délire verbal, mégalomanie explosive, volte-face qui chamboule tout, esprit sans dessus dessous, artiste lunatique, syndrome Dr Jekyll et Mr Hyde, moral qui dérape, qui dégringole dans les chaussettes, déprime, obsession, perversion, inhibition ; qu'est-ce donc que cet inventaire cauchemardesque sinon les ingrédients du cocktail allénien ? Dès ses débuts en effet, Woody Allen agite les grelots de la folie. Pour emprunter à Raymond Radiguet le titre d'un de ses fameux romans, il a le diable au corps. Ce lecteur assidu de Freud est possédé. Certains, moins loquaces, diront que quelque chose ne tourne pas rond dans la cervelle de cette boule de nerfs. Impitoyablement, Allen sillonne les zones d'ombre du mental. "Tu es un putain d'enfoiré de malade", rétorque l'épouse, au demeurant psychanalyste du personnage interprété par Allen dans Harry dans tout ses états. De quoi est-il atteint ? Il souffre d'un mal chronique que résume avec justesse la réplique de Mia Farrow dans September : "j'ai toujours voulu vivre, c'est ça mon problème".

De Bananas à Harry dans tous ses états, en passant par Tombe les filles et tais-toi, on déniche quantité de clins d'œil amusés ou de références érudites à la psychanalyse. Mais il n'y a pas chez Woody Allen, de folie au sens clinique du terme. Bien plutôt une frénésie active, une frénésie portée à son paroxysme en toutes situations. Comme Zélig, la folie allénienne est un caméléon. Elle change d'identité, d'habit, porte des masques, se grime le visage. Tour à tour Grand Guignol ou Grand Inquisiteur, Allen oscille entre dérision de soi et introspection sauvage. Thérapie par la remise en cause constante de soi, thérapie par l'humour, l'ironie, l'œuvre allénienne est une sorte de gigantesque monologue sur le divan. Les thèmes tout d'abord qui reviennent comme des leitmotiv : impuissance créatrice, désordre amoureux, psychose, paranoïa, etc. Retour (compulsif) des mêmes acteurs : comme Diane Keaton et Mia Farrow surtout, cette dernière participant à pratiquement la moitié des films d'un répertoire qui en compte une trentaine. Mais la folie allénienne, c'est aussi celle des corps, désirés ou délaissés, des existences, surchargées, vides, des âmes engoncées dans le vêtement quotidien, prises au piège de fantasmes envahissants. C'est, quelque part, faillir, mais jouir de cette faillite. C'est pouvoir tout dire, mais dire en vain. C'est avoir les mots et ne pas correctement s'en servir. N'est-ce pas alors une folie ordinaire, celle d'une vie qui cherche du sens, à défaut d'avoir LE sens ? Dans un essai qui reste célèbre Erasme parle d'Eloge de la folie. Ne peut-on pas dire qu'Allen pratique, par la folie, l'éloge de la vie dans toutes ses contradictions ?

D'ailleurs, on retrouve ce grain de folie dans les procédés techniques employés par Woody Allen. Dans Maris et femmes, la caméra à l'épaule retranscrit en images les soubresauts du mental. La mobilité de la caméra renvoie à la fragilité nerveuse d'une Judy Davis ou d'un Sydney Pollack. Pas d'équilibre psychique, pas de stabilité de l'image. Identique est le rôle de la caméra subjective dans Intérieurs, laquelle sonde la névrose des personnages. Plus précisément encore, dans Stardust Memories, le visuel répond à la parole décousue, épouse le flot verbal saccadé. Chaotique, l'image correspond à une pensée qui sans cesse avorte. Allen s'interroge, perd la boule, bégaye, rebondit. Les mots se bousculent au portillon et, sur l'écran, simultanément, s'affole le rythme des saynètes. Les méninges sont en pleine ébullition, Allen bricole des raccords, décentre le point de vue, procède, en particulier dans Harry dans tout ses états, à l'ellipse. Pas d'histoire linéaire synonyme de clarté, mais des changements brusques de rythme comme des sautes d'humeur incontrôlables.

Que ce soit dans le registre de la gravité ou dans ceux, plus légers, de la comédie, de la satire, la folie est à l'œuvre. Le réalisateur reconstruit son monde dans une sorte de féerie imaginaire (la comédie musicale Tout le monde dit I love you) ou le déconstruit, pulvérisant les frontières entre réalité et fiction, (Harry dans tout ses états). Car c'est là une autre forme de folie, celle qui repose sur le brouillage, ou pour être plus précis, sur l'intrusion de l'imaginaire dans la réalité. Dans Zélig ou dans Alice par exemple, des personnages, comme surgis de nulle part, s'imposent à l'écran. Hors de la réalité, hors cadre, ils occupent (dans les courts moments où l'esprit chancelle avant de se ressaisir) le champ de la caméra et donc, indirectement, la réalité qui nous est restituée...

C'est dans le refus d'être un homme approximatif que la folie allénienne, éclate, éclôt, grandit, et aussi s'épanouit. Ecarteler entre le besoin de vivre normalement et le besoin d'exister plus que les autres, la galerie des personnages alléniens cherche son équilibre, la juste mesure, mais tous, au fond d'eux-mêmes, réclament cette vie saturée. Une vie sans encombre signifierait, dans l'optique allénienne, la fin du désir. Cette folie, qu'on peut alors qualifier d'incurable (parce que personne ne veut en guérir, s'en débarrasser) est pour ainsi dire garante de l'équilibre de la vie elle-même. D'une certaine manière, il s'agit de jouir de ses symptômes, de les brandir ouvertement. Julia Roberts, dans Tout le monde dit I love you exprime ce paradoxe fondamental lorsqu'elle dit qu'en somme, réaliser ses rêves, c'est voir sa vie s'écrouler. C'est dans l'inaccessible que l'intérêt de la vie réside. On retombe là encore dans une sorte de masochisme existentiel, où l'amour, la douleur, le bonheur, le chagrin se font écho les uns aux autres. Les personnages qu'on dirait en quenouille, s'apitoyant sur leur sort, exploitent en fin de compte leur insatisfaction névrotique. Ils épongent les déconvenues, reprennent un billet pour le grand manège de la vie et tournent sur eux-mêmes jusqu'au prochain vertige. Le dédoublement de personnalité dans Crimes et délits, la sexualité obsédante dans Prend l'oseille et tire-toi, la tyrannie des fantasmes dans Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander, ou le bonheur précaire dans Hannah et ses soeurs n'ont d'autre but que d'amener l'homme à se confronter à lui même. Folie de n'être pas soi-même, de ne pouvoir se hisser jusqu'à soi, d'être toujours un autre, voilà le diagnostic final. D'un bout à l'autre de son parcours cinématographique, Woody Allen fait la connexion entre le corps et le cœur. Quand l'anatomie ne déraille pas, c'est le psychisme qui prend le relais. Sexualité compliquée, santé mentale difficilement acquise, Allen, de film en film, ne parvient pas à trouver de réponses, encore moins de solutions, à cette folie qu'on croit à l'abord extraordinaire mais qui n'est en définitive que trop ordinaire. Maudite Aphrodite, Une autre femme, Maris et femmes témoignent en vérité de ce besoin irrépressible de faire comparaître son alter ego devant des juges imaginaires.

On gravite tous autour de la démence d'un autre et, semble dire le cinéaste américain, chacun, tout compte fait, se débrouille avec ce qu'il est, a trouvé sa place "dans la ménagerie infâme de nos vices (Baudelaire)... ".

Anthony Dufraisse

Dossier La folie à L'écran

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