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Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le cinéma occidental
- puisque c'est surtout de lui dont nous parlons - se réduisit
à une production essentiellement nord-américaine. Des films
étaient bien sûr tournés dans les autres pays. Mais la plupart
étaient occupés ou pris dans un conflit direct, et aucune de
leur production n'aborda de front le thème de la folie. Comme
si celle-ci était trop présente au quotidien, dans l'air et
dans les foyers eux-mêmes, pour être jouée et mise en scène.
De même, la cinématographie américaine se montra frileuse. Il
y eu bien le Fury de Fritz Lang - encore lui -, peinture
acerbe de la folie de groupe, et le Docteur Jekyll de
Victor Flemnig, tous deux avec Spencer Tracy, mais en
général l'heure était plutôt au retrait et au discours rassurant.
Durant
les années quarante, les américains semblent découvrir avec
plus de trente ans de retard les théories psychanalytiques du
bon docteur Sigmund Freud. La Maison du Docteur Edwards,
Le Secret derrière la porte, La Féline, tous s'en
servent dans un but discutable. La psychanalyse s'y voit réduite
à une méthode capable de résoudre les conflits les plus obscurs
grâce au déchiffrement d'un ensemble de signes souvent limpides.
Cette
manière de voir, qu'entérinerait quinze ans plus tard, en 1961,
le très beau Freud, passions secrètes de John Huston,
fit le succès des pièces de Tennesse Williams et de leurs
adaptations au cinéma. Un tramway nommé désir, Soudain
l'été dernier, La Nuit de l'iguane... Tous sont traversés
par des névrotiques bousculés en leur for intérieur par une
sexualité asociale. Il y a dans ces films un bouillonnement
qui néanmoins trouve toujours son apaisement dans la rationnalité
ou le sacrifice d'un bouc émissaire. A terme rien n'aura vraiment
été remis en cause. Et la charge critique contenue peut-être
à l'origine dans le texte du dramaturge sera amoindrie par la
machine hollywoodienne.
Puis
survint la fin de la guerre, avec la découverte des camps et
les bombes d'Hiroshima et de Nagasaki. Se développa alors un
questionnement sur la fonction de l'enfermement et le rôle du
tortionnaire. Petit à petit, au niveau international, émergea
un mouvement dit antipsychiatrique. Et pour une fois, il semble
que le cinéma a accompagné le phénomène au lieu de le suivre.
Avec une pointe d'exagération, on pourrait même faire remonter
ce courant au Bedlam de Mark Robson, qui, en 1946,
en se plaçant à la fin du XVIIIème siècle, fustigeait l'emprisonnement
des malades mentaux et leur utilisation cynique. De manière
plus vraisemblable, il faut rappeler le succès de Vol au
dessus d'un nid de coucou de Milos Forman, et la
puissance de Family life de Ken Loach. Ces critiques
d'une société qui préfère enfermer les sujets plutôt que de
les aider à atténuer leur souffrance morale, et qui ne leur
propose que la camisole chimique pour tout traitement, étaient
fort virulentes. Une Femme sous influence de John
Cassavetes est ainsi à associer à ce refus.
C'est
à cette époque, dans les années soixante, qu'est tournée ce
qui est peut-être le premier documentaire sur le sujet, Titicut
follies de Frederic Wiseman. Cette œuvre, qui dénonce
les conditions d'internement des criminels considérés comme
fous irrécupérables, fera date. A la fois dans l'esthétique
documentaire elle-même, et dans un genre que l'on pourrait nommer
"films sur les institutions". Remarquons au passage que John
Cassavates fut, en 1963, le premier à montrer des enfants psychotiques
dans une fiction, en l'occurence Un Enfant attend. Quant
au domaine plus spécifique du documentaire, seront réalisés
un grand nombre de films s'arrêtant sur les lieux de prise en
charge. Il faut retenir surtout Ce Gamin-là de Renaud
Victor, Urgences de Depardon et, plus près
de nous, La Moindre des choses de Nicolas Philibert
et La Devinière.
Alors qu'auparavant, du temps de l'antipsychiatrie, les films
montraient ce qui était, ils tendent aujourd'hui plutôt à présenter
ce qui pourraient être en montrant des institutions alternatives
généralement issu de la contestation des décennies précédentes.
A ce titre signalons le singulier film de Jean-Michel Carré,
Visiblement je vous aime, où documentaire et fiction
servent à dépeindre la vie au Coral fondé par Claude Sigala.
Quelles
que soient leurs qualités, et elles sont nombreuses, on est
cependant en droit de penser que la plupart de ces films parlent
plus de l'enfermement, que de la nature de la folie. Il y a
d'ailleurs gageure pour un documentariste de parler d'un monde
intérieur en ne restant, par définition, qu'à la surface des
choses. Sur ce terrain, on pourrait croire que la fiction a
un avantage. Ce serait se tromper. Rain man, Sweetie,
Un ange à ma table, Clean shaver, Lost Highway,
Les Idiots, etc... Tous tentent de nous transmettre grâce
au médium cinématographique un peu de la réalité interne de
celui que l'on dit fou. Mais chacun ne fait qu'utiliser la folie
pour discourir sur l'oppression ou l'incommunicabilité, et ne
propose qu'une vision spectaculaire, donc séduisante, donc rassurante,
de cette réalité.
Un
seul film a peut-être réussi à rendre sensible la vie intérieure
d'un psychotique: Eraserhead. David lynch a réussi
là où les autres ont échoué justement parce que son but n'était
pas là. C'est comme par incidence ou par accident qu'il est
arrivé à ce résultat. Il s'est simplement laissé porter par
des angoisses qui le travaillaient de manière souterraine et
les a mis en images. Il a mis en acte ce principe qui veut que
le normal s'éclaire à la lumière du pathologique, et qui donc
affirme une continuité, une même nature entre l'un et l'autre.
Le
cinéma n'a pas su ou n'a pas voulu toujours entendre cela. Et
c'est peut-être pour ça que, dans son immense majorité, il n'a
pas voulu penser la maladie mentale. Il s'en est détournée pour,
au font, parler de choses plus contemporaines, plus immédiates,
et souvent plus accommodantes. Il n'a pas su faire cette école
du regard où l'étude des troubles mentaux aurait pu l'amener.
Il en serait pourtant capable. Mais, pour cela, il devrait se
débarrasser des idées préconçues qui le protègent.
M.Merlet
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Dossier
La folie à L'écran
Lire
La folie chez Woody Allen.
Lire la chronique du film La
Devinière.
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